Jean-Luc Lagarce : Les règles du savoir vivre dans la société moderne (extraits)

Publié le par Maltern

Jean-Luc Lagarce [01] Les règles du savoir vivre dans la société moderne

 

[Créé en 1994 au Théâtre Granit, Belfort. La typographie particulière du texte est respectée en ce qui concerne les alinéa et paragraphe. ]

 

 

 

Quatrième de couverture : « Naître, ce n’est pas compliqué. Mourir, c’est très facile. Vivre, entre ces deux événements, ce n’est pas nécessairement impossible. Il n’est question que de suivre les règles et d’appliquer les principes pour s’en accommoder, il suffit de savoir qu’en toutes circonstances, il existe une solution, un moyen de réagir et de se comporter, une expli­cation aux problèmes, car la vie n’est qu’une longue suite d’infimes problèmes qui, chacun, appelle et doit connaître une réponse.

 

Il s’agit de connaître et d’apprendre, dès l’instant déjà si mondain de sa naissance, à tenir son rang et respecter les codes qui régissent l’existence.

 

Il s’agit enfin de contrôler ses peines, de pleurer en quantité nécessaire et relative, de juger de l’importance de son chagrin et toujours, dans les instants les plus difficiles de la vie, d’évaluer la juste part qu’on leur accorde. »

 

 

 

 

 

 

 

La DAME. - Si l’enfant naît mort, est né mort, faut quand même, tout de même, déclarer sa naissance, déclarer sa naissance et déclarer sa mort et un médecin devra attester que la mort a précédé la naissance.

 

 

 

Ainsi que cela commence.

 

 

 

Si l’enfant naît vivant. est né vivant, si l’enfant est vivant,

 

il arrive parfois que cela arrive,

 

si l’enfant naît vivant, sa naissance doit être déclarée à la mairie du lieu où la mère a accouché.

 

La déclaration doit être faite dans les trois jours suivant l’accouchement,

 

après il serait trop tard, on n’obtiendrait l’inscription de l’acte de naissance qu’au prix de mille ennuis, de mille dépenses, ce n’est pas négligeable, et de pei­nes, encore, édictées par le code.

 

 

 

Cette obligation.

 

la déclaration à la mairie du lieu,

 

cette obligation appartient au père. Elle lui revient.

 

 

 

Si le père ne peut se présenter et qu’il n’ait pas donné de procuration,

 

s’il est malade. absent, envisageable, ou mort, pos­sible, la déclaration sera faite par le médecin ou la sage-femme, ceux-là qui accouchèrent la mère, ou par toute autre personne ayant assisté à l’accouchement, je ne sais pas, n’importe qui.

 

 

 

Quand naissent des enfants jumeaux,

 

lorsqu’il y a des enfants jumeaux, si des enfants naissent jumeaux et que tous deux restent vivants,

 

on doit,

 

on devra,

 

on doit faire connaître l’ordre dans lequel ils sont nés, afin qu’on puisse établir quel est l’aîné, qui est l’aîné, lequel est l’aîné.

 

 

 

Si le père, cette fois encore, et pour des jumeaux enfants, jumeaux nés vivants plus encore, à double titre, le mot exact, si le père ne peut se présenter à la mairie et qu’il n’ait pas donné de procuration, s’il est malade, absent, envisageable, ou mort, possible, la déclaration est faite par le médecin ou la sage-femme, tous les deux encore, ou par toute autre personne ayant assisté à l’accouchement,

 

je ne sais pas, n’importe qui.

 

 

 

S’il arrivait à quelqu’un de trouver un enfant nou­veau-né,

 

« comme ça », je ne sais pas, n’importe où, dans la rue, Saint-Vincent-de-Paul,

 

il devrait en faire la déclaration immédiatement, que l’enfant soit né mort, vivant ou jumeau, à double titre, même histoire, pas d’autre méthode.

 

 

 

Lors de la déclaration, on présente l’enfant à la mairie, afin que l’officier de l’état civil puisse constater le sexe, distinguer le garçon de la fille et inver­sement.

 

Avec ça, on ne plaisante pas.

 

 

 

Pour passer l’acte, dans les conditions requises

 

- nationalité française, capacité de signer, logique cela, domiciliation dans l’arrondissement communal du lieu où l’acte s’établit - pour passer l’acte, déclarer l’enfant, le concours de deux témoins est indispensable. Toujours été et sera longtemps.

 

 

 

[…]

 

 

 

Le premier prénom est choisi par la marraine, le second par le parrain, le troisième l’est par la mère. Mais le parrain, quant à lui, laissera toujours le choix des prénoms à donner aux père et mère et à la marraine.

 

Les prénoms, je recommence, les prénoms sont donc choisis par le père, la mère et la marraine.

 

Le premier par la marraine, donc, le second par le père et la mère, le troisième par la mère.

 

Ce n’est pas compliqué.

 

Les prénoms ne doivent pas être choisis en dehors de ceux que la loi permet d’employer, ce qui limite l’ampleur de l’embarras mais les personnes, il en est, les personnes dépourvues d’imagination n’ont qu’à consulter le calendrier, et pallier ainsi habilement le vide qui les habite.

 

 

 

Si vous voulez, parrain ou marraine - mais on veut bien se souvenir que le parrain s’est déjà, sournoise­ment, déchargé du choix du prénom sur la mère de l’enfant -

 

si vous voulez, parrain, marraine, pousser plus avant la complexité du choix et établir relation entre le prénom choisi et quelques notions d’ordre général, rappelez-vous que, par exemple. Georges signifie « travailleur de la terre » ; Victor : « vainqueur » . Maximilien : « le plus grand » ; Philippe : « qui aime les chevaux » , Ber­nard : « chasseur d’ours » : Louis : « qui s’y connaît en hommes » ; Maurice : « le fils du Maure » ; Gustave: « sur qui Dieu s’appuie » ; Sophie : « pleine de sagesse » : Marguerite : « perle » ; Lucie : « la lumière » ; et Thérèse, j’arrête là, Thérèse : « qui sait dompter les bêtes féroces ».

 

 

 

Il peut paraître fastidieux d’être éclairé sur ces étymologies, il put paraître fastidieux, et d’une manière plus générale. fastidieux d’être éclairé, tou­jours, et de fait, sur ces étymologies, mais on voudra bien réfléchir tout de même,

 

suis là pour ça,

 

on voudra bien réfléchir qu’il est bon en cette circons­tance, et en toutes circonstances, l’ai déjà dit, il est bon d’être éclairé pour éviter de donner le nom de Maximilien à un enfant né de parents minuscules auxquels il ressemblera, ou le nom de Maurice quand il est à craindre que la mère ait fréquenté à l’excès les dancings aux professeurs mulâtres.

 

On rit, on plaisante et on sombre sans le savoir dans l’infamie.

 

 

 

Ainsi que, toujours, cela continue.

 

 

 

Si, par contre, vous avez le goût de la nouveauté, imaginons cela, consultez l’Almanach des noms de baptême. Vous y trouverez des noms de saints et de saintes parfaitement authentiques qui feront honneur à votre compétence et éducation. Pour un garçon, quelques propositions amusantes Théopempte, Prisque, Canut, Tépesphore. Hygen, Tigre, Michée, Poppon, Renvide, Sénateur, Austruclin, Coluberne, Verecond, Carpophore, Pe­lée, Secondule, Carpe, Acydin, Gériberne, Satyre. Ajute, Cyr, Avauque. Outrille, Métrophane. Hésyque, Syndulphe, Scrufaire, Euprépice. Eutichien, Vérule, Ours, Amateur, Curcodème, par exemple,

 

 

 

et pour une fille

 

Synclétite, Monorate, Claphyre, Faine, Faticune, Macrine, Prisque, Wéréburge, Rictude, Pode, Potamienne, Symphorose, Primitive, Grinconie, Grotide, Ghélidoine, Brictule, Folioule, Milburge. Hérénie, Nymphodore. Quartille, Burgondofore, Godeberte, Engratie, Persévérane, Mutiole, Myrope, Syngoulène, Scrybiolle, Matrone, Aphiodise ou Cascentienne.

 

 

 

Vous pouvez choisir dans cette liste de saints et de saintes. Elle est authentique. En désignant pour votre filleul un de ces noms-là, vous serez certain de faire plaisir à sa famille et d’assurer son bonheur tout au long d’une plaisante scolarité et d’une hilarante pé­riode militaire.

 

 

 

 

 

À moins que la santé de l’enfant ne donne des inquiétudes, qu’il veuille mourir ou qu’il y soit prêt, on attend le rétablissement complet de la mère pour la cérémonie du baptême.

 

 

 

Dans la matinée du jour du baptême (ou la veille), le matin du jour du baptême, le parrain envoie à la marraine des boîtes et sacs de dragées, un bouquet, un bibelot, ou il remplace ce dernier par des gants insérés dans un coffret.

 

 

 

Il adresse en même temps à la mère de son filleul des boîtes de dragées, qu’elle distribue à celles de ses amies qui n’ont rien à attendre du parrain ni de la marraine. Si le parrain est fastueux - et si on veut y songer, c’est bien pour cela que, sagement, on l’a choisi - il envoie à ceux des parents avec lesquels la famille n’est pas encore brouillée, et aux proches amis, des boîtes de bonbons.

 

C’est dans la décoration de la boîte que peut s’attester le goût du parrain pour l’art moderne.

 

 

 

Le parrain doit encore un cadeau à son filleul. Il fait cadeau d’une pièce d’orfèvrerie. Ordinairement il lui offre poêlon, assiette et cuiller à ses initiales, initiales du filleul, en argent ou en vermeil, ou un seul de ces objets, ou un hochet ou toute autre chose, selon ses moyens.

 

 

 

La marraine offre à son filleul, quelques jours avant la cérémonie, la robe et le bonnet qu’il portera le jour du baptême. Si l’enfant est une fille, des colifichets afin de l’encourager très tôt à la coquetterie, si nécessaire à l’agrément de la vie. Elle y ajoute, si elle veut, si elle peut, un couvre-pieds, le tout fait de ses mains, si elle est adroite.

 

 

 

Pendant la cérémonie, le parrain et la marraine se tiennent, le premier à droite, la seconde à gauche de la femme qui porte l’enfant ; ils répondent ensemble aux diverses questions qui leur sont adressées par le prêtre et récitent le Credo et le Pater (en français) lorsqu’ils sont invités à le faire. Pendant les exorcis­mes, ils étendent en même temps que le prêtre, leur main droite nue sur la tête de l’enfant. Ils portent encore cette main sur l’enfant quand l’eau est versée et ne la retirent qu’après que les paroles sacramentel­les ont été prononcées. Enfin, ils reçoivent, de la main droite, toujours, un cierge allumé qu’ils doivent bien évidemment rendre après que le prêtre a béni l’enfant.

 

 

 

[…]

 

 

 

Mais avant d’entamer l’affaire matrimoniale, car affaire c’est, ne nous cachons pas la vérité des mots, les intermédiaires sont tenus de prendre des rensei­gnements précis et venus de bonne source, sur la fortune, la position sociale, la généalogie et l’hérédité des deux familles en cause, car en cause et pas moins.

 

 

 

Ce n’est qu’après s’être assuré que la convenance existe sur tous les points qu’on doit risquer l’entrevue définitive. Il ne faut pas qu’après s’être rencontrés, s’être plu, les deux jeunes gens voient souffler sur leurs rêves le vent mauvais d’une difficulté impré­vue, née de la situation de l’un ou l’autre.

 

 

 

Les marieurs appellent donc à leur aide toutes les ressources du tact, ils réfléchissent bien avant d’en­gager des pourparlers, car là aussi, pourparlers et pas autre chose, pourparlers où le juste amour-propre de chacun est à ménager. Je ne saurais mieux éclairer le fond de ma pensée et encourager à la vigilance sur les vices secrets, financiers ou génétiques.

 

 

 

C’est au bal, le plus souvent, quelquefois au théâtre que la rencontre recherchée a lieu :

 

l’aspirant va faire une visite à la mère de la jeune fille dans sa loge, sous le prétexte d’accompagner une personne de leurs connaissances communes. La per­sonne le présente habilement.

 

Ensuite - le jeune homme s’est retiré - la mère de la jeune fille attire sur lui l’attention de cette dernière, par, je ne sais pas, n’importe quoi, quelques mots sur ses manières, son aspect physique, etc., et voit aus­sitôt quelle impression il a produite sur l’héritière, car héritière et rien d’autre.

 

Il est encore préférable et plus fort, habile, que des amis communs réunissent les jeunes gens à un dîner intime, organisé pour la circonstance mais auquel assistent, cela va sans dire, inutile de le préciser, les parents de la jeune personne. On imagine mal, je l’espère, la jeune fille partant dîner seule avec l’homme qui la souhaite épouser.

 

(Elle rit.)

 

Les parents auront la prudence de ne pas instruire leur fille du but de cette réunion. Cette réserve a des avantages. Si on la prévenait de l’espèce d’examen qu’elle va subir, car examen, etc., l’émotion, l’ap­préhension qu’elle éprouverait lui feraient perdre de sa grâce, de son naturel et gagner une gênante rou­geur. Elle n’aurait plus assez de sang-froid pour juger celui qui se présente avec l’idée de devenir le compa­gnon de sa vie.

 

D’autre part, si elle ne plaît pas, tout compte fait, au monsieur, possible, envisageable, etc., il serait fâ­cheux, fâcheux et cruel de le lui apprendre. Elle serait humiliée, elle perdrait confiance en elle, cela serait pire la fois suivante. Cris, pleurs, désespoir, prise de voile. Or, s’il est bon qu’une jeune fille n’ait jamais trop haute opinion d’elle-même, il ne faut pas davan­tage qu’elle se croie au-dessous de ce qu’elle est.

 

 

 

Mais, dira-t-on, elle devine bientôt de quoi il s’agit, dans cette réunion intime où elle est la seule fille à marier et où elle rencontre un monsieur qu’elle con­naît à peine ou même pas du tout. N’importe, mieux vaut la laisser dans un doute salutaire, à moins qu’elle ne soit « très forte ». ce que nous ne souhaitons pas au prétendant.

 

 

 

Ces mêmes amis communs

 

- on a bien voulu noter que sans amis communs, connaissances du même monde, il est impossible d’imaginer une quelconque union, cela tombe sous le sens, du moins au sein du même monde et union de deux mondes différents, je ris, voilà qui ferait perdre ses amis - ces mêmes amis communs, donc, sont chargés de faire connaître l’effet respectivement pro­duit.

 

 

 

Si la jeune fille ne plaît pas, on ne lui parle de rien. Elle reste innocente.

 

 

 

Si c’est le prétendant qui ne convient pas, car hypo­thèse non négligeable, il supporte son sort digne­ment, et sans rancune surtout. Il part à la guerre, il s’inscrit dans la légion, il épouse la plus laide et la plus bossue des ses cousines pauvres. Il reste stoïque, ce que je veux dire.

 

 

 

Quel que soit le résultat obtenu, ceux qui se sont entremis dans la négociation ont droit aux remercie­ments des deux parties. S’ils ont à porter une réponse désobligeante, ils sont vraiment à plaindre, bien que nous leur supposions un grand talent pour les précau­tions oratoires et circonlocutions délicates.

 

Mais toujours - toujours ! - le secret est inviola­blernent gardé par tout le monde, en cas d’échec de part ou d’autre, et jamais on ne doit en dire les raisons.

 

Lorsque le prétendant a plu d’emblée à la jeune fille, cela peut arriver, rare, étrange mais possible, lorsque le prétendant a plu à la jeune fille ou quand l’épreuve s’est terminée à son avantage, il témoigne alors, il en a le droit, d’un grand empressement et fait porter immédiatement la demande en mariage officielle par son père. un vieil ami ou un supérieur, son parrain, je ne sais pas, n’importe qui.

 

Officiellement agréé, le prétendant revêt ses habits de cérémonie et fait immédiatement aux parents de la jeune fille, une visite au cours de laquelle on appelle celle-ci. Cette entrevue réclame beaucoup de tact de la part du futur (il est déjà plus que prétendant). Il remercie avec une certaine chaleur, mais sans exagé­ration. La froideur serait malséante, mais l’expres­sion du bonheur doit être contenue.

 

Pendant la première visite, dès la première visite, le temps ne sera pas perdu et on saura quoi se dire, on fixe le jour des fiançailles. On décide d’une date très rapprochée car nous avons déjà suffisamment perdu de temps."

 

 

 

[Jean-Luc Lagarce, Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, 1994, Ed Solitaires Intempestifs réed. 2005]

 

 

 

 

 

 

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