Saint-Évremond 1614-1703 [01] Critique de la Comédie Italienne (1684)

Publié le par Maltern

Saint-Évremond 1614-1703 [01] Critique de la Comédie Italienne (1684)

  

 

 

[Charles Marguetel de Saint-Denis, seigneur de Saint-Évremond. Elève des jésuites au collège de Clermont, c’est un militaire lettré, un moraliste libertin. Brave à Rocroy, c’est un ami de Turenne.

 

Pendant la Fronde, il reste fidèle au Roi. Il tient le premier rôle chez Ninon de Lenclos mais en 1661 il doit s’exiler : sa Lettre au marquis de Créqui sur la paix des Pyrénées (1659) critique Mazarin. Réfugié en Angleterre il devient un homme en vue que l’on consulte sur les questions de goût. Louis XIV l’autorise à rentrer en France en 1689 mais il préfère Londres où il meurt.

 

Esprit libre, il apparaît comme un des premiers « critiques » professionnel, en cela précurseur du 18ème. « II faut convenir, que la Poétique d’Aristote est un excellent ouvrage; cependant il n’y a rien d’assez parfait pour régler toutes les nations et tous les siècles... Si Homère vivait présentement, il ferait des poèmes admirables, accommodés au siècle où il écrirait. Ses poèmes seront toujours des chefs-d’œuvre, non pas en tout des modèles. Ils formeront notre jugement et le jugement réglera la disposition des choses présentes. » Telle est sa position dans la querelle des anciens et des modernes.]

 

 

 

 

 

De la comédie italienne

 

 

 

« Ce que nous voyons en France sur celuy [le théâtre] des Italiens n’est pas proprement Comédie, puis qu’il n’y a pas un veritable plan de l’ouvrage ; que le sujet n’a rien de bien lié, qu’on n’y voit aucun caractère bien gardé, ni de composition où le beau génie soit bien conduit, au moins selon quelques règles de l’art ; ce n’est icy qu’une espèce de concert mal formé entre plusieurs Acteurs, dont chacun fournit de soy ce qu’il juge à propos pour son personnage : c’est, à le bien prendre, un ramas de concerts impertinens dans la bouche des Amoureux, & de foibles bouffonneries dans celle des Zanis.

 

 

 

Vous ne voyez de bon goust nulle part, mais un faux esprit qui règne, soit en des pensées pleines de Cieux, de Soleils, d’Estoiles, & d’Elemens, soit dans une affectation de naïveté qui n’a rien du vray naturel.

 

 

 

J’avoue que les bouffons sont inimitables, & de cent Imitateurs que j’ay vû, il n’y en a pas un qui soit parvenu à leur ressembler pour les grimaces, les postures, les mouvements, pour l’agilité, la souplesse, la disposition pour les changements d’un visage, qui se démonte comme il leur plait : Je ne say si les Mimes & les Pantomimes des Anciens ont eu beaucoup d’avantage sur eux, quelque merveille qu’on en lise. Il est certain qu’il faut bien aimer la meschante plaisanterie, pour estre touché de ce qu’on entend. Il faut estre aussi bien grave & bien composé pour ne rire pas de ce qu’on voit ; & se seroit un dégoust trop affecté de ne se plaire pas à leur action, parce qu’un homme délicat ne prendra pas de plaisir à leurs discours.

 

 

 

Toutes les représentations où l’esprit a peu de part, ennuyent à la fin, mais elles ne laissent pas de surprendre, & d’estre agréables quelque temps avant que de nous ennuyer, comme la bouffonnerie ne divertit un honneste homme, que par de petites intervalles : Il faut la finir à propos, & ne pas donner le temps à l’esprit de revenir à la justesse du discours, & à l’idée du vray naturel : cette œconomie seroit à désirer dans la Comédie Italienne ; car le premier dégoust est suivy d’un nouvel ennuy plus lassant encore, & la variété au lieu de vous recréer, ne vous apporte qu’une autre sorte de langueur.

 

 

 

En effet, quand vous estes las des bouffons qui ont trop demeuré sur le Théâtre, les amoureux paroissent pour vous accabler ; c’est à mon avis le dernier supplice d’un homme délicat, & on auroit plus de raison de préférer une prompte mort à la patience de les écouter, que n’en eust le Lacédémonien de Bocalmy, lors qu’il préféra le gibet à la longue & ennuyeuse lecture de la guerre de Pise, dans l’histoire de Guichardin : Si quelqu’un trop amoureux de la vie, a pû essuyer une lassitude si mortelle, au lieu de remettre son esprit par quelque diversité agréable ; il ne trouve de changement que par une autre importunité, dont le Docteur le désespère ; je sçay que pour bien dépeindre la sottise d’un Docteur, il faut faire en sorte qu’il tourne toutes les conversations sur la science dont il est possédé ; mais que sans jamais répondre à ce qu’on luy dit, il cite mille Auteurs, & allègue mille passages avec une volubilité qui le mette hors d’haleine ; c’est introduire un fou qu’on devroit mettre aux petites Maisons, & non pas ménager à propos l’impertinence de son Docteur.

 

 

 

Pétrone a tout une autre œconomie dans le ridicule d’Eumolpus. La Pédanterie de Sidias est autrement ménagée par Théophile, à qui on doit la loüange d’avoir sçû former le caractère le plus achevé qu’on donne à ces sortes de Pedans. Celuy de Caritides aux fâcheux de Molière, est tout à fait juste, on ne peut en retrancher rien, sans défigurer la peinture qu’il en fait. Voilà les sçavans ridicules, dont la représentation seroit agréable sur le Théâtre.

 

 

 

Mais c’est mal divertir un honneste homme, que de luy donner un misérable Docteur, que les Livres ont rendu fou, & qu’on devroit enfermer soigneusement, comme j’ay dit, pour dérober à la vûë du monde l’imbécillité de nostre condition, & la misère de nostre nature.

 

 

 

C’est pousser trop loin mes observations sur la Comédie Italienne. Et pour recueillir en peu de mots ce que j’ay assez estendu ; je diray qu’au lieu d’amans agréables, vous n’avez que des discoureurs d’amour affectez, au lieu de Comiques naturels, des bouffons incomparables ; mais toujours bouffons, au lieu de Docteurs ridicules, de pauvres sçavans insensés : Il n’y a quasi pas de personnage qui ne soit outré ; à la réserve de celuy du Pantalon, dont on fait le moins de cas, & le seul neantmoins qui ne passe pas la vray semblance. 

 

 

 

[…]Les Italiens aujourd’hui se contentent d’estre éclairez du mesme Soleil, de respirer le mesme air, & d’habiter la mesme terre qu’ont habitée autrefois les vieux Romains : mais ils ont laissé pour les Histoires, cette vertu sévère que les Romains exerçoient, & partant ils n’ont pas crû avoir besoin de la Tragédie, pour s’animer à des choses dures qu’ils n’ont pas envie de pratiquer. Comme ils aiment la douceur de la vie ordinaire, & les plaisirs de la vie voluptueuse ; ils ont voulu former des représentations qui eussent du rapport avec l’une & avec l’autre ; & de là est venu le mélange de la Comédie, & de l’art des Pantomimes, que nous voyons sur le Théâtre des Italiens : C’est à peu près ce qu’on peut dire des Italiens qui ont paru en France jusques à présent.

 

 

 

Tous les Acteurs de la Troupe qui joue aujourd’hui, sont généralement bons, jusques aux amoureux ; & pour ne leur pas faire d’injure, non plus que de grace, je diray que ce sont d’excellents Comédiens, qui ont de fort méchantes Comédies, peut-estre n’en sçauroient-ils faire de bonnes, peut-estre ont-ils raison de n’en avoir pas ; & reprochant un jour à Cintsio, qu’il n’y avoit pas assez de vray-semblance dans leurs pièces, il me répondit, que s’il y en avoit davantage, on verroit de bons Comédiens mourir de faim, avec de bonnes Comédies. »

 

 

 

[Saint-Évremond, Œuvres meslées, 1684, t. 11, p. 42-54/57-59, orthographe respectée, sauf accentuation]

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