Jean-Pierre Vernant [03] Œdipe à contretemps

Publié le par Maltern

Jean-Pierre Vernant [03] Œdipe à contretemps

 

 

Oedipe à contretemps

 

Après la mort tragique de Penthée, le départ de Cadmos et d’Agavé, le trône et, avec lui, tout l’ordre de la cité ont été bouleversés. Qui sera roi ? Qui incarnera les vertus du sou­verain, sa capacité d’ordonner? Normalement la succession doit revenir à l’autre fils de Cadmos, qui s’appelle Polydo­ros. Celui‑ci épouse une fille d’un des Semés, de Chthonios, l’homme du terroir, du souterrain. Celle‑ci porte le nom de Niktéis, la nuitée, la nocturne. Elle est la sueur, ou la proche parente, de toute une série de personnages, Niktée et Lykos (le loup) en particulier, qui se rattachent aux gégenés, à ces Semés qui représentent la violence guerrière.

Penthée lui‑même s’inscrivait déjà dans une double ori­gine. Par sa mère Agavé, il se rattachait à Cadmos, au souve­rain véritable désigné par les dieux, à celui auquel les dieux avaient donné une déesse comme épouse, pour marquer en quelque sorte la qualité de son pouvoir souverain. Par son père, Échion, il appartient aussi aux Semés. Ce nom ‑ vipérin,, fait penser tout de suite à un personnage féminin, Échidna, mi‑femme, mi‑serpent, sueur des Gorgones, « monstre irrésistible qui gît aux profondeurs secrètes de la terre ~ et qui enfante, entre autres calamités, Cerbère, le chien d’Hadès, et Chimère aux trois têtes, qu’avec l’aide du cheval Pégase, Bellérophon parvient à faire périr. Penthée est donc écartelé entre la descendance souveraine de Cadmos et ces person­nages nés de la terre, qui possèdent un aspect nocturne et monstrueux. Après la mort affreuse de Penthée, le trône se trouve vacant. Polydoros ne l’occupe que très peu de temps, il devrait céder le pouvoir au fils que lui a donné Niktéis, Labdacos ‑ le boiteux ‑, rejeton légitime mais dont la filia­tion est en effet boiteuse, puisque par son père Polydoros il se rattache directement à Cadmos et à la déesse Harmonie, mais que par sa mère Niktéis il se trouve lié à ces Spartes surgis de la terre de Thèbes, tout armés dès leur naissance et faits pour guerroyer. Labdacos est trop jeune, à la mort de son père, pour assumer les fonctions royales.

Les premiers moments de cette souveraineté de Thèbes vont donc être instables, déchirés. Temps de violence, de désordre, d’usurpation, où le trône, au lieu de se transmettre de père en fils par une succession régulière et assurée, saute de main en main à travers luttes et rivalités qui opposent les Semés entre eux et au pouvoir royal légitime. Quand Labda­cos à son tour disparaît, son fils, Laïos, est à peine âgé d’un an, le trône est de nouveau vacant. Ce sont Niktée et Lykos qui l’occupent. Ils vont le garder longtemps, surtout Lykos. Dix‑huit années, lorsqu’un chiffre nous est donné. Pendant ce temps, le petit Laïos est hors d’état d’exercer la souve­raineté.

Lykos et Niktée seront éliminés tous les deux par des per­sonnages étrangers à Thèbes et qui se nomment Amphion et Zéthos. Le moment venu, ils céderont le trône à son détenteur légitime. En attendant, aussi longtemps que les usurpateurs réussissent à l’éloigner du pouvoir, Laïos est contraint à l’exil. Il a déjà l’âge adulte quand il trouve refuge à Corinthe, chez le roi Pélops, qui lui offre généreusement l’hospitalité et le garde auprès de lui.

 

Générations boiteuses

 

Ici se place un épisode dont les conséquences seront importantes. Laïos tombe amoureux de Chrysippe, un très beau jeune homme qui est le fils de Pélops. Il lui fait une cour assidue, il l’emmène avec lui sur son char, il se com­porte comme un homme plus âgé à l’égard d’un plus jeune,

il lui apprend à être un homme, mais en même temps il essaie d’avoir avec lui une relation érotique à laquelle le fils du roi se refuse. Il semble même que Laïos se soit efforcé d’obtenir par la violence ce que la séduction et le mérite n’avaient pas réussi à lui donner. On raconte aussi que Chrysippe, indigné, scandalisé, se donne la mort. Toujours est‑il que Pélops lance contre Laïos une imprécation solennelle en demandant que la lignée des Labdacides ne puisse pas se perpétuer, qu’elle soit vouée à l’anéantissement.

Le nom de Labdacos signifie « le boiteux »», et le nom de Laïos n’est pas transparent, il peut vouloir dire qu’il est un chef de peuple, ou qu’il est un homme « gauche »». On peut en effet remarquer que Laïos gauchit toutes ses relations, à tous égards. D’une part, du point de vue de la succession, qui devrait à travers son père Labdacos, son grand‑père Polydoros, son arrière‑grand‑père Cadmos, lui revenir direc­tement et le fixer à Thèbes sur le trône. Or il en a été écarté, détourné, éloigné: la succession est donc déviée. Laïos présente aussi une déviation, puisque, à l’âge où il pourrait penser à prendre une épouse, il se tourne vers ce jeune garçon. Mais, surtout, il gauchit le jeu amoureux en préten­dant imposer par la violence ce que Chrysippe n’est pas prêt à lui offrir spontanément, il n’y a pas entre eux de récipro­cité, de charis, d’échange amoureux. L’élan érotique, unila­téral, est bloqué. De plus, Laïos est l’hôte de Pélops, et cette relation d’hospitalité implique une réciprocité d’amitié, de dons et de contre‑dons. Loin de payer en retour celui qui l’a accueilli, Laïos tente de prendre son fils contre son gré et provoque,son suicide.

Lykos, qui exerçait le pouvoir, a été remplacé par Amphion et Zéthos : eux aussi meurent. Laïos revient à Thèbes et les Thébains sont très heureux de l’accueillir et de confier ainsi de nouveau le trône à une personne qui leur en semble digne.

Laïos épouse Jocaste. Elle aussi, dans une très large mesure, se rattache par sa filiation à Échion. Elle est l’arrière ­petite‑fille de celui‑ci qui, comme Chthonios, représente l’hérédité nocturne et sombre. Le mariage de Laïos et de Jocaste est stérile. Laïos part à Delphes consulter l’oracle pour savoir ce qu’il doit faire pour avoir une progéniture, afin que le chemin de la souveraineté suive enfin une ligne droite. L’oracle lui répond: n Si tu as un fils, il te tuera et il couchera avec sa mère. » Laïos revient à Thèbes épouvanté. Il a avec sa femme des rapports tels qu’il est assuré qu’elle n’aura pas d’enfant, qu’elle ne tombera pas enceinte. L’histoire raconte qu’un jour où Laïos est ivre, il se laisse pourtant aller à planter dans le champ de son épouse, pour parler comme les Grecs, une semence qui va germer. Jocaste met au monde un petit garçon. Les deux époux décident d’écar­ter, d’interrompre cette descendance et vouent le petit enfant à la mort. Ils appellent donc un de leurs bergers qui, au cours de l’été, s’en vont sur le Cithéron faire paître les troupeaux royaux. On lui donne la mission de tuer l’enfant, de l’exposer sur la montagne pour qu’il soit dévoré par les bêtes sauvages ou par les oiseaux.

Le berger se saisit du nouveau‑né et passe dans le talon de l’enfant, après y avoir fait un trou, une courroie, puis il s’en va ainsi, portant l’enfant sur son dos comme on portait alors le petit gibier. Il arrive sur la montagne avec ses troupeaux, et l’enfant lui sourit. Il hésite, va‑t‑il l’abandonner là? Il pense que ce n’est pas possible. Il aperçoit un berger venu de Corinthe qui fait paître ses bêtes sur l’autre versant de la montagne. Il lui demande de prendre cet enfant qu’il ne veut pas laisser mourir. Le berger pense au roi Polybe et à la reine Périboéa qui n’ont pas d’enfant et qui en désirent un. II leur amène donc le petit avec sa blessure au talon. Tout heureux de l’aubaine, les deux souverains l’élèvent comme si c’était leur fils. Ce rejeton, petit‑fils de Labdacos, le boiteux, fils de Laïos, qui a été lui aussi écarté du pouvoir, et qui s’est détourné des voies droites des relations d’hospi­talité et des relations amoureuses, ce petit garçon se trouve donc à son tour écarté de son pays, de sa terre natale, de sa dignité d’enfant royal perpétuant la dynastie des Labdacides. Il est élevé, il grandit et, quand il devient adolescent, tout le monde admire sa prestance, son courage, son intelligence.

Les jeunes gens de l’élite corinthienne ne sont pas sans nourrir quelque jalousie et malveillance à son égard.

 

« Un fils supposé »

 

Même s’il ne boite pas au plein sens du terme, Oedipe garde sur son pied la marque de cet écart qu’on lui a imposé, de la distance où il se trouve par rapport au lieu où il devrait être, à ce qui constitue ses véritables origines. Il est donc lui aussi dans un état de déséquilibre. En tant que fils du roi, tout le monde voit en lui le successeur désigné de Polybe, mais il n’est pas complètement un garçon de Corinthe, on le sait aussi, on le dit secrètement. Un jour, alors qu’il se dispute avec un garçon de son âge, celui‑ci lui lance: « Après tout, toi, tu es un fils supposé!» Oedipe va voir son père et lui raconte qu’un camarade l’a appelé « fils supposé », comme s’il n’était pas vraiment son fils. Polybe le rassure comme il peut, sans lui dire formellement: « Non, pas du tout, tu es bien le fils de ta mère et de moi. u Il lui dit seulement: « Ces propos sont des bêtises, ça ne compte pas. Les gens sont envieux, ils racontent n’importe quoi. » Oedipe reste inquiet et décide alors d’aller consulter l’oracle de Delphes pour lui poser la question de sa naissance. Est‑il oui ou non le fils de Polybe et de Périboéa ? L’oracle se garde bien de lui fournir une réponse aussi claire que sa question. Mais il dit: « Tu tueras ton père, tu coucheras avec ta mère.

(Oedipe est horrifié et cette révélation affreuse efface sa ques­tion initiale: « Suis‑je le fils véritable? » La chose urgente qu’il doit faire, c’est s’enfuir, mettre toute la distance possible entre lui et ceux qu’il considère comme son père et sa mère. S’exiler, s’en aller, s’écarter, cheminer le plus loin possible. Le voici qui part, un peu comme Dionysos, il devient un errant. Il n’a plus de terre à ses souliers, il n’a plus de patrie. Sur son char ou à pied, il se dirige de Delphes vers Thèbes.

Il se trouve qu’au même moment la cité de Thèbes avait affaire à une pestilence terrible, et que Laïos voulait se rendre à Delphes pour demander conseil à l’oracle. Il était parti en petit équipage, sur son char, avec son cocher et un ou deux hommes. Voici donc le père et le fils ‑ le père convaincu que son fils est mort, le fils certain que son père est un autre ‑ cheminant en sens inverse. Ils se rencontrent à un croisement de trois chemins; en un lieu où il n’est pas possible à deux chars de passer de front. Oedipe est sur son char, Laïos sur le sien. Laïos considère que son cortège royal a la priorité et demande donc à son cocher de faire signe à ce jeune garçon de s’écarter. « Tire‑toi du chemin, laisse-­nous passer», crie celui‑ci à Oedipe et, d’un coup de gour­din, il frappe un des chevaux du char d’Oedipe ou peut‑être même atteint‑il Oedipe à l’épaule. Celui‑ci, qui n’est pas commode et qui, même dans son rôle de banni volontaire, se pense comme un prince, comme un fils de roi, n’est pas du tout décidé à laisser la place à quiconque. Le coup qu’il reçoit le met en rage, et à son tour, de son bâton, il frappe le cocher, il l’étend mort, puis il s’attaque à Laïos, qui tombe à ses pieds, mort aussi, pendant qu’un des hommes de la suite royale, épouvanté, retourne à Thèbes. Oedipe, considérant qu’il ne s’agit que d’un incident de parcours, et qu’il était en état de légitime défense, poursuit ensuite sa route et son errance.

 

Il arrivera à Thèbes beaucoup plus tard, au moment où le malheur frappe la ville sous la forme d’un monstre, mi­-femme, mi‑lionne, tête de femme, seins de femme, corps et pattes de lionne, la Sphinge. Elle s’est logée aux portes de Thèbes, tantôt sur une colonne, tantôt sur un rocher plus élevé, elle prend son plaisir à poser des énigmes aux jeunes gens de la ville. Tous les ans, elle exige que lui soit envoyée l’élite de la jeunesse thébaine, les plus beaux garçons, qui doivent l’affronter. On dit parfois qu’elle veut s’unir à eux. En tout cas, elle leur soumet son énigme et, lorsqu’ils ne peuvent pas répondre, elle les met à mort. Ainsi, Thèbes voit au fil des années toute la fleur de sa jeunesse trucidée, détruite. Quand Oedipe arrive à Thèbes, il entre par une des portes, il voit tous les gens atterrés, avec des mines sinistres. II se demande ce qui se passe. Le régent qui a pris la place de Laïos, Créon, le frère de Jocaste, se rattache lui aussi à la lignée des Semés. II voit ce jeune homme qui a belle allure, l’air audacieux, et il se dit qu’au point où ils en sont cet inconnu est peut‑être leur dernière chance de sauver la ville. Il annonce à Oedipe que, s’il arrive à vaincre ce monstre, il épousera la reine.

 

Sinistre audace

 

Depuis que Jocaste est veuve, elle incarne la souveraineté, mais c’est Créon qui a réellement le pouvoir en main. A ce titre il peut annoncer à Oedipe que, s’il vainc la Sphinge, la reine et la royauté du même coup lui reviendront. Oedipe affronte la Sphinge. Le monstre est sur son petit monticule, elle voit venir Oedipe et se dit qu’il est une belle proie. La Sphinge formule l’énigme suivante: « Quel est l’être, le seul parmi ceux qui vivent sur terre, dans les eaux, dans les airs, qui a une seule voix, une seule façon de parler, une seule nature, mais qui a deux pieds, trois pieds et quatre pieds, dipous, tripous, tetrapous? » Oedipe réfléchit. Cette réflexion est peut‑être facilitée pour un homme qui s’appelle Oedipe, Oi‑dipous, .. « bipède », est inscrit dans son nom. Il répond « C’est l’homme. Quand il est encore enfant, l’homme marche à quatre pattes, devenu plus âgé, il se tient debout sur ses deux jambes et, lorsqu’il est vieillard, il s’appuie sur une canne pour pallier sa démarche hésitante, oscillante. » La Sphinge, se voyant vaincue dans cette épreuve de savoir mystérieux, se jette du haut de son pilier, ou de son rocher, et meurt.

Toute la ville de Thèbes est en liesse, on fait fête à Oedipe, on le ramène en grande pompe. On lui présente Jocaste, la reine, qui sera en récompense son épouse. Oedipe devient le souverain de la ville. Il l’a mérité en faisant preuve de la plus grande sagesse, de la plus grande audace. Il est digne de la descendance de Cadmos, que les dieux avaient distingué en lui donnant comme femme une déesse, Harmonie, et en le qualifiant comme fondateur de Thèbes. Tout se passe bien pendant des années. Le couple royal donne naissance à quatre enfants: deux fils, Polynice et Étéocle, et deux filles, Ismène et Antigone. Puis une pestilence s’abat brutalement sur Thèbes. Tout paraissait heureux, normal, équilibré; d’un coup, tout flanche, tout est sinistre. Quand les choses vont comme il faut, en ordre, tous les ans les blés repoussent, les fruits viennent sur les arbres, les troupeaux mettent bas des brebis, des chèvres, de petits veaux. Bref, la richesse de la terre thébaine se renouvelle au gré des saisons. Les femmes elles‑mêmes sont prises dans ce grand mouvement de renou­vellement de force vitale. Elles ont de beaux enfants, solides et sains. Brusquement, tout ce cours normal est interrompu, biaisé, devient bancal, boiteux. Les femmes accouchent de monstres ou de mort‑nés, elles font des fausses couches. Les sources mêmes de la vie, corrompues, sont taries. Par­dessus le marché, une maladie frappe les hommes comme les femmes, les jeunes comme les vieux, qui meurent égale­ment. La panique est générale. Thèbes est affolée. Que se passe‑t‑il? Qu’est‑ce qui s’est détraqué?

Créon décide d’envoyer à Delphes un représentant de Thèbes pour interroger l’oracle et pour connaître l’origine de cette maladie infectieuse, cette épidémie qui a frappé la ville et qui fait que plus rien n’est en ordre. Les représentants de la vitalité de Thèbes, à ses deux bouts, les plus jeunes enfants et les plus âgés des vieillards (les quatre et trois­ pieds) s’en viennent devant le palais royal avec des rameaux de suppliants. Ils s’adressent à Oedipe pour lui demander de les sauver. « Sois notre sauveur! Tu nous as épargné une première fois le désastre, délivrés de ce monstre affreux qu’était la Sphinge, sauve‑nous de ce loimos, de cette peste qui frappe non seulement les êtres humains mais aussi la végétation et les animaux! Comme si, dans Thèbes, le cours du renouveau se trouvait tout entier bloqué. »

OEdipe s’engage solennellement en leur déclarant qu’il va mener son enquête, comprendre les raisons du mal et vaincre ce fléau. A ce moment, l’homme de Delphes revient. L’oracle a annoncé que le mal ne cesserait pas tant que le meurtre de Laïos ne serait pas payé. Il faut par conséquent trouver, punir, chasser définitivement de Thèbes, exclure de la terre thébaine, écarter à jamais celui qui a sur les mains le sang de Laïos. Quand Oedipe entend cela, il prend à nou­veau un engagement solennel: « Je chercherai et découvrirai le coupable. » Oedipe est un homme de recherche, un inter­rogateur, un questionneur. De même qu’il a quitté Corinthe pour aller à l’aventure, il est aussi un homme pour qui l’aventure de la réflexion, du questionnement, est toujours à tenter. On n’arrête pas Oedipe. Il va donc mener une enquête, comme une enquête policière.

Il prend les premières mesures, il fait savoir que tous ceux qui peuvent apporter des renseignements doivent le faire, que tous ceux qui risquent de se trouver en contact avec un meurtrier présumé doivent le chasser, que le meurtrier ne peut pas rester dans Thèbes, puisque c’est de sa souillure que souffre la ville. Tant que l’assassin n’aura pas été repéré et chassé des maisons, des sanctuaires, des rues, Oedipe n’aura de cesse de le trouver. Il faut qu’il sache. Il commence l’enquête. Créon explique au peuple que Thèbes dispose d’un devin professionnel, qui sait déchiffrer le vol des oiseaux et qui, peut‑être, par une inspiration divine, connaîtra la vérité: c’est le vieux Tirésias. Créon souhaite qu’on le fasse venir et qu’on l’interroge sur les événements. Celui‑ci n’a pas envie de se montrer, d’être interrogé. On l’amène néan­moins sur la place publique, devant le peuple de Thèbes, devant le conseil des vieillards, devant Créon et Oedipe.

Oedipe l’interroge, mais Tirésias refuse de lui répondre. Il prétend ne rien savoir. Fureur d’Oedipe qui n’a pas un immense respect pour le devin. N’a‑t‑il pas été plus malin, plus savant que lui? Par sa seule expérience, par sa seule capacité de jugement d’homme raisonnable, il a trouvé la réponse à l’énigme alors que Tirésias, avec son inspiration et les signes qu’il décrypte, était incapable de la donner. Oedipe se heurte à un mur, mais pas à un mur d’ignorance, car Tirésias se refuse à révéler ce qu’il connaît, par une sagesse divine. Il sait tout, qui a tué Laïos et qui est Oedipe, parce qu’il est en rapport avec Apollon, son maître. C’est Apollon qui a prédit: « Tu tueras ton père, tu coucheras avec ta mère. Tirésias comprend ce que représente Oedipe dans les malheurs de Thèbes, mais il ne veut pas en souffler un mot. II est bien décidé à ne rien dire jusqu’au moment où Oedipe, que cet entêtement rend furieux, se persuade que ce refus ne peut pas être le fruit du hasard. Tirésias et Créon doivent comploter contre lui pour le déstabiliser et prendre sa place. Il imagine que Créon s’est mis d’accord avec Tirésias, que peut‑être même il a payé le devin et que le personnage envoyé à Delphes était également dans le coup.

La rage submerge Oedipe, il boite de l’esprit et proclame que Créon doit quitter la ville sur‑le‑champ: il le soupçonne d’avoir organisé le meurtre de Laïos. Si Créon souhaitait la mort de Laïos pour exercer la souveraineté par le biais de sa sueur Jocaste, c’est peut‑être lui qui a fomenté l’attaque. Cette fois, dans Thèbes, le sommet de l’État se trouve livré aux forces de désunion, à la dispute ouverte. Oedipe veut chasser Créon, Jocaste intervient. Elle tente de rétablir l’har­monie entre les deux hommes, les deux lignées. Il n’y a pas, d’un côté, la lignée pure de Cadmos et, de l’autre, celle des Semés: les deux descendances se sont toujours mêlées. Labdacos, Laïos et Oedipe ont aussi dans leur ascendance des Semés. Quant à Jocaste, elle est issue directement de cet Échion, qui représente quelque chose de terriblement inquiétant. La ville est donc déchirée, les chefs se combat­tent, se haïssent, et Oedipe poursuit son enquête.

Un témoin de première main, qu’il faudrait consulter, c’est l’homme qui était présent avec Laïos au moment du drame et qui s’est sauvé. Il a raconté à son retour que, dans un guet‑apens, plusieurs bandits avaient attaqué l’attelage royal en route vers Delphes, tuant Laïos et le cocher. Quand on a rapporté à Oedipe, pour la première fois, ce récit de la mort de Laïos, il a été un peu troublé dans son rôle de juge d’ins­truction: on lui a expliqué que l’affaire s’était déroulée à un carrefour de trois routes dans un chemin étroit, près de Delphes; ce carrefour, ce chemin étroit, il ne les connaît que trop. Ce qui le rassure, c’est que, s’il ignore qui il a tué, il sait qu’il était seul à agir tandis que « ce sont des bandits qui ont attaqué Laïus ~. Il suit un raisonnement très simple: « Des bandits... donc ce n’est pas moi. Il y a deux histoires diffé­rentes. Moi, j’ai rencontré un homme sur son char qui m’a frappé, puis il y a eu le char de Laïos qui a été attaqué par des bandits, ce sont deux histoires totalement différentes. »

Oedipe veut donc faire venir pour l’entendre le person­nage qui était présent au moment des faits et s’inquiète de ce qu’il est devenu. On lui répond que cet homme, une fois rentré à Thèbes, n’a pratiquement plus mis les pieds en ville, il s’est retiré à la campagne et on ne le voit plus. Bizarre. II faut le faire venir et lui poser la question des conditions dans lesquelles l’attaque a eu lieu. On fait venir ce malheureux serviteur de Laïus. Oedipe le cuisine, dans son rôle de juge d’instruction, mais cet homme n’est pas plus loquace que Tirésias. Oedipe a le plus grand mal à lui extorquer quelque renseignement, il le menace même de la torture pour le faire parler.

On voit à ce moment arriver à Thèbes un étranger venu de Corinthe, ayant fait une longue route. Devant Jocaste et Oedipe, il arrive, salue, demande où est le roi du pays. II vient lui annoncer une triste nouvelle: son père et sa mère, le roi et la reine de Corinthe, sont morts. Douleur d’Oedipe, qui se trouve orphelin. Douleur mitigée d’une certaine joie, parce que, si Polybe est mort, Oedipe ne pourra pas tuer son père, puisqu’il est défunt. II ne pourra pas non plus coucher avec sa mère puisqu’elle est déjà morte. Cet homme à la pensée très dégagée, très libre, n’est pas mécontent de voir que l’oracle ne s’est pas trouvé vrai. Devant ce porteur de mauvaises nouvelles, qui attend peut‑être d’OEdipe qu’il retourne à Corinthe pour y assurer la royauté comme il était prévu, Oedipe se justifie: il lui avait bien fallu quitter Corinthe puisqu’on lui avait prédit qu’il tuerait son père et coucherait avec sa mère. Le messager réplique: « Tu avais bien tort de t’en faire: Polybe et Périboéa ne sont pas ton père et ta mère. .. Stupeur d’Oedipe qui se demande ce que tout cela signifie.

 

« Tes parents n’étaient pas tes parents »

 

Jocaste entend le messager exposer qu’Oedipe était un enfant nouveau‑né amené au palais, adopté dès ses pre­miers jours par le roi et la reine de Corinthe. Il n’était pas le fils de leurs entrailles, mais ils avaient voulu que Corinthe

soit sa ville. Jocaste est prise d’un éblouissement sinistre. Si elle n’avait pas déjà en partie deviné, tout est clair à présent pour elle. Elle quitte le lieu du débat et entre dans le palais. « D’où sais‑tu cela? « demande Oedipe au messager. « Je le sais, répond‑il, parce que c’est moi‑même qui ai remis cet enfant à mes maîtres. Je t’ai remis, toi, l’enfant au talon percé. ‑ Qui avait donné l’enfant? ~ demande OEdipe. Le messager reconnaît parmi l’assistance le vieux berger qui gardait autrefois les troupeaux de Laïos et de Jocaste, celui qui lui a confié le nouveau‑né. Oedipe s’affole. Le berger nie. Les deux hommes discutent: « Mais tu te rappelles bien, nous étions avec nos troupeaux sur le mont Cithéron et c’est bien toi qui m’as remis l’enfant. » Oedipe sent que les choses prennent une tournure terrifiante. Il pense un instant qu’il

n’était peut‑être qu’un enfant trouvé, le fils d’une Nymphe ou d’une déesse, exposé là, ce qui expliquerait le destin exceptionnel qui a été le sien. Il a encore un fol espoir, mais, pour les vieillards assemblés, la vérité se fait jour. Oedipe s’adresse au berger de Laïos et l’exhorte à dire la vérité.

« Cet enfant, d’où le tenais‑tu?

‑ Du palais.

‑ Qui te l’avait donné?

‑ Jocaste. »

A ce moment‑là, il n’y a plus l’ombre d’un doute. Oedipe comprend. Comme un fou, il se précipite vers le palais pour voir Jocaste. Elle s’est pendue avec sa ceinture au plafond. Il la trouve morte. Avec les agrafes de sa robe, Oedipe se déchire les yeux, il s’ensanglante les deux globes oculaires.

Enfant légitime d’une lignée royale et maudite, écarté puis revenu à son lieu d’origine, revenu non pas suivant un parcours régulier et en ligne droite, mais après avoir été dévié et détourné, il ne peut plus voir la lumière, il ne peut plus voir le visage de quiconque. Il voudrait même que ses oreilles aussi soient sourdes. Il voudrait être muré dans une solitude totale parce qu’il est devenu la souillure de sa ville. Lorsqu’il y a ainsi une peste, lorsque l’ordre des saisons est modifié, lorsque la fécondité est écartée de la voie droite et régulière, c’est qu’il y a une souillure, un miasme, et cette souillure c’est lui. Il est engagé par sa promesse, il a dit que l’assassin serait chassé ignominieusement de Thèbes. II lui faut partir.

 

L’homme: trois en un

 

Dans ce récit, comment ne pas voir que l’énigme propo­sée par la Sphinge disait le destin des Labdacides ? Tous les animaux, qu’ils aient deux pieds ou quatre pieds, bipèdes ou quadrupèdes, sans parler des poissons qui n’ont pas de pieds, tous ont une «nature » qui reste toujours la même. De la naissance à la mort, pour eux pas de changement dans ce qui définit leur particularité d’être vivant. Chaque espèce a un statut, et un seul, une seule façon d’être, une seule nature. Tandis que l’homme connaît trois stades successifs, trois natures différentes. Il est d’abord un enfant, et la nature de l’enfant est différente de celle de l’homme fait. Aussi faut­-il, pour passer de l’enfance à l’état adulte, subir des rituels d’initiation qui font franchir les frontières séparant les deux âges. On devient autre que soi, on entre dans un nouveau personnage dès lors que, d’enfant, on se retrouve adulte. De la même façon, et cela est encore plus vrai pour le roi, pour un guerrier, quand on est à deux pieds, on est quelqu’un, dont le prestige et la force s’imposent, mais, à partir du moment où l’on entre dans la vieillesse, on cesse d’être l’homme de l’exploit guerrier, on devient, au mieux, l’homme de la parole et du sage conseil, au pis, un lamentable déchet.

L’homme se transforme tout en restant le même au cours de ces trois stades. Or que représente Oedipe? La malédic­tion portée contre Laïus interdisait toute naissance prolon­geant la lignée des Labdacides. Quand il voit le jour, Oedipe endosse le rôle de celui qui n’aurait pas dû être là. Il vient à contretemps. L’héritier de Laïus est à la fois descendant légi­time et procréation monstrueuse. Son statut est totalement boiteux. Voué à la mort, il s’en est sorti par miracle. Natif de Thèbes, éloigné de son lieu d’origine, il ignore, quand il y fait retour pour y occuper la plus haute charge, qu’il est revenu à son point de départ. Oedipe a donc un statut désé­quilibré. En accomplissant ce parcours qui le ramène sur place dans le palais où il est né, Oedipe a mélangé les trois stades de l’existence humaine. Il a bouleversé le cours régu­lier des saisons, confondant le printemps du jeune âge avec l’été de l’adulte et l’hiver du vieillard. En même temps qu’il tuait son père, il s’identifiait à lui, en prenant sa place sur le trône et dans le lit de sa mère. Enfantant des enfants à sa propre mère, ensemençant le champ qui l’avait porté au jour, comme disaient les Grecs, il s’identifiait non seulement à son père, mais à ses propres enfants, qui sont tout à la fois ses fils et ses frères, ses filles et ses sueurs. Ce monstre dont parlait la Sphinge, qui est en même temps à deux, trois et quatre pieds, c’est Oedipe.

L’énigme pose le problème de la continuité sociale, du maintien des statuts, des fonctions, des postes au sein des cultures, en dépit du flux des générations qui naissent, règnent et disparaissent, cédant la place à la suivante. Le trône doit rester le même, alors que ceux qui l’occupent vont continuellement être différents. Comment le pouvoir royal peut‑il subsister un et intact quand ceux qui l’exercent, les rois, sont nombreux et divers? Le problème est de savoir comment le fils du roi peut devenir roi comme son père, prendre sa place sans se heurter à lui ni l’écarter, s’installer sur son trône sans non plus s’identifier à son père, comme s’il était le même que lui. Comment le flux des générations, la succession des stades qui marquent l’humanité, et qui sont liés à la temporalité, à l’imperfection humaine, peuvent-­ils aller de pair avec un ordre social qui doit demeurer stable, cohérent et harmonieux? La malédiction prononcée contre Laïos, et peut‑être bien au‑delà, le fait qu’aux noces de Cadmos et Harmonie certains cadeaux avaient un pou­voir maléfique, n’est‑ce pas une façon de reconnaître qu’à l’intérieur même de ce mariage exceptionnel et fondateur s’insinuaient le ferment de la désunion, le virus de la haine, comme si, entre le mariage et la guerre, entre l’union et la lutte, il y avait un lien secret? Nombreux sont ceux, dont je fais partie, qui ont dit que le mariage est à la fille ce que la guerre est au garçon. Dans une cité où il y a des femmes et des hommes, il y a une nécessaire opposition et une néces­saire intrication de la guerre et du mariage.

L’histoire d’Oedipe ne finit pas là. La lignée des Labdacides devait s’arrêter à Laïos, et la malédiction qui pèse sur Oedipe remonte loin dans le passé, avant même sa naissance. Il n’est pas fautif, mais il paie le lourd tribut que représente cette lignée de boiteux, de gauchis, pour ceux d’entre eux qui ont surgi à la lumière du soleil alors qu’ils n’avaient plus le droit de naître.

 

Les enfants d’Oedipe

 

Quand Oedipe est aveugle, souillé, on raconte que ses deux fils vont le traiter de façon si indigne qu’à son tour il va lancer contre sa propre progéniture masculine une impréca­tion semblable à celle que, jadis, Pélops avait prononcée contre Laïos. Par dérision, dit‑on, avant qu’il soit chassé de Thèbes, quand il est encore dans le palais, ses fils présen­tent à l’aveugle la coupe d’or de Cadmos et la table d’argent qu’ils se réservent tandis qu’on lui offre tous les bas morceaux des bêtes sacrifiées, les nourritures de rebut. On raconte aussi qu’on l’avait enfermé dans une cellule obscure pour le cacher comme une souillure qu’on veut définitive­ment tenir secrète. Oedipe lance donc une imprécation solennelle disant que jamais ses fils ne s’entendront, que chacun d’eux voudra exercer la souveraineté, qu’ils se la dis­puteront à la force du bras et des armes, et qu’ils périront l’un par l’autre.

C’est en effet ce qui se produit. Étéocle et Polynice, qui sont les descendants d’une lignée qui ne devait pas avoir de descendance, vont se prendre de haine mutuelle. Les deux fils décident qu’ils vont occuper la souveraineté l’un après l’autre, année après année, en alternant. Étéocle commence comme premier souverain, mais, au terme de l’année, il annonce à son frère qu’il entend garder le trône. Écarté du pouvoir, Polynice s’en va à Argos et revient avec l’expédition des Sept contre Thèbes, des Argiens contre les Thébains. Il essaie de regagner le pouvoir contre son frère en détruisant Thèbes. Dans un ultime combat, ils vont se tuer l’un l’autre, chacun se faisant l’assassin de son frère. Il n’y a plus de Lab­dacides. L’histoire s’achève là ou fait semblant de se terminer.

Cette expédition de Polynice contre Thèbes n’a été pos­sible que dans la mesure où Adraste, roi d’Argos, était décidé à la mener pour appuyer la cause de Polynice. Pour cela, il fallait qu’un autre devin, Amphiaraos, soit d’accord avec cette expédition. Pourtant ce devin savait que cette expédi­tion serait un désastre, qu’il y trouverait la mort et qu’elle aboutirait à une catastrophe. Il était donc bien décidé à mar­quer son désaccord. Qu’a fait Polynice? Il a pris avec lui en quittant Thèbes certains des cadeaux que les dieux avaient remis à Harmonie au moment de ses noces avec Cadmos

un collier et une robe. Il est parti avec ces deux talismans et en a fait don à la femme d’Amphiaraos, Ériphile, à condition qu’elle obtienne de son mari qu’il abandonne son oppo­sition à l’expédition contre Thèbes et qu’il pousse Adraste à faire ce qu’il lui avait jusque‑là interdit. Cadeaux corrup­teurs, cadeaux maléfiques, et qui sont liés aussi à un enga­gement, un serment. Pourquoi le devin cède‑t‑il à son épouse? C’est qu’il a prêté un serment dont il ne peut plus se délier: il acceptera toujours d’accomplir ce qu’Ériphile lui demandera. Cadeaux maléfiques, serments à caractère irrévocable. Ce qui était déjà présent aux noces de Cadmos et d’Harmonie se retrouve au cours de la lignée et aboutit à ce que, finalement, les deux frères s’entre‑tuent.

 

Un métèque officiel

 

Quant à Oedipe, il est chassé de Thèbes. Mené par Antigone, il termine sa vie sur la terre d’Athènes, près de Colone, un des dèmes de l’Attique. Il se trouvé sur une terre où il ne devrait pas être, un sanctuaire des Érinyes où il est interdit de demeurer. Les gens du coin lui intiment l’ordre de partir: que fait ce mendiant dans ce lieu saint? Il y est aussi déplacé que Dionysos arrivant à Thèbes dans sa robe féminine, asiatique. Quelle audace de prétendre s’ins­taller en un endroit d’où on ne peut même pas le chasser puisqu’on n’a pas le droit d’y poser le pied. Arrive Thésée, Oedipe lui raconte son malheur, il sent que sa fin est proche, il s’engage, si Thésée l’accueille, à être le protecteur d’Athènes dans les conflits qui peuvent survenir. Thésée accepte. Cet homme, ce Thébain, qui a dans une partie de son hérédité des Semés nés de la terre thébaine, mais qui est aussi le descendant de Cadmos et d’Harmonie, est donc un étranger. Chassé de sa terre à la naissance, il y est revenu pour en être de nouveau ignominieusement expulsé. Le voilà, au terme de son errance, sans lieu, sans attache, sans racine, un migrant. Thésée lui offre l’hospitalité; il n’en fait pas un citoyen d’Athènes, mais il lui accorde un statut de métèque, métooîkos ‑ un métèque privilégié. Il va habiter cette terre qui n’est pas la sienne, s’y fixer. Oedipe opère donc un passage depuis cette Thèbes divine et maudite, de cette Thèbes unie et déchirée, vers Athènes: passage horizontal, à la surface du sol.

Oedipe devient donc métèque officiel d’Athènes. Ce n’est pas le seul passage qu’il réalise: il va également devenir souterrain ‑ il sera englouti dans les profondeurs de la terre ‑ et céleste, vers les dieux olympiens. Il passe de la sur­face du sol à ce qui est sous la terre et aussi à ce qui est au ciel. Il n’a pas exactement le statut d’un demi‑dieu, d’un héros tutélaire ‑ le tombeau du héros est sur l’Agora ‑, il disparaît dans un endroit secret que seul Thésée connaît et qu’il transmet à tous ceux qui exerceront la souveraineté à Athènes, tombe secrète qui est, pour la cité, le garant de son succès militaire et de sa continuité. Voilà donc un étranger venu de Thèbes, qui s’installe comme métèque à Athènes, et qui disparaît sous terre, peut‑être foudroyé par Zeus. Il ne se transforme pas en autochtone, né du sol, comme se pré­tendent les citoyens d’Athènes, pas davantage en gégenés, surgissant tout armé, prêt au combat, de la terre thébaine. Non, il effectue le passage en sens inverse. Venu en étran­ger, il quitte la lumière du soleil pour s’enraciner dans le monde souterrain en ce lieu d’Athènes qui n’est pas le sien et auquel il apporte, en contrepartie de l’hospitalité qu’on lui accorde au terme de ses souffrances et de ses pérégrinations, l’assurance du salut dans la paix et la concorde: comme un écho affaibli de cette promesse que représentait Harmonie quand les dieux la donnaient en épouse à Cadmos, aux temps lointains où Thèbes fut fondée. »

 

[Jean-Pierre Vernant, L’univers, les dieux , les hommes, 1999, Seuil p 193-214]

Publié dans 1- Comique et Tragique

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