Lars von Trier [01] "Dogma 95" un manifeste contre l’esthétique hollywoodienne et ses présupposés. Remise en cause de la notion d’œuvre et d’auteur.

Publié le par Maltern

 

Lars von Trier ~ [01] Dogma 95 un manifeste contre l’esthétique  hollywoodienne et ses présupposés. Remise en cause de la notion d’œuvre et d’auteur.

 

 

 

[En 1995, Lars von Trier (« Breaking the Waves », « Les Idiots »), Thomas Vinterberg (« Festen ), Soeren Kragh-Jacobsen (« Mifune ») et Kristian Levrig donnent un retentissement international au cinéma danois en publiant le manifeste du Dogme 95, une série de règles qu’ils s’engagent à suivre pour renouveler le cinéma en opposition totale avec l’esthétique  d’ Hollywood.

 

Ce manifeste radical, pose des questions sur le statut du créateur, la finalité de l’œuvre et son rapport au réel. . Dogme 95 s’élève contre le « cinéma individualiste », le « cosmétique », les « illusions » et la « prévisibilité » dramatique, veut épurer le cinéma, pour ensuite laisser « la vie intérieure des personnages justifier l’intrigue ».

 

L’utilisation des nouvelles technologies des caméras video numériques n’est pas étrangère à cette esthétique (?) qui refuse l’art. La tentative n’est d’ailleurs pas sans contradiction, car en annonçant la « mort de l’auteur » en finit par faire un cinéma d’auteur… Provocation ou contraintes créatrices ? Il faut prendre le manifeste avec une certaine distance… et le réalisateur pousse l’ironie jusqu’à déclarer : « Les préceptes du Dogme 95 sont venus du désir de se soumettre à l’autorité et aux règles que l’on ne m’a pas inculquées dans mon éducation humaniste et culturelle de gauche... » Un peu comme le mouvement dadaïste de Tristan Tzara au début du siècle (qui lui aussi naissait d’un manifeste ! ), le Dogme 95 entend faire office de provocation fertile dans un monde dominé par la culture de masse.]  

 

 


 

Texte intégral du « Vœu de chasteté » du Dogme 95, fondé par Lars von Trier

 

 

 

« Je jure de me soumettre aux règles suivantes, établies et confirmées par Dogme 95 :

 

- Le tournage doit avoir lieu en extérieurs. Accessoires et décors ne peuvent être fournis (si un accessoire est nécessaire à l’histoire, il faut choisir un des extérieurs où se trouve cet accessoire).

 

- Le son ne doit jamais être produit séparément des images et vice versa (Il ne faut pas utiliser de musique, sauf si elle est présente là où la scène est tournée).

 

- La caméra doit être tenue à l’épaule. Tout mouvement — ou immobilité — faisable à l’épaule est autorisé. (C’est le tournage qui doit avoir lieu là où le film a lieu).

 

- Le film doit être en couleurs. L’éclairage spécial n’est pas acceptable. (S’il y a trop peu de lumière, la scène doit être coupée, ou bien il faut monter une seule lampe sur la caméra.)

 

- Trucages et filtres sont interdits.

 

- Le film ne doit contenir aucune action superficielle; (Meurtres, armes, etc. en aucun cas).

 

- Les aliénations temporelles et géographiques sont interdites. (C’est-à-dire que le film a lieu ici et maintenant).

 

- Les films de genre sont inacceptables.

 

- Le format du film doit être un 35 mm standard.

 

- Le réalisateur ne doit pas être crédité.

 

 

 

De plus, je jure comme réalisateur de m’abstenir de tout goût personnel ! Je ne suis plus un artiste. Je jure de m’abstenir de créer « une œuvre », car je considère l’instant comme plus important que la totalité. Mon but suprême est de forcer la vérité à sortir de mes personnages et du cadre de l’action. Je jure de faire cela par tous les moyens disponibles et en dehors de tout bon goût et de toutes considérations esthétiques. Ainsi je prononce mon Vœux de Chasteté ».

 

 


 

 

 

[Commentaire et entretiens d’ Elisabeth Lebovici in Libération du 14/05/98]

 

 

 

« La charte, mi-scolastique, mi-potache, vise à dépouiller le cinéma de tout accessoire, de tout «cosmétique».  […]Pas de réalisateur au générique, cet anonymat impliquant une série d’abnégations, notamment celle d’un «goût personnel» dont le film se ferait le véhicule. Bref, Dogme 95 ressemble un peu aux manifestes modernistes des années 20, avec sa volonté de faire cracher «au matériau» (à l’époque plastique, et aujourd’hui cinématographique) sa vérité sans fards.[…]

 

Lars von Trier rappelait sa première prestation au nom de Dogme 95. C’était lors d’un colloque célébrant au théâtre de l’Odéon, à Paris, le centenaire du cinéma. Après avoir lu la charte, il en avait jeté 500 exemplaires imprimés à la tête du public en expliquant : «Je suis un communiste. Ma cellule m’a permis de lire cette charte, mais pas de dire autre chose !»

 

Aujourd’hui, Lars von Trier, fort du succès en mysticisme de Breaking the Waves, explique Dogme comme «des règles religieuses dont on peut suivre les intentions sans en poursuivre la lettre. Qu’est-ce que ça veut dire :" ne pas utiliser son propre goût", sinon de poser la question du goût ? Voilà, les règles, on les fait travailler, on les met à l’épreuve». Ou on joue avec : ainsi pour l’utilisation du format 35 mm standard, spécifié dans la charte.

 

Lars von Trier, comme Thomas Vinterberg d’ailleurs, ont tourné en vidéo, médium qu’ils adorent pour l’effet de vérité qu’il procure («le plus proche possible d’un simple enregistrement, la preuve que ça a eu lieu») et pour l’esthétique très identifiable d’une image et d’un son amateurs, et donc très émotionnelle. Breaking the Waves, par exemple, avait été filmé caméra à l’épaule et en Cinémascope. The Idiots l’a été en vidéo, ce qui a permis a Lars von Trier d’être son seul et unique chef opérateur.

 

Après discussions, Dogme 95 a décidé d’étendre l’obligation du 35 mm aux projections publiques. Tel est aussi l’avantage de ces règles, argumenter sans fin. Les auteurs de Dogme 95 s’entendent pour trouver «la règle la plus belle», celle qui oblige à tourner son et image en même temps, sans y toucher ultérieurement. «Thomas et moi on se demandait si l’augmentation du volume était une modification, explique Lars von Trier. Lui disait non, moi je dis que si. Je suis un peu plus militant ! Mais auparavant j’avais utilisé toutes les techniques, toutes les méthodes pour manipuler, c’est-à-dire pour contrôler au maximum le son ou l’image, alors j’ai tout mis en oeuvre pour que ces règles m’empêchent de le faire.»

 

[…] «On aurait bien réalisé les films à quatre, explique Vinterberg. Mais le Moi n’est pas si facile à abattre. Bien qu’on parle de revêtir un uniforme, d’anonymat, de mort de l’auteur, on n’a jamais fait des films aussi personnels. Refuser décors et costumes, purger la dramaturgie de ce qui n’est pas essentiel, ce n’est pas assez précis : j’ai écrit le script, j’ai choisi les acteurs, il s’agit de mon goût. Même si nos noms n’apparaissent pas sur l’affiche, ce sont devenus des films d’auteur.»




Commenter cet article