Le Roi Lear : aventures diverses du texte de Shakespeare et de ses représentations.

Publié le par Maltern


Le Roi Lear : aventures diverses du texte de Shakespeare et de ses représentations.

 

L’exemple de la tragédie du Roi Lear nous invite à penser que l’histoire des représentations scéniques (ce qu’il nous en reste du moins) témoigne bien d’une histoire des représentations au sens de visions du monde. Si Shakespeare ne sort pas toujours grandi de l’affaire, il en sort du moins bin démultiplié… à croire que chaque époque a le Shakespeare qu’il mérite. 

 

Shakespeare une scénographie du lieu nu : ni décor  ni machine …: « Ce petit cercle de bois » ( Cf son expression dans Antoine et Cléopâtre) il tient à ce quil garde « la forme dun zéro ». (Henry V) Il suffit pour figurer lépopée dAzincourt de quelques épées ébréchées. L’llusion doit se créer dans l’imaginaire du spectateur et pas dans le déccor matériel.

…. Pour un spectateur créatif : Au spectateur de projeter « lénergie de son imaginaire », « en quelques heures de sablier », si « indigne du lieu » que soit « ce simple échafaudage de planches » (Henry V, prologue). C’est au public quil revient de créer. Ce qui suppose de préparer cette création par un texte de théâtre, au sens étymologique « un texte donné à voir », un texte que l’oeuil écoute. « Regarde avec tes oreilles » - cest le conseil de Lear donne à laveugle Gloucester au plus fort de sa démence, cest-à-dire, si lon en croit Shakespeare, de sa sagesse.

 

Un théâtre du monde ne supporte pas les limtes d’un décor à l’italienne …: « Monde et théâtre se font lécho lun de lautre. De même langage du théâtre et langue du monde. La langue du monde véhicule un héritage dimages toutes faites, de lieux communs, didéologies figées, de questions en devenir. Le langage de Shakespeare y puise pour devenir texte imaginaire ». (G. Vernet)

L’espace vide permet de libérer l’imaginaire. Cf. Lear en porte parole d’une « poétique » du théâtre :

« En naissant, nous pleurons de paraître

Sur ce grand théâtre des fous. Le beau billot de bois ! »

Cf. le discours aux comédiens dans Hamlet :

« Dans le torrent, la tempête, et pour ainsi dire le tourbillon de la passion, vous devez acquérir et engendrer en vous une retenue qui lui donne du coulé... Réglez le geste sur le mot et le mot sur le geste en vous gardant de dépasser la modération de la nature. Car tout ce qui est forcé sécarte du propos du jeu théâtral. »

 

et devient donc un théâtre mental, imaginaire et non « imagé » : l’esthétique d la tempête dans un crâne : Lear = une « tem­pète dans son esprit ». Cf   Peter Brook qui tente et réussit l’expérience d’un Roi Lear peut joué dans une immobilité quasi complète et qui atteint une extrême intensité tragique. La féerie théâtrale n’a pas besoin du « décor » de la féerie des machineries et du carton pâte..

Des premières représentations du Roi Lear, du vivant de Shakes­peare, il ne reste aucun indice autre que la forme de son théâtre, le « O »  le fameux « wooden O »  : le Globe, lieu au nom symbolique. « la scène inutilisable autre­ment que nue : plancher de bois construit en avancée, devant une structure à balcon permettant entrées et sorties dacteurs, opposi­tions aussi entre un « dehors » et un « dedans ». (G.Vernet)

 

La création en 1606 : Une représentation devant le roi Jacques Ier après la fermeture des théâtres due à la peste vers Noél 1606. Le grand Burbage en Lear, et le célèbre Armin qui crée le Fou, rôle peut-être tenu par lacteur qui incarne Cordélia. De jeunes garçons tiennent les rôles féminins encore interdits aux femmes.

 

 

Shakespeare mis en boite (espace à l’italinne et rêglé (l’esthétique néoclassique…) Après 1642 fermeture des théâtre (les puritains de Cromwell) Restauration de1660 le retour des Stuart : Charles II aura passé presque vingt ans en exil à Versailles. Une nouvelle poétique est née sous l’influence du théâtre continental.

Le théâtre à litalienne simpose, les femmes peuvent jouer. Le texte doit être « policé »  (néoclassicisme et ses règles qui ont déjà réglé son compte à Corneille le baroque…)

En Angleterre il on réécrit donc Shakespeare et c’est la version de Nahum Tate (1681) qui entre prend de « régulariser » le Roi Lear !  Il substitue une happy end… au carnage final. Lear, Gloucester et Kent survivent et se retirent pour méditer, et Cordélia au lieu de mourir pendue … épouse Edgar ! Elle devient Reine : l’ordre et la légitimité sont restaurés… Le Bouffon lui, passe à la trappe… labsolutisme trouverait de mauvais goût ses familiarités avec le roi, même de théâtre ! La tragédie est devenue une sorte de tragi-comédie (dénouement heureux). Finie les démences de Lear, c’est un royal et légitime « courroux » que donne Betterton qui tient le rôle.

Au 18ème et 19ème on joue un texte hybride (entre celui de 1664 qui est la référence et la mouture de Tate) Les grands acteurs shakespeariens, Garrick (entre 1742-1776) Colman (1768) Kemble (entre 1788 et 1810) réintroduisent une part plus grande du texte originel mais le Bouffon reste toujours à sa trappe et quand Colman tente de revenir au dénouement shakespearien le public s’indigne !

 

Les retrouvailles romantiques…  Il faut attendre la sensibilité romantique pour abandonner la miévrerie de Tate. En  1811 l’essayiste Charles Lamb s’emporte « Tate a planté son crochet dans les naseaux de ce Lévia­than afin de permettre à Garrick et à ses imitateurs, bateleurs de la scène, de le tirer à hue et à dia plus facilement. » Pour Garrick qui lui, était un grand tragédien, c’est plus quer sévère. Le nouveau Lear de référence c’est Edmund Kean. A la fois simple et pathétique il rétablit le dénouement shakespea­rien en 1823. Si on calcule bien cela faisait presque un siècle et demi que Cordélia ne mourrait plus pendue…Coleridge s’exclame qu’avec Kean « on lit Shakespeare à la lumière fulgurante des éclairs »

 

Les platitudes réalistes : Shakespeare englué dans l’exotisme historique… L’esthétique  réaliste appliquée à Shakespeare est une mauvaise bonne idée. Mais on passe outre : la mode et le goût du temps sont aux reconstitutions historiques, à la recherche de l’ « atmosphère » anglo-saxone. Nouvel   outrage post-mortem à Shakespeare ; après la guimauve pré-sulpicienne et les règles classiques, le clinquant !

Un fatras de druides et de vikings, de mâchi­coulis et de brumes ancestrales s’abat sur scène et vient aplatir le texte et la représentation  Henry Irving triomphe dans le réalisme psychologique c’est ce que l’on appelle joliment l’esthétique de la « tradition druidique » ! Elle sévit encore un siècle plus tard autour de la magistrale interprétation de Laurence Olivier pour la télévision (1983) son Lear est plus souffrant que tragique – « Sir Laurence » est âgé, malade, et c’est un film testament -, et les menhirs ouvrent et cloturent le film. Le réalisme frappe fort ! dans sa démence de vieillard Lear dévore des lapins presque vivants pris au piège. Shakespeare n’y avait pas pensé…

 

Le retour au « wooden  O » :  Gordon Craig,  Brecht , Artaud, (années 1930) expériementent de nouvelles manières de libérer le texte en dépuillant la mise en scène et en vidant le plateau. L’éclairage créatif et  la scénographie ( qui remplace la toile peinte)  font refluer le réalisme. Les grands Lear sont  John Gielgud (1931 et 1940 à lOld Vic, et entre 1950 et 1955, avec Peggy Ashcroft en Cordélia) ou Donald Wolfit en 1943. En France, Dullin donne un Lear chargé de la vogue existentialiste naissante (1945)

 

Le Lear mythique recouvre le Lear de reconstitution historique ou de peplum, on n’hésite donc plus à jouer Lear en costumes moderne (les myhtes sont intemporels, donc ( ? )  de tout temps). C’est le temps des « relectures » et de l’anachronisme revendiqué, en même temps paraît l’essai incontournable de Jan Kott Shakespeare notre contempo­rain, qui aura une profonde influence et repère aussi une parentée entre Le Roi Lear et le tragique absurde de Fin de partie de Beckett.

 

 

Peter Brook crée en 1962 (Royal Shakespeare Company) une mise en scène de référence.Coupures dans le texte pour concentre le tragique autour de Lear, costumes de cuir pour tous les personnages, décors nus et Paul Scofield adopte une distion très sobre, sur un monocorde et envoûtant (Version cinématographique en 1970) Le comédien Shakespearien de « déclame » plus et les texte privé d’effets s’ouvre à une multiplicité de sens. On parlera de « degré zéro de la représentation », Brook préférera le terme « d’espace vide ». Paul Scofield accentue le jeu immobile, dans la version cinéma,  que Brook travaille avec des gros plans et les possibilités du mi-voix que n’autorise pas la scène et le contact avec le public.

 

 

Giorgio Strehler (Milan en 1972, adapté le Théâtre national de lOdéon en 1977) M^me esthétique du dépouillement scénique : une toile tendue en arc de cercle, tenue par des piquets, comme comme unique décor, planches mobiles sur une piste couleur de terre battue évoquent le cirque. Un voile blanc traversant la scène et en le déchirant Lear partage son royaume. Economie de moyens, stylisation du jeu, ritualisation des parcours sur scène, musique de clavecin, mime du ciicide de Gloucester, rapprochement du Fou et de Cordélia joués par un seul interprète (comme en 1606) et alternant entre ironie et tendresse (Ottavia Piccolo).

 

 

 

 

Autres MES récentes :  

 

1981 - (Avignon)-  un « montage » du Roi Lear par Daniel Mesguich (modification du texte, diction  théâtralisée, hystérisation de la démence de Lear, textes empruntés à Hamlet, textes interpolés de Barthes, Lacan, Hélène Cixous etc.

 

1984 - Marcel Maréchal au Théâtre national de Mar­seille version française de Jean Vauthier où les commentaires (plus que des didascalies) sajoutent à la traduc­tion.

Décors : quelques déplacements de panneaux, une grande toile blanche au sol : Lear s’y isole ou s’abrite dans la tempête. Maréchal incarne un Lear tendre envers Codélia et vigoureux proche du désir incestueux (cf. les pères de Shakespeare, Prospero, Polonius ou Capulet, on parfois cette dimension) Une tragédie du désir plus qu’une tragédie politique ou existentielle.

 

1987 - Matthias Langhoff (TNS et Bobigny) défend une mise en scène ouverte pouvant recevoir plusieurs sens. « Jen suis presque sûr, maintenant : chercher ainsi des solutions, des réponses univoques aux questions que lon ne peut pas ne pas se poser devant le texte de Shakespeare, cest ça, lerreur. Il faut conserver toutes les possibilités. Laisser les choses ouvertes. Pour le spectateur, comme pour les acteurs. » [Entretien avec B. Dort]

 

1985 au cinéma : Kurosawa « Ran » (chaos) Une transposition de Lear dans le Japon du 16ème , les filles sont remplacées par des fils.

 

[à partir de la remarquable étude de Gisèle Venet, dans son édition de la traduction de Jean-Michel Déprats, in Folio Théâtre]

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