Elizabeth Mazev : Mon père qui fonctionnait par périodes culinaires et autres. 1989

Publié le par Maltern

Elizabeth Mazev [01] Mon père qui fonctionnait par périodes culinaires et autres. 1989

 

 

LES CHAMPIGNONS

 

Il m’avait fait croire que ce trou de quatre mètres sur cinq serait une piscine. Mais à présent je suis convaincue que la chose avait été conçue dès le début pour être une cave, sous la tonnelle.

On y entrait par une trappe au sol, protégée par un petit minaret, qui faisait penser à nos voisins : ils doivent être turcs.

Une journée entière à transporter les quelque trois mille bouteilles de l’ancienne cave sur­chargée, à la nouvelle, vaste et fraîche en ce mois de mai. Puis une autre journée un mois plus tard à les ramener à leur place d’origine, quand le soleil de juin avait transformé le sous‑sol en hammam putride.

Je me remis à croire en l’hypothétique piscine. Non, ce serait une champignonnière.

Le lendemain, il faisait livrer cent kilos de fumier de cheval, dont fut tapissé le fond du trou.

Et la moisissure.

Et pendant un mois nous avons mangé du cham­pignon tous les jours. Sauté, en omelette, au gratin et farci de son pied.

J’étais résignée, et j’aimais descendre par le minaret. Mais jamais seule.

Je ressortais, un saladier plein de boules blanches et molles à la main, et l’air frais me faisait discerner a posteriori l’odeur de moisi et l’hu­midité étouffante.

Un jour, plus aucun champignon n’a voulu pousser, une couche blanche et uniforme a envahi le tas de fumier et de longs filaments ont grimpé aux murs.

Le minaret est resté ouvert un mois entier pour assécher l’intérieur, le fumier sec est allé au jardin et nous avons entreposé de vieilles bicy­clettes dans ma piscine.

 

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LES SARDINES

 

Des Roncevaux. Roland mourait sur la boîte en soufflant dans sa corne d’abondance.

Jamais en semaine. Mais tous les samedis, à onze heures et demie, j’ouvrais la boîte, prenais une assiette, m’asseyais à la table imitation liège de la cuisine, un couteau à la main. Je devais les écailler. Quand je trouvais des neufs, je les man­geais, en cachette.

Les doigts puants jusqu’à quatre heures.

Et puis j’en ai eu assez, et un samedi je les ai sorties, triturées un peu, sans les racler au cou­teau. Maman a tout de suite compris. Papa n’a rien dit, il n’a plus acheté les boîtes rectangulaires rouge et or qui faisaient shlourf shlourf.

 

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LES SAUCISSES MI‑SECHES

 

Monsieur Fantino, notre voisin, était représen­tant Jambonlux .

Son prénom, Hector, me fascinait. Il portait toujours des espadrilles bleu marine, fumait des Gitanes maïs et disait souvent: « Fonce dans le brouillard ». Sa femme Eliane, alcoolique. Le ventre ballonné, les jambes maigres, le cheveu orange et épars. Leur villa Dagilou, leurs trois enfants, Daniel, Gisèle, Louisette. Le père d’Eliane, Pépé Louis, bavait et bégayait. Louisette, Miss Mouans‑Sartoux 1974. J’étais persuadée qu’elle avait été élue grâce au châle que lui avait prêté ma mère.

Les lundi et vendredi, Hector et Eliane livraient la viande, pendant la nuit. Ils partaient à onze heures et demie. Hector disait toujours: «Ce soir, on va au bal».

De mon lit, j’entendais la camionnette blanche Jambonlux écrit en rouge, démarrer, et je me disais : ce soir, ils vont au bal.

C’est chez eux que mon père avait goûté les saucisses mi‑sèches, une nouveauté.

Le bac à fruits du frigo plein d’un seul et même chapelet de petites saucisses moelleuses.

Hector venait les manger avec papa, un verre de whisky‑Schweppes à la main, debout devant le bar en pommes de pin. Et puis en entrée, et même en omelette, les rondelles se détachaient des neufs.

Le chapelet ne diminuait pas, les saucisses dur­cissaient.

Les dernières ont fini, desséchées, pendues au fer forgé des étagères, en décoration rustique.

 

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LE SAUCISSON FRAIS

 

Puis s’est enchaînée l’époque saucisson frais. Encore une découverte Jambonlux. Dix saucis­sons frais et roses.

Dix fois soixante‑dix centimètres pendus dans la chaufferie.

Quand j’y entrais cirer les chaussures, ça sentait le chien mouillé.

Maman dégoûtée.

Ils étaient mangés en tant que saucissons, sans manières.

Papa clamait partout qu’il n’avait jamais rien goûté qui ressemble autant à la saucisse bulgare. Nous en avons mangé cent quarante centimètres. Et puis les cylindres pendus ont viré au blanc, puis au vert pâle, ça puait.

Ils ne vieillissaient pas, ils se décomposaient. Trop frais, trop gras sans doute.

Même le chien Tarzan n’en a plus voulu. Papa l’insultait, riant jaune.

 

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LES FRAMBOISES

 

Il les aimait tellement. Ça ne lui a jamais passé. Bien sûr, il a voulu en planter chez lui. Des rangées serrées de petits sarments secs par paquets de trois, une pelouse entière saccagée par les framboisiers. Et même au milieu des fleurs. Comment imaginer que ces triques puissent donner des fruits ? Au printemps la pelouse s’est transformée en buisson de ronces épais.

La cueillette quotidienne. Au début ça l’amusait. Il me montrait comment faisaient les cueilleuses professionnelles de son village pour ne pas écraser le fruit. Après il nous a laissées nous en occuper, maman et moi.

Je détestais ça. Ça piquait et c’était infesté de punaises.

Dans les yaourts, les gâteaux, en confiture. Et en gelée passée à la gaze, je mangeais les graines. L’année suivante les framboisiers ont eu la ma­ladie. Il n’a pas eu le cœur de les arracher. En cherchant bien, il doit encore en rester quelques plants dans les herbes.

 

 

LES SAUCISSES DE STRASBOURG

 

Les Caby en boîte de douze. Bonnes et faciles à manger dans leur jus, qui se gélifiait quand il faisait trop froid dans la cave à stock.

Il avait acheté une boîte, pour goûter, puis la fois suivante, dix boîtes.

Je les préparais, quand lui et maman étaient occupés à des travaux de maçonnerie où je n’avais pas ma place.

C’était facile : au bain‑marie, jusqu’à ce que l’étiquette se décolle. Je sortais la boîte en fer­blanc avec un torchon. Les saucisses fumantes dans l’assiette longue, la moutarde et j’appelais, c’est prêt.

Je buvais souvent un peu de jus, ça ne se voyait pas.

Impossible de manger une saucisse à même la boîte, froide et glissante. Elles étaient douze, et je salivais et j’attendais le moment décevant où je pourrais manger ma part officiellement. Je sais qu’il vérifiait toujours. Un jour, après une demi-­boîte de jus, je les comptais, les recomptais encore : treize, il y en avait treize, une erreur de Caby sans doute, un moment d’inattention à la chaîne à saucisses. Et là, debout devant la gazinière, j’en mangeai une en surveillant la porte, très vite sans moutarde.

Puis j’ai appelai, c’est prêt.

J’avais un peu peur un peu honte et un peu mal au cœur.

Mais j’ai quand même mangé mes deux saucis­ses, et en ai redemandé une troisième pour faire comme d’habitude, que mon père m’a accordée. Tout s’est très bien passé.

Ce soir‑là, il m’a raconté que pendant la guerre dans les casernes allemandes, les morceaux de pain et de fromage étaient comptés au soldat près.

Quand un type manquait à l’appel, sa ration restait dans le plat, et c’est pour ça qu’il admirait les Allemands, et j’ai compris que Caby ne se trompait jamais.

 

HECTOR

 

La charcuterie les avait rapprochés.

Et Hector avait pris l’habitude de venir tous les soirs à l’heure de l’apéritif. Boire du whisky toujours avec du Schweppes. Les petites bou­teilles à étiquettes jaunes et dorées dans la cave à stock, en pack de six.

Eliane l’accompagnait parfois et refusait toujours le whisky. Nous savions qu’elle préférait le rouge, mais chez nous elle buvait du Schweppes, pur. Parfois, les hommes allaient boire leur verre à l’atelier et parler mécanique de machine à dé­couper le jambon.

Maman devait supporter les bafouillis d’Eliane, ou pire ceux de Pépé Louis qui demandait son verre de rouge dès que son gendre avait le dos tourné.

Un jour, Gisèle, leur fille aînée est venue s’instal­ler en face de chez nous. Elle a commencé à se plaindre du chien qui aboyait la nuit, du bruit des

 

voitures, de l’eau qui s’écoulait de chez nous à son jardin.

Mon père m’avait prévenue : la prochaine fois qu’Hector viendra, tu diras : « Il n’y a plus de Schweppes. »

Le soir, Hector arrive, je vais à la cave, en passant par la chaufferie où la chatte, engrossée par le chat d’Hector, Casimir borgne et boiteux, était installée avec ses petits de la veille.

Je m’arrête, je tripote les chatons, j’en oublie pourquoi je suis là. Soudain je me rappelle, je me précipite, je prends le Schweppes, je le ramène essoufflée, espérant qu’on n’a pas trop attendu. Maman a l’air terrifié, mon père marmonne quelque chose en bulgare. Je me souviens de la recommandation, et pour sauver la situation, je dis : < C’est la dernière ! >

Quand Hector est parti, il m’a giflée : je t’avais bien dit de dire qu’il n’y en avait plus! La rupture s’est donc faite sans transition.

 

NOEL

 

Un ancien collègue de travail, du temps où mon père n’était pas à son compte.

Papa disait: «Il est droit Noël.»

II vivait avec sa femme et son fils René dans une maison en chantier au fond d’un vallon.

Nous allions y déjeuner le dimanche quand ma­man travaillait, et papa aidait Noël à la cons­truction.

C’est chez eux que j’ai mangé pour la première fois de la viande saignante, chez nous tout le monde la mangeait semelle. Et la tarte aux pommes et les raviolis maison.

Un de ces dimanches, j’avais pleuré parce que mon père avait pris un ravioli dans mon assiette : «Voilà, maintenant j’en ai plus que neuf ! » Sur le coup il n’avait rien dit. Au dîner de retour à la maison, il s’était soudain souvenu et m’avait giflée : « Tiens ça t’apprendra à me faire honte devant les gens ! »

Le dimanche suivant il m’avait prévenue sur la route : «Tu ne mangeras pas beaucoup aujourd’hui, d’accord ? »

La table installée sous le tilleul. Le déjeuner commence. Papa surveille. Arrive la tarte aux pommes. Je refuse la part que me sert madame Noël, en regardant mon père. Elle comprend. Elle n’insiste pas. Mon père se rengorge.

Aussitôt les hommes partis elle m’a dit: « Tu es sûre que tu ne veux pas de tarte? Elle est bonne tu sais . »

J’ai craqué.

Le soir dans la voiture, il m’a dit : monsieur et madame Noël m’ont dit, elle est devenue raison­nable Eli, elle n’a pas pris de dessert. Je suis fier de toi.»

Moi, rien. Il m’a regardée.

Le dimanche suivant, je suis restée toute seule à la maison.

Puis il a cessé de voir Noël; nous étions allés tous les trois en semaine leur rendre visite.

Ils n’étaient pas là et mon père avait écrit: «Où tu es salo ? > dans le sol en ciment frais.

Noël s’était moqué de lui parce qu’il avait écrit salo: S,A,L,O.

 

MOI

 

J’étais sa préférée.

Il pouvait ne pas adresser la parole à maman deux ans d’affilée.

Il traitait mon frère de bison, de fabrique à merde, disait qu’il était gros, paresseux, dépensier.

Moi, après une engueulade ou une gifle, il se réconciliait vite pour me raconter les histoires de quand il était petit avec son chien Mourjou, ou la guerre, ou son père.

J’étais son alliée, il me demandait ce que mon frère disait à maman quand il n’était pas là.

Il sifflait, j’arrivais: «Laisse‑les, je t’emmène au chantier.»

Il était fier de moi. La télé couleur, du temps où c’était rare < parce que la petite est première à l’école».

Il voulait que je l’embrasse en partant à l’école, en revenant de l’école, avant de me coucher, au lever. Mais pas trop. II tendait la joue.

Des après‑midi à lui masser les tempes, à lui gratter la tête. Lui cirer les souliers tous les soirs. Il voulait m’expliquer les maths en bulgare, je n’y comprenais rien.

Un jour, Serge Lama chantait: « J’suis cocu mais content . »

« Qu’est‑ce que ça veut dire cocu, papa ?

‑ Demande à ta mère, elle t’expliquera. »

Maman me faisait des signes désespérés. Le soir même, elle s’installait dans ma chambre. Ça a duré six mois.

Je lui demandais : «Pourquoi tu ne dis plus rien à maman ? »

Il me répondait: « Quand tu auras dix‑huit ans, je te raconterai quelque chose. »

Mes premiers cours d’anglais, j’étais fière. Un soir je suis rentrée et je les ai appelés mother, father. Il m’a giflée: « Je ne suis pas fada.»

Il me disait: « Je porte des lunettes parce que ton frère m’a jeté contre le mur, un soir où il était rentré après minuit.» Il surveillait le compteur de sa voiture pour savoir où mon frère était allé pendant le week‑end.

La peur jusqu’au dernier moment qu’il ne me permette pas d’aller chez mes amis ou à la plage. Toujours une tâche à accomplir un quart d’heure avant de partir et l’après‑midi gâchée par la perspective d’avoir à rentrer à cinq heures pile. Jusqu’à l’âge de douze ans, je n’ai pas vu un seul film à la télévision en entier, sauf les films de guerre; il allait toujours se coucher cinq minutes avant la fin, « J’ai compris l’histoire.» Et il fallait éteindre, ça l’empêchait de s’endormir.

Les rares fois où il m’accordait de terminer sans lui, c’était pire. Un calvaire où il m’appelait toutes les minutes pour me demander de lui apporter un verre d’eau, un coussin, de lui masser le front, ou de baisser le son.

Je froissais toujours debout l’oreille collée au poste et soulagée quand je pouvais éteindre.

C’était comme ça depuis sa jeunesse. Maman avait honte d’aller au cinéma ou au théâtre avec lui, il s’ennuyait, devait se lever pour bouger les pieds, voulait fumer une cigarette, finalement partait et maman suivait.

A leur arrivée en France, les soirs où mon père travaillait de nuit, mon frère disait : « Un grand film chaque soir! » comme c’était écrit sur l’écran à Télé Monte‑Carlo.

Il a commencé à partir seul, toute la journée ou en voyage. Mais revenait toujours avant la date prévue. J’étais en cinquième. Il était allé en Tunisie faire des bains de boue. Je passais la journée chez une copine, ma mère téléphone : «Reviens tout de suite, ton père est rentré. »

Il m’a fait la gueule pendant une semaine parce que je n’étais pas là à son retour.

Il ne ramenait pas de souvenirs, ou alors du chocolat.

Lui parti, nous mangions des frites, des pâtes et des biscottes Wasa.

Il faisait des séjours dans les maisons de repos.

Quand nous lui rendions visite, j’étais étonnée de voir ses mains sans cambouis, juste le doigt jauni par la cigarette.

Je trouvais qu’il ressemblait à Clark Gable, il me disait: «Tu as grossi.»

Au cours d’un des séjours il a retrouvé Diane, en cure de désintoxication. Ils faisaient semblant de ne pas se voir.

Il pensait se faire raser la tête parce que le type avec lequel il partageait sa chambre s’était senti mieux après qu’on l’avait rasé en vue d’une opération.

Et puis il revenait à la maison.

C’est évidemment dans la cave à stock qu’il s’était installé un petit lit de repos, où il passait ses journées, au frais.

Je lui apportais à manger, ou de la bière, tiède; on lui avait dit que c’était bon pour les sinus, qui le faisaient souffrir depuis sa jeunesse où il esca­ladait des volées de cent marches, en moto, ma mère et mon frère petit dans le side‑car.

Un dimanche où il voulait partir de la maison parce qu’un Bulgare devait nous rendre visite, nous sommes allés nous promener à pied dans la campagne.

Nous sommes passés devant un enclos où il y avait une chèvre et ses trois petits. Une vieille dame leur donnait à manger. Papa lui a demandé le prix d’une chevrette, pour fabriquer à la maison le fromage de la banista.

J’avais déjà choisi le petit noir et blanc, je voulais l’appeler Réglisse‑Menthe, mon père plutôt Mourjou. Ma mère disait qu’une chèvre sent mauvais. Les petits n’étaient pas sevrés.

Le lendemain en rentrant de l’école, nous avions nos règles ensemble avec maman, et nous avons parlé de sexe. J’ai dit: « baise » , elle était choquée. Elle m’a reproché « Tu ne demandes même pas où est ton père ce soir. »

Il était tard. Elle commençait à s’inquiéter. Mon frère est parti à sa recherche.

Ma mère à genoux sur le banc devant la fenêtre surveillant les phares de la voiture.

Moi dans le relax, regardant un film de mous­quetaire où le héros était décapité au moment où celle qu’il aime arrivait pour le sauver.

Mon frère est revenu juste à la fin du film.

J’ai entendu le claquement des portes de la DS et les sanglots de mon frère.

Ma mère qu’est‑ce qu’on va faire et moi qu’est­-ce qu’il a fait.

Le trajet en voiture.

Le petit chemin jusqu’au lac. La quatre chevaux de papa.

Le gendarme qui demandait si mon père buvait parce qu’il avait trouvé du papier journal roulé. Mon frère qui beuglait que c’était lui qui s’en était servi pour faire des torches.

Moi qui demandais pourquoi la voiture n’était pas cabossée.

 

LE JOUR DE L’ENTERREMENT

 

Noël a sonné le matin, il ne savait rien. J’ai ouvert le nez rouge les yeux gonflés, il a dit: « Qu’est-­ce qu’il y a ? ‑ Il est mort. »

La salle à manger pleine de voisines, la Sicilienne, l’Italienne, l’Espagnole, tout en noir et pleuraient, c’était la première fois qu’elles venaient à la maison.

Eliane bourrée.

Moi j’étais tout en marron parce que je n’avais pas de noir.

Théo et Sophie étaient descendus. Il était chez Hector à boire l’anisette, il ne supportait pas la vue du cercueil. Sophie disait « son coeur. »

Quelqu’un avait ronflé la nuit précédente, et j’avais cru que c’était papa. Je l’avais dit le lendemain et Sophie avait répondu fièrement : « C’est moi.»

Moi enfermée dans la chambre essayant de dé­visser le couvercle avec un couteau ; mon frère nous avait interdit d’ouvrir. Madame Claude, mon ancienne institutrice que papa détestait parce qu’elle ne laissait personne en placer une, me disait «Mon mari est mort le même jour il y a dix ans, comme je te comprends ma chérie. »

Maman et moi sur le lit, la belle‑mère de mon frère disant: « Est‑ce qu’il flottait quand Jean l’a trouvé ? Parce que s’il flottait, ça faisait plus d’une heure. »

Bruno et sa mère sont venus. Elle caressait ma mère dans la salle à manger, moi et lui dans ma chambre, je lui disais: « J’en ai marre de tous ces gens qui viennent nous voir», en essayant de cacher le paquet de serviettes hygiéniques laissé sur le buffet.

Chibani, le vieil Arabe qui avait aidé mes parents à construire la maison est arrivé, s’est mis à tutoyer ma mère, à dire « c’est chez moi ici après le chef. »

Les fleurs les bouquets et les couronnes au ruban mauve dans l’atelier sur les moteurs.

Et puis le pope est arrivé.

Maman voulait absolument qu’il mette dans l’encensoir, l’encens que la mère de mon père, qui était bonne du curé, avait envoyé quelques mois plus tôt. Le pope faisait celui que ne com­prend pas, mais non nous en avons.

Mon frère, Chibani et moi, alignés devant le cercueil des cierges à la main. Mon frère la tête baissée le dos tourné il ne voulait embrasser personne.

Chibani disait des prières en arabe, le pope parlait plus fort et agitait l’encensoir, la salle à manger enfumée.

Je me brûlais avec la cire pour ne pas rire.

Le cimetière plein des Bulgares de la région, des vieilles du village, qui demandaient qui c’était. Je voyais mon ami Olivier à travers mes larmes, sa mère le poussait pour qu’il vienne m’embrasser, il disait mais non. Je lui ai ouvert les bras de loin et j’ai pensé : « Je dois avoir l’air con. »

J’ai embrassé des gens que je n’avais pas revus depuis des années.

Cette vieille Russe, Domachevska, qui était fâ­chée avec mon père depuis six ans parce qu’il lui avait promis qu’elle serait ma marraine. A un moment, je ne sais plus si elle a ri parce qu’elle avait perdu son dentier, ou bien si elle a perdu son dentier en riant.

Nous avons installé papa dans la tombe de la mère d’Eliane parce qu’il n’y avait pas de place prête dans le cimetière.

Juste en face d’un jeune José Antonio très beau, qui avait, écrit sur son petit livre en marbre

«Mon but était l’horizon».

A la sortie Chibani m’a dit: «Y’ a plus de monde à l’enterrement de ton père qu’à celui de Pompidou.»

De retour à la maison, maman, Sophie et moi.

Le petit paquet d’encens de ma grand‑mère sur le bar.

Ma mère a dit: «Eh bien mon encens je peux me le foutre au cul. » J’étais en train de manger une biscotte Wasa et nous avons eu le fou rire.

Pendant un mois, Chibani est venu tous les jours. Il avait apporté son thé vert et disait à maman « Tu es jeune, il faut que tu te remaries vite ! » Et puis un jour où il arrivait, nous nous sommes cachées avec maman et il est revenu un an après avec sa nouvelle femme et son fils.

J’ai dit à ma mère que papa devait me dire un secret quand j’ aurais dix‑huit ans. Elle m’a raconté qu’au début de leur mariage, il avait reçu une lettre anonyme lui disant que sa femme le trompait. Elle a appris depuis, que c’était la mère de mon père qui l’avait écrite.

Hector et Eliane ne vont plus au bal.

Bruno est ingénieur.

J’ai pesé quatre‑vingt‑dix‑huit kilos.

Le cœur de Théo a lâché.

Quelques années après leurs morts, j’ai rêvé qu’ils s’étaient retrouvés. Ils mangeaient du

saucisson en buvant de l’eau‑de‑vie et se fou­taient de la gueule des gens.

Ma mère s’appelle Maria.

Mon père s’appelait Anguel.

Ange.

 

[Elizabeth Mazev, Mon père qui fonctionnait par périodes culinaires et autres, créé à la Ménagerie de Verre en 89, mes Olivier Py Extraits la pièce comprend 21 tableaux]

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