Vernant et Vidal-Naquet [01] La tragédie grecque du droit archaïque au droit civil

Publié le par Maltern

Vernant et Vidal-Naquet [01] La tragédie grecque du droit archaïque au droit civil

 

* La Tragédie grecque exprime un moment clé de la démocratie qui marque le passage du droit archaïque et religieux des mythes au droit de la cité. L’affrontement de l’héroïsme et du juridique.

 

 [A l’intérieur d’une démarche essentiellement structuraliste qui se penche sur la pensée grecque dans sa totalité, Jean‑Pierre Vernant et Pierre Vidal­ Naquet, auteurs de Mythe et tragédie en Grèce ancienne, voient dans la fortune, fulgurante et historiquement close de la tragédie grecque un moment unique et fondateur : celui où une société s’affranchit du fonctionnement des archétypes propres à l’univers mythique pour entrer dans une culture politique.]

 

« La présence d’un vocabulaire technique de droit chez les Tragiques souligne les affinités entre les thèmes de prédilection de la tragédie et certains cas relevant de la compétence des tribunaux, ces tribunaux dont l’institution est assez récente pour que soit encore pleinement sentie la nouveauté des valeurs qui en ont commandé la fondation et qui en règlent le fonctionnement. Les poètes tragiques utilisent ce vocabulaire de droit en jouant délibérément de ses incertitudes, de ses flottements, de son inachèvement : imprécision des termes, glissements de sens, incohérences et oppositions qui révèlent des discordances au sein de la pensée juridique elle‑même, qui traduisent également ses conflits avec une tradition religieuse, une réflexion morale dont le droit est déjà distinct mais dont les domaines ne sont pas clairement délimités par rapport au sien.

 

[ ...] Ce que montre la tragédie, c’est une dikè en lutte contre une autre dikè, un droit qui n’est pas fixé, qui se déplace et se transforme en son contraire. Bien entendu la tragédie est tout autre chose qu’un débat juridique. Elle prend pour objet l’homme vivant lui‑même ce débat, contraint de faire un choix décisif, d’orienter son action dans un univers de valeurs ambiguës, où rien jamais n’est stable ni univoque.

 

Tel est, dans la matière tragique, le premier aspect du conflit. Il y en a un second étroitement associé au précédent. Nous avons vu que la tragédie, tant qu’elle demeure vivante, puise ses thèmes dans les légendes de héros. Cet enracinement dans une tradition de récits mythiques explique qu’on trouve, à bien des égards, plus d’archaïsme religieux chez les grands Tragiques que dans Homère. Cependant la tragédie prend ses distances par rapport aux mythes de héros dont elle s’inspire et qu’elle transpose très librement. Elle les met en question. Elle confronte les valeurs héroïques, les représentations religieuses anciennes, avec les modes de pensée nouveaux qui marquent l’avènement du droit dans le cadre de la cité. Les légendes de héros se rattachent en effet à des lignées royales, des génè nobles qui, sur le plan des valeurs, des pratiques sociales, des formes de religiosité, des comportements humains, représentent pour la cité cela même qu’elle a dû condamner et rejeter, ce contre quoi il lui a fallu lutter pour s’établir, mais aussi ce à partir de quoi elle s’est constituée et dont elle reste très profondément solidaire.

Le moment tragique est donc celui où une distance s’est creusée au coeur de l’expérience sociale, assez grande pour qu’entre la pensée juridique et politique d’une part, les traditions mythiques et héroïques de l’autre, les oppositions se dessinent clairement, assez courte cependant pour que les conflits de valeur soient encore douloureusement ressentis et que la confrontation ne cesse pas de s’effectuer. La situation est la même en ce qui concerne les problèmes de la responsabilité humaine tels qu’ils se posent à travers les progrès tâtonnants du droit. Il y a une conscience tragique de la responsabilité quand les plans humain et divin sont assez distincts pour s’opposer sans cesser pourtant d’apparaître inséparables. Le sens tragique de la responsabilité surgit lorsque l’action humaine fait l’objet d’une réflexion, d’un débat, mais qu’elle n’a pas acquis un statut assez autonome pour se suffire pleinement à elle­-même. Le domaine propre de la tragédie se situe à cette zone frontière où les actes humains viennent s’articuler avec les puissances divines, où ils révèlent leur sens véritable, ignoré de ceux‑là mêmes qui en ont pris l’initiative et en portent la responsabilité, en s’insérant dans un ordre qui dépasse l’homme et lui échappe. »

 

[J.‑PVernant. Vidal‑Naquet, P., Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Paris 1972, Maspéro, Coll. La Découverte, pp. 15‑16.]

Publié dans 1- Comique et Tragique

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