Jean-Pierre Chabrol : un romancier découvre le théâtre (une rencontre à Langres)

Publié le par Maltern

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Jean-Pierre Chabrol (1925-2001) auteur de plus de 40 romans croise le théâtre avec l’équipe du Théâtre de la Jacquerie à ses débuts, dans les années 70. Il collabore à l’écriture de « T´it bonhomme... l´est pas mort » [1] puis à celle de « Lumpen »[2] et relate en la romançant cette dernière expérience dans un roman « Vladimir et les Jacques » [3] (Grasset, 1980).

            En 1983 il intervient sur « Le Citoyen Miracle » co-mis en scène par François Frapier et Alain Mollot à partir d’une maquette de texte de Philippe Raulet auteur  et d’une dramaturgie de Christophe Merlant, travaillée pour une part à partir de son roman « Le Canon Fraternité ». Il écrit en 1985 « Les femmes du Moloch » un texte personnel, mis en scène par Alain Mollot qui intervient par la suite dans ses spectacles en solo et lui fait découvrir une véritable joie de jouer.

            C’est à l’occasion d’une représentation de ces spectacles qu’il répond aux questions des élèves de l’option A3 théâtre du Lycée Jeanne Mance de Langres où le Théâtre de la Jacquerie avait inauguré une formule originale de travail de création en résidence pendant plusieurs années.  

 

 

Langres. Mercredi 8 mars I989. Juste avant de se concen­trer avant le spectacle et pendant que F.R.3 Champagne Ar­denne prend quelques images, Jean-Pierre Chabrol a la gen­tillesse de recevoir les lycéens de l’option théâtre-ex­pression dramatique. Une heure de conversation et de ré­ponses aux questions des élèves qui fusent sur le métier d’acteur et le théâtre en général. Nous avons conservé quelques extraits sans en modifier le ton.

 

Qu’est ce qui vous a donné l’idée de monter sur les planches ?

 

C’est une histoire un peu triste tu vois... En quelques années, j’ai vu disparaître tous les gens que j’aimais. Mon père, ma mère, ma femme, Georges Brassens, Jacques Brel, Armand Lanoux, Aragon, Mac Orlan... tous les gens qui étaient de ma famille, que je voyais souvent.

Et moi, je suis arrivé à un point où je me suis dit : à quoi bon écrire un bouquin de plus ? J’en ai déjà publié trente... A quoi bon faire une émission de radio de plus ?

Et il se trouve que j’étais à Dakar, et que je suis tombé amoureux d’une Sénégalaise. Mademoiselle Ndeye Meissa Diop... un formidable numéro, et je l’ai enlevée. Elle était comédienne au Théâtre National du Sénégal et elle est arrivée en France sans permis de séjour. Il fallait qu’elle travaille pour l’avoir, et naturellement pour travailler, il faut avoir le permis de séjour ! ... Alors, comme elle racontait des his­toires de son village, et que moi je racon­tais les histoires du mien, j’ai dit : « on va faire un spectacle tous les deux. » Et ça nous donnait une nou­velle raison de vivre, parce que je re­commençais un métier à zéro.

 

Oui, mais dans cette version du spectacle, vous êtes seul sur scène...

 

Non... là, j’ai des gens devant moi... et sur une ré­plique, sur un geste, ils rient... C’est vi­vant tu vois, ce n’est pas exactement un monologue. Et puis je joue plusieurs personnages... Et le public me fait transformer le spectacle sans cesse...

En étant seul sur scène je suis libre de changer le texte sans perdre ma partenaire. Ce soir si vous venez, vous verrez que je fais une imitation d’Yves Montand... il y a très peu de temps que je le fais, deux mois ou trois mois à peine.

Tous les soirs cç change. Par exemple, quand je parle de ma mère , quand j’étais tout petit, et que je lui disais : « Ma­man... à quoi ça sert l’amour ? - A salir les draps... » Il y a des soirs où la salle éclate de rire, et il y a des soirs où c’est glacial. Les gens trouvent ça terrible qu’une mère puisse répondre une telle chose à son môme.

C’est une vé­ritable aventure de faire de la scène comme je fais, parce que c’est la liberté absolue. Moi, mon texte, je peux le changer comme je veux. Personne ne peut venir me faire des reproches, il est à moi.

 

Qu’est-ce que vous a apporté la collaboration avec un metteur en scène pour votre spectacle ?

 

J’avais besoin de quelqu’un qui soit là. J’avais commencé sans metteur en scène et je faisais un peu n’importe quoi. Je perdais de l’énergie. Alors, je me suis adressé à Alain Mollot avec qui j’avais tra­vaillé pendant longtemps. J’avais écrit pour lui. Il me disait : « mais Jean-Pierre, quand tu fais ce geste là, à la fin de ta phrase, tu casses l’effet de ta phrase… »

 

Ces interventions, Ça ne modifie pas le sens de ce que vous voulez dire ?

 

Non, parce que j’ai choisi un metteur en scène qui connaît bien mon oeuvre. Lui-même m’avait choisi puisqu’il y a plus de dix ans je travaillais avec lui sur des textes. Au lieu de me censurer ou de m’orienter vers des choses que je n’ai pas envie de dire il me dit : « ce que tu as envie de dire, tu le diras beaucoup mieux si tu fais ça. » J’ai choisi quelqu’un de ma fa­mille d’esprit complètement...

 

Est-ce que le théâtre vous a fait découvrir qui vous étiez ?

 

Mais je crois que si je sa­vais qui j’étais, je m’arrêterais de faire ce que je fais. Je t’assure que si tu vois le spectacle il y a des mo­ments où je suis ma grand-mère et des moments où je suis un Sénégalais... Alors savoir qui je suis... mais, les gens qui savent qui ils sont, généralement, ils savent qui ils voudraient être, tu vois ?

 

Entre la coulisse et la scène, juste avant d’entrer à quoi vous pensez ?

 

Eh bien, moi... quand je suis dans ma loge, il y a une es­pèce de décon­traction. Comme quand on est boxeur, tu vois ? C’est-à-dire que quand tu es boxeur, on vient te bander les mains, parce que tu ne peux pas te les bander tout seul. On te met d’abord de la gaze, ensuite du sparadrap, bien serré, pour que tu ne te casses pas les os en tapant... et tu te dis : ça va être mon tour... comment je vais des­cendre ? C’est ça tu comprends... tu montes sur un ring et tu ne sais pas comment tu vas en descendre. Tu as des gens là, ils vont te juger ... Tu ne sais pas comment tu vas descendre.

Alors tu es dans ta loge, et tu entends comme un bruit de mer : c’est la salle qui se remplit. Tu entends. C’est les gens qui parlent, qui s’asseyent. C’est magique. Ça aussi, c’est une drogue. Ça te met dans un état extraordinaire ... Tu ne vois pas les gens, mais tu sens la rumeur.

Tu attends, et tout d’un coup la lumière baisse. Les gens se taisent petit à petit, et puis il y a le vrai silence. C’est comme un feu... C’est un rêve d’être sur scène. Pendant une demi-heure, on ne sait plus... On n’a plus mal nulle part... C’est un sen­timent que j’ai découvert très tard, parce que j’avais passé ma vie derrière une rame de pa­pier à écrire mes bou­quins...

A ce mo­ment là, je commence à chanter en coulisse... j’arrive... et il y a la lumière qui me prend comme ça ! Et à partir du moment où je suis là, avec cette lumière qui me prend, je suis un autre ! Je suis très grand... j’ai trois mètres de haut tu vois ? Je suis très large d’épaules, je suis souple... je suis leste.... je chante juste... je regarde... Tu vois, il se passe un truc ... comment veux-tu sa­voir ?... il y a une magie !

Quand je suis dans ma loge, j’ai mal par­tout. Mal au crâne, mal aux reins, mal aux genoux et puis je vais entrer en scène... Tout à coup les lumières s ‘éteignent. J’entends les conversations qui s’éteignent aussi. Puis il y a quelques se­condes de noir et de silence. Et j’arrive sur la scène... et là, je commence, et je n’ai plus mal du tout !... j’exulte, je gueule et je suis bien !

Et le spectacle dure une heure quarante-cinq, une heure cinquante... Et quand je sors de scène, je me dis : « ce soir, tu les a encore volé... Ça n’a duré qu’une demi-heure ! » parce que c’est passé comme un rêve...

C’est un rêve exactement. Je ne sais pas si ça vous ar­rive, dans les rêves... on a une espèce de conscience... on se dit : « Putain !... c’est drôlement bien ce que je rêve... il faut que je m’en souvienne demain, il faut que je me rap­pelle absolument de ce truc ! » Et le lendemain... pfuitt... plus rien !

C’est comme ça parfois en scène. Je trouve des trucs... je descends de scène ; je m’en souviens plus ! Alors, je me de­mande à Jean Dufour, - l’imprésario,- « tu as entendu ce que j’ai dit ce soir ? » Si oui, il me le dit. je le note et je m’en souviens. Mais s’il a été préoccupé par un projecteur ou une baffle ... et qu’il n’a pas écouté, c’est perdu.... parce que c’était comme dans un rêve !...

 

Pourquoi n’avez-vous qu’une chaise comme décor ?

 

Et encore... la chaise, elle n’y est pas sur scène. Je vais la chercher en coulisse et je la sors ! La chaise elle me sert. Quand je joue je me mets d’un côté de la chaise et je dis : « là... c’était les Polonais ! » et je passe de l’autre côté de la chaise et je dis : « là c’était le chef de camp ! » A partir d’un moment, le spectateur il croit que je suis à la fois le chef de camp et le camp tout entier... il suffit que je change de place. Tu vois l’utilité de la chaise ? C’est une trouvaille du metteur en scène,  moi, je ne savais pas ça, tu vois ? Et puis, quand je com­mence à jouer, et qu’à un moment donné je vous vous la chercher la chaise... à ce moment là, elle prend une énorme importance la chaise !

 

On a l’impression que vous avez de la tendresse pour tous les personnages de votre spectacle...

 

Parce que j’aime bien les gens... c’est ce qu’il y a de plus intéressant... j’aime mieux les gens que les pay­sages. Ça m’intéresse.

Tu te rends compte... j’ai un afflux de vies que je ne connais pas. Chacun a sa chambre, son appartement, ses parents ou pas ses parents, une rue, sa note scolaire qui est bonne ou pas bonne, son petit cocon, ses rêves.... chacun se fait une idée de la vie ou une autre, et tout ça, c’est plein d’énergie. Si à ce moment là on se dit : la personne qui est en face de moi est aussi importante que moi... si on se dit ça... la vie change complètement, tu com­prends ?

Et finalement mon spectacle il est chargé de tout ce qu’on me dit. Il y a des phrases que j’ai mises dedans parce que je les ai en­tendues. On découvre ...

 

Quelle grande découverte a fait l’écrivain Chabrol quand il est devenu acteur ?

 

Moi, une des grandes découvertes que j’ai faites c’est que,- alors que j’avais écrit tout le temps, donc j’étais un homme de mots uniquement,- c’est qu’un geste peut rem­placer un mot ou détruire un mot.

Si je dis un mot et que je fasse après ce geste là... je casse le mot. Il est foutu. Et si je dis un mot et que je fasse cet autre geste... il est épanoui le mot... complètement ! Moi, j’ai découvert ça sur scène. Et à partir de ce moment là il m’est remonté un tas de trucs.

Pour vous dire l’importance d’un geste... je discutais l’autre jour avec une fille qui a seize ans. Elle a un petit copain qui sort à sept heures du soir. Et elle, ses parents sont ouvriers, tu vois, et on se met à table à sept heures trente précises pour avoir fini de manger avant les informa­tions à la télévision. Le père est très strict. A sept heures trente il faut être là, sinon ça va très mal. Et elle me ra­conte la chose suivante : « hier je suis arrivée à la cui­sine.... huit heures... les infos étaient commencées... ils étaient tous à table. Il y avait des lentilles ... mon père prend le plat, - elle fait juste un geste.- ... Je me suis baissée... je m’en fous !... ils avaient repeint la cuisine la semaine d’avant !... »

Il n’y avait rien d’autre à raconter. Elle a dit : « il y avait des lentilles », elle a fait un geste, et elle a ra­jouté : « je me suis baissée ». Cela suffit pour voir la scène, pour voir la fille rentrer, le père prendre le plat et le je­ter. On a tout vu et tout compris et pourtant quelques mots à peine et un geste. C’est ça le théâtre...

Pour un écri­vain comme moi qui s’est toujours battu uni­quement avec des mots,- et attention, avec des mots qui étaient imprimés, qui étaient diffu­sés et qui m’étaient volés c’est une découverte. Parce que vous vous rendez compte, la femme qui est en train de lire mon bou­quin au lit avec son mari qui ronfle à coté... si elle se marre, je suis frustré moi... je ne l’entends pas rire ! C’est con ça ! C’est moi qui ai écrit le truc, et pourquoi je ne l’entends pas rire ? C’est dégueu­lasse... non ? Tandis qu’ici, au théâtre, je la vois... elle tape le coude de son mari ! Elle lui dit : « tu vas voir ... c’est ex­traordinaire ! » C’est pour ça que le théâtre est grati­fiant ! Même le cinéma n’a pas ce truc, ni la télé, ni rien ! Il n’y a que le théâtre pour offrir cela...

 

C’est la première fois que vous mettez les pieds sur le plateau de Langres. Quelle impression ?

 

Dans la tête j’avais une image, parce que j’ai des amis qui connaissent Langres et qui m’en avait parlé. Tu sais à quoi j’ai pensé quand je suis arrivé ? A un bouquin de Fran­çis Carco : « L’étonnant procès d’un bourreau. » Tu le connais pas sans doute. C’est une petite ville comme ça, qui est per­chée sur un plateau. Les gens savent qu’il y a des brigands qui vont attaquer la ville. Il y a un bourreau. Un nouveau bourreau, qui vient d’arriver dans la ville. Il est très très beau, très raffiné; il sait tuer les gens avec beaucoup de raffinement. Tous les gens ai­ment ce bourreau et une nuit je ne me souviens plus pourquoi, on va le réveiller au milieu de la nuit. Dans son lit il y a du sang. Les gens aperçoivent que c’est une femme qui vient d’avoir ses règles. C’est un scandale formidable. Le bourreau était une femme. C’est le procès du bourreau dans cette petite ville sous la neige qui commence. Moi, je voyais très bien Langres comme ambiance. J’ai pensé im­médiatement à ça, à cette ville qui attend l’assaut des bri­gands dans une atmosphère complètement étouffée par la neige... et on découvre que le bourreau est une femme...

 

 



[1] T´it bonhomme... l´est pas mort, 1979, Editions Galilée Paris 1979 photos C. Cugny

[2] Lumpen, 1980,  Grasset Paris 1980

[3] Vladimir et les Jacques, Grasset, 1980

 

 

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