Antonio Fava : Quelques propos sur la Commedia dell' Arte

Publié le par Maltern

Antonio Fava sur la Commedia dell’Arte

 

[Antonio Fava est une des grandes références actuelles pour la Commedia. Né en 1949, il travaille avec Dario Fo en 68, sera un des co-fondateurs du Théâtre de la Jacquerie dans les années 1970 et fait l’Ecole Lecoq et fonde en 80 le Teatro del Vicolo à Reggio Emilia puis en 85 la Scuola Internazionale dell’Attore Comico. Talent multiforme, il est acteur, auteur, musicien, pédagogue et réalise des masques de cuir. Il publie La Maschera Comica Nel la Commedia Dell ’Arte, éditions Andromeda. Il partage sa vie entre la création et la formation au niveau international. Les quelques propos qui suivent datent d’une rencontre que nous avions eue en 82 avec des lycéens]

 

 

- Penses-tu que ton théâtre, issu de la Commedia est avant tout un théâtre d’observation et de critique des moeurs et des ridicules contemporains ?

 

 Il s’agit pour nous par la commedia dell’arte, comme on la fait, et comme on vient de la faire ici, de montrer comment c’était au 16ème et 17ème siècle. La commedia vivait surtout du rapport direct avec le public dans le moment présent où l’acte se passe, refaire cela aujourd’hui demande donc de trouver des situations d’aujourd’hui.

Si on fait cela dans un théâtre avec un public mélangé, alors la critique va plus loin, et même si l’on joue avec des codes qui appartiennent au passé, on ne peut éviter  pour avoir ce contact direct, ce comique immédiat, de faire une critique sur ce qui se passe actuellement. D’ailleurs on ne peut pas rire de quelque chose qui est dépassé, on rit toujours de quelque chose de bien vivant, de bien présent, car rire c’est toujours faire des critiques. Ce qui est ridicule, ce qui est comique, ce qui déclenche le rire est lié à la vie de tous les jours, qu’il s’agisse de la vie d’une personne ou de celle d’un peuple.

 

- Tu fais parfois passer quelque chose de tragique dans ce qui fait rire. Est-ce une manière de travestir le comique ?

 

Il faut comprendre la chose suivante : le tragique et le comique sont les deux faces de la même médaille. Quand on rit on fait tomber du haut vers le bas et jamais le contraire : on rabaisse. Quand on fait dans un dessin la caricature d’un homme politique ou d’un professeur, s’il a un gros nez on l’exagère ; s’il a des oreilles à peine décollées on exagère. On prend un détail du visage et on hypertrophie ce défaut : ça nous fait rire. Alors ce personnage habituellement sérieux et important perd son sérieux. On ne le craint plus et cela nous met à l’aise.

Le comique c’est fait pour mettre à l’aise, pour apaiser et combattre la peur. C’est une victoire provisoire sur la peur, et entre autre sur la grande peur partagée de tous, la peur de mourir et de ne plus exister. Pour pouvoir en rire il faut mettre à mal les images. Dans le cas de la caricature, on ridiculise un personnage quel qu’il soit et on n’a plus peur de lui pendant un instant. Ce soulagement de la peur, de la crainte, de l’influence que l’on subit, de la timidité… cela provoque un plaisir et c’est ce qui provoque le rire. Je ne voudrais pas être définitif là-dessus, mais c’est sûr que si l’on y est attentif, toutes les fois qu’on laisse sortir ce « tatata… » du rire, à chaque fois qu’on s’amuse, on s’aperçoit que cette joie est une victoire provisoire sur une souffrance. C’est pour cette raison que le rire est inévitablement lié au tragique.

 

- La commedia dell’arte a pourtant un public spécifique et on assiste à un renouveau…

 

Le problème du public c’est un vieux problème… A l’origine il n’y avait pas de problème, le théâtre était religieux, tout le monde était là et l’acteur était une espèce de prêtre. Et puis le théâtre est devenu un art, et justement avec la commedia dell’arte le théâtre est devenu un « art » libéral, et même sur le plan économique. C’est à ce moment que le problème du public s’est posé.

Dans notre parcours à nous,  la question s’est posée il y a environ 15 ans.  Quelque chose a éclaté et on s’est rendu compte que le théâtre ne touchait qu’une élite de privilégiés, soit intellectuels soit d’une condition sociale aisée. Les théâtres étaient comme des églises où seuls les initiés accèdent… On a ressenti le besoin de faire éclater cette situation, on voulait que tout le monde puisse aller au théâtre et que les comédiens soient différents. En 15 ans il faut dire que tout a changé et même plusieurs fois ! Le rêve ce n’est pas que le théâtre aille vers un public donné, mais que tout le monde, tous les publics aillent au théâtre. Et il faut pour ça que les comédiens soient conscients que tous les publics sont bons. Il n’y a pas un public meilleur qu’un autre. Bien sûr, si on commence à cataloguer le public a priori, public étudiant, public ouvrier, bourgeois ou paysan,  alors il n’y aura pas de public parfait ni de comédien parfait… Je pense qu’il ne faut pas éviter la confrontation à tous les publics, la confrontation est bonne dans tous les sens ! Ma conviction c’est qu’il faut déjà que les gens aillent plus au théâtre et restent un peu moins devant leur télévision.

 

- Comment expliques-tu ce retour de la Commedia ? Est-ce simplement une mode ou quelque chose de plus profond ?

 

Il n’y a pas que la Commedia qui soit revenue à la mode il y a d’autres formes aussi. Mais pour la Commedia il y a un problème c’est qu’elle n’a pas d’auteurs vivants. Et quand d’aventure il y en a un, et j’en suis un, on lui demande  « tu fais du théâtre d’auteur, mais avec quel auteur ? Quand je réponds « avec moi »… ! Je me fais mal voir… ! Pour plupart des gens,  l’auteur ça ne peut être que quelqu’un de mort… Alors que moi je suis auteur, et vivant et très heureux d’être comme ça et le plus longtemps possible !

Il y a des tas d’équivoques semblables. Parler de crise des idées ? Non… à chaque fois qu’il y a une crise de la création on redécouvre les choses. Et s’il y a des choses qui reviennent comme la Commedia par exemple, cela prouve qu’elles ont une valeur universelle. On peut y revenir, les perpétuer… ce qui reste quand les modes passent c’est ça qui a de la valeur, non ?

 

En Italie la Commedia comme phénomène de mode commence déjà à passer. Mais nous qui fabriquons nos spectacles nous-même et qui ne les jouons pas comme de simples comédiens,  quand on pense à la Commedia on s’aperçoit qu’il n’y a pas que les créateurs dramatiques qui génèrent le comique…

Nous pouvons garder le côté universel des caractères tout en faisant des personnages psychologiques individuels grâce au masque. Pour ce qui est de la Commedia orthodoxe comme on la fait dans les écoles, c’est pour faire toucher nos origines théâtrales. Il y a bien sûr le tragique quand on pense aux origines, mais tout ce qui est « média » dans le sens moderne du mot ça vient de la comédie. Le couple comique par exemple vient de la Commedia, ce sont les deux ânes, le stupide et l’intelligent, celui qui commande, celui qui suit. Ils vont toujours en couple et ça c’est important à savoir et à faire comprendre !

 

- On dit souvent que la Commedia est un théâtre sans texte, pour ceux qui ne considèrent que le texte écrit, et un théâtre avant tout physique, un théâtre du geste roi…

 

C’est complémentaire, on ne peut séparer. La tonalité d’une voix entraîne un corps. Quand on se demande comment un personnage bouge cela commence par la manière dont il parle. Un personnage c’est une voix qui est la voix de ce corps, et elle ne peut pas être différente. Un personnage dit des choses des paroles qui sont les choses de ce corps, et de cette voix… c’est lié et on ne peut pas détacher ces choses.

C’est quand on fait de l’analyse qu’on appelle les choses par leur nom qu’on isole le texte, la voix, le geste. Mais tout est en cohérence, si on fait des Amoureux avec la voix du Capitaine ça ne colle pas, si on leur fait tenir des discours de Capitaine ça ne marche pas non plus…

On peut dire qu’on fait un théâtre qui n’est pas uniquement de texte, où le comédien parle, parle... et où rien ne se passe ! C’est sans doute un théâtre d’idées, psychologique ou philosophique mais sans action. Nous ne sommes pas non plus uniquement dans l’action sans quoi on ferait de la danse. Nous ne sommes pas non plus du côté d’un théâtre du silence comme le mime. Notre théâtre à nous c’est un peu tout de cela, mais bien fondu ensemble en cherchant un juste équilibre ».

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