Robert de Flers 1872-1927 et Gaston de Caillavet 1869-1915

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Robert de Flers 1872-1927 et Gaston de Caillavet 1869-1915

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L’HABIT VERT (création aux Variétés en 1912)

 

Marie Joseph Louis Camille Robert PELLEVÉ de LA MOTTE-ANGO, marquis de FLERS,

membre de l’Académie Française (élu le 3 juin 1920 au fauteuil 5)

Gaston Arman de Caillavet (1869-1915)

 

Sur le site du theatre des variétés, une documentation sur la création, les décors et la reception par la critique.

http://www.theatre-des-varietes.fr/archives/spectacles/1892_samuel/1912_habit_vert/affiche.htm

 

Comédie en 3 actes de Flers et Caillavet

 

Personnages :

Le Comte Hubert De Latour-Latour, 40 ans

Le Duc De Maulévrier, 58 ans

Parmeline

Pinchet

Monsieur Durand

Le Baron Bénin

Le Vicomte De Saint-Gobain

Laurel

Michel, Maître d’hôtel

La Duchesse De Maulévrier

Brigitte Touchard, 26 ans

Madame Jeanvré, 20 ans

Vicomtesse De Saint-Gobain

Mélanie

 

ACTE 1

Un manoir aux environs de Deauville. Salon donnant sur une terrasse. Au-delà, la mer. Piano. Au-dessus de la cheminée, un grand portrait en pied du duc de Maulévrier en une pose noble et satisfaite et en tenue d’académicien. Armoiries ducales dans le coin du tableau.

SCENE 1

Au lever du rideau, un laquais, en grande tenue, culotte de panne, bas de soie, habit à la française, galonné, remet deux fauteuils en place, puis regarde si tout est en ordre en sifflotant très légèrement. Le Duc, entre et l’entend.

LE DUC (froidement) : Vous vous permettez de siffloter ici !

LE LAQUAIS (balbutiant) : Que monsieur le duc veuille bien m’excuser. Je croyais qu’il n’y avait personne dans cette pièce.

LE DUC : Il y avait mon portrait. Vous n’êtes plus de ma maison. Allez...

Le laquais sort. Le duc va se placer sous son portrait, dans la même pose, un temps.

MICHEL (maître d’hôtel, entrant) : Le secrétaire de monsieur le duc est là.

LE DUC : Qu’il entre ! (Michel s’efface. Laurel entre.) Bonjour, monsieur Laurel. Je me porte bien.

LAUREL : Je venais vous rendre compte du courrier, monsieur le duc. Il est arrivé aujourd’hui à Deauville avec un peu de retard à cause de l’accident survenu à Lisieux. Monsieur le duc à dû voir cela dans les journaux ?

LE DUC : Une fois de plus, monsieur Laurel, je vous le répète, je ne lis jamais aucun journal.

LAUREL : C’est vrai, monsieur le duc. Mais il me semble toujours que pour savoir ce qui se passe...

LE DUC : Monsieur Laurel, il ne se passe rien. Il ne s’est rien passé en France depuis quatre-vingts ans, j’entends depuis la chute de la monarchie légitime. Je vous écoute.

LAUREL (ouvrant son dossier) : Voici, monsieur le duc : M. Schelton, le beau-père de monsieur le duc, envoie de New York le chèque de vingt mille dollars qui représente la rente trimestrielle de Mme la duchesse.

LE DUC : C’est sans importance. Vous préparerez un accusé de réception que je signerai. Vous le terminerez par un mot aimable à l’adresse de M. Schelton.

LAUREL : Lequel ?

LE DUC : Celui-ci : je me porte bien.

LAUREL : Autre chose ! Femina désirerait vous interviewer.

LE DUC : Quel est ce mot ?

LAUREL : Ce magazine demande à tous les membres de l’Académie Française et par conséquent à vous, monsieur le duc, leur sentiment sur l’adultère. C’est pour un numéro spécial destiné aux jeunes filles.

LE DUC : Vous écrirez à cette impertinente gazette que la famille de Maulévrier n’ayant jamais compté d’époux infidèles, je laisse à d’autres le soin de répondre.

LAUREL (notant à mesure les instructions du duc) : Bien, monsieur le duc. Voici maintenant un mot de M. Durand, notre député, vice-président de la chambre. Il viendra vous voir à cinq heures pour vous présenter un secrétaire archiviste.

LE DUC : Je lui avais demandé en effet de m’en procurer un.

LAUREL : Enfin, le sous-préfet de Bernay vous avise, monsieur le duc, en votre qualité de sénateur du département que toutes les verreries sont en grève, les usines assiégées et qu’il a failli être lapidé hier par la population ouvrière.

LE DUC : Vous lui enverrez ma carte avec ces mots : je me porte bien. C’est tout ?

LAUREL : C’est tout, monsieur le duc.

LE DUC : Vous voyez bien, monsieur Laurel, qu’il ne se passe rien. (On entend un coup de timbre.) Une visite ?

LAUREL (remontant sur la terrasse) : C’est M. le baron Bénin, votre collègue de l’Académie Française.

LE DUC : Fort bien... Vous m’apporterez les lettres à signer ce soir.

LAUREL : Bien, monsieur le duc. (Il sort.)

SCENE 2 : Le Baron, Bénin, Pinchet, le Duc.

BENIN : Bonjour, mon cher ami.

LE DUC : Merci. Je me porte bien.

BENIN : Devinez qui je vous amène.

LE DUC : Je ne devine jamais rien.

BENIN : Il est vrai... Eh bien, je vous amène M. Pinchet, secrétaire général de l’Institut, qu’à ma très grande stupeur, je viens de rencontrer sur la plage en chapeau haut de forme et en redingote.

PINCHET (se présentant sur le seuil de la porte) : Monsieur le duc...

LE DUC : Comment, mon bon Pinchet, est-il possible ?... Vous, à Deauville !

PINCHET : Oh ! non, monsieur le duc, non pas à Deauville, je ne me permettrais pas. Je suis venu passer quelques jours à Dives, avec Mme Pinchet, M. le Baron Bénin m’ayant dit que vous étiez ici, monsieur le duc, je me suis permis...

LE DUC : Vous avez fort bien fait, mon cher Pinchet, je vous tiens en grande estime... Vous avez le sens de la tradition. Nous ne sommes plus guère aujourd’hui à en goûter la noblesse et la beauté.

BENIN : C’est pour moi que vous dites ça, mon cher duc ?

LE DUC : Mon Dieu, mon cher ami, vous apportez dans vos propos et d’ailleurs parfois dans vos ouvrages un ton de frivolité dont je m’offusque.

BENIN : Ne me faites pas rougir devant Pinchet, mon ami !

PINCHET : Oh ! Monsieur le baron.

LE DUC : Mais je ne vous ai pas demandé des nouvelles de Mme Pinchet. Se plaît-elle ici ?

PINCHET : Vous êtes trop bon, monsieur le duc. Mme Pinchet aime la mer. Quoique devenue très forte avec l’âge, elle est restée rêveuse. Mme Pinchet est toujours pour les poètes dans nos élections académiques.

LE DUC : Et jusqu’à quand restez-vous sur la côte ?

PINCHET : Jusques à lundi au plus tard. Voyez-vous, monsieur le duc, mon père et mon grand-père qui furent avant moi secrétaires généraux de l’Institut ne s’en sont pas éloignés un seul jour durant trente-sept ans. Depuis vingt ans, je ne l’avais jamais quitté non plus... J’ai essayé, j’ai eu tort.

BENIN : C’est fort touchant.

PINCHET : Non, monsieur le baron, non... c’est de l’égoïsme et aussi un peu d’orgueil. Il me semble que je manque là-bas, qu’en mon absence, il y a de la poussière qui n’est pas à sa place.

LE DUC : Vous avez le mal du pays, Pinchet !

PINCHET : Exactement, monsieur le duc. Ah ! quand je pense que dimanche, car je repartirai dimanche, au moment où le petit omnibus de la gare passera le pont des Saints-Pères, j’apercevrai la coupole, le quai, la petite place en hémicycle, modeste et si glorieuse pourtant...

BENIN : Les deux braves petits lions de pierre endormis sur notre seuil d’un sommeil de collègues.

PINCHET : Nos voisins les bouquinistes qui vendent des livres qu’ils ont lus à des gens qui ne les liront pas... Ah ! on pourra dire tout ce qu’on voudra, c’est un bel endroit.

LE DUC : A propos, Pinchet, comment va notre collègue Bretonneau ? Il était fort mal quand j’ai quitté paris.

PINCHET : Oh ! il n’y a plus d’espoir, monsieur, il est tout à fait guéri. En revanche, on croit que M. Jarlet-Brézin ne passera pas l’été. Du reste, je vous tiendrai au courant des nouvelles, monsieur le duc, car mon fils me renseignera par dépêche.

BENIN : C’est lui qui vous remplace en votre absence ?

PINCHET : Oui, je l’ai formé ; je lui ai appris, comme mon père me les avait appris autrefois, les noms de tous les académiciens dont les bustes ornent nos couloirs, nos greniers et nos caves. Il y en a beaucoup.

BENIN : Ah ! il y en a énormément.

LE DUC : Enormément.

PINCHET : Enormément. Ils sont immortels et pourtant personne ne connaît plus rien d’eux. Si bien que ces hommes illustres n’existeraient plus du tout, s’il n’y avait pas toujours un Pinchet pour savoir leur nom.

BENIN : J’espère que ce pauvre jeune homme a d’autres distractions !

PINCHET : Mon Dieu, c’est un garçon très sérieux. Pourtant, monsieur le baron, je lui crois une petite maîtresse.

LE DUC (sévère) : Ah !

PINCHET : Mais elle habite quai Conti.

BENIN (souriant) : Alors !...

PINCHET : Oui, n’est-ce pas... Mais, je m’excuse, messieurs, d’avoir abusé de vos instants. Mme Pinchet m’attend sur la plage. Elle espérait un peu vous y rencontrer, monsieur le duc.

LE DUC : Je ne vais jamais sur la plage. Mon nom et ma situation ne me permettent pas de fréquenter les endroits où je suis exposé à me voir saluer par le premier venu.

PINCHET : Je comprends, monsieur le duc. Si vous avez quelques commissions pour Paris, messieurs, je suis tout à vos ordres.

BENIN : Je vous remercie, je rentre dans trois jours comme vous.

PINCHET : Oh ! moi, mon Dieu, cette conversation m’a beaucoup troublé... beaucoup ému. Je crois bien que je repartirai demain matin. A cette heure-ci... je serai à l’Institut... Messieurs. (Il salue.)

LE DUC : Très bien, mon cher Pinchet, très bien. Plus je vous connais, plus je vous estime : Nous ne sommes que de l’Académie. Vous, vous êtes : l’Académie !

PINCHET (très ému) : Monsieur le duc, je pleure.

LE DUC : Je vous accompagne jusqu’à la grille. Venez-vous Bénin ?

BENIN : Non ! j’attends la duchesse pour lui présenter mes devoirs.

Le duc et Pinchet sortent.

SCENE 3 : Bénin, seul, puis Madame Jeanvré, puis Madame de Jargeau, puis le vicomte et la vicomtesse de Saint-Gobain.

Bénin reste seul un instant, remonte vers la terrasse. Entre Mme Jeanvré.

BENIN (saluant) : Madame Jeanvré, je crois ?

MADAME JEANVRE : Oui, monsieur.

BENIN : Voulez-vous me permettre, madame, de me présenter moi-même ? Le baron Bénin.

MADAME JEANVRE : De l’A. F. !... Oh ! je vous demande pardon. Je voulais dire de l’Académie Française.

BENIN (souriant) : Dites de l’A. F., madame. Les groupements désignés par des initiales sont aujourd’hui les seuls auxquels le public témoigne quelque intérêt.

MADAME JEANVRE : Mme la duchesse n’est pas là ? C’est la première fois que j’ai l’honneur de lui rendre visite.

BENIN (d’un ton pénétré) : Vous avez eu raison de venir aujourd’hui, madame... C’est bien.

MADAME JEANVRE (surprise) : Ah !

Mme de Jargeau entre.

MADAME DE JARGEAU (avec gravité) : Cher monsieur... madame. (Poignées de mains.) Comment est la duchesse ?

BENIN : Très courageuse... M. de Jargeau se porte bien ?

MADAME JEANVRE : Oui, merci. Il a été désolé de ne pouvoir m’accompagner... mais il est en banque et en veine.

BENIN : Alors ! Ah ! voilà les Saint-Gobain.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN (entrant) : Chère madame... Baron.

MADAME DE SAINT-GOBAIN (avec émotion) : Je pensais bien vous trouver chez la duchesse, c’est en de tels moments que ses amis lui doivent toute leur affection.

MADAME JEANVRE (étonnée) : Ah ?... (Petit froid.) Quel beau concert nous avons eu hier au casino. J’avais espéré y rencontrer madame la duchesse.

MADAME DE SAINT-GOBAIN (choquée) : Oh ! que dites-vous là, madame ?

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : La duchesse ne pouvait pas paraître hier au casino.

BENIN : C’était impossible !

MADAME DE JARGEAU : Impossible !

MADAME DE SAINT-GOBAIN (avec un long soupir) : Je la plains de tout mon cœur de femme.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Moi aussi !

MADAME JEANVRE (stupéfaite) : Ah !

SCENE 4 : Les mêmes, Michel.

MICHEL (avec tristesse) : Mme la duchesse s’excuse auprès de ces dames ! Mme la duchesse descendra dans un instant. (Il sort.)

BENIN : Voulez-vous, en attendant, faire un tour dans le jardin, mesdames ?

MADAME DE JARGEAU : Volontiers.

MADAME DE SAINT-GOBAIN : La vue est si belle... Quelle situation merveilleuse !

Tous remontent sauf madame Jeanvré. Celle-ci retient Bénin au moment où il va sortir. Les autres disparaissent par la terrasse.

MADAME JEANVRE (à mi-voix) : Monsieur... Monsieur...

BENIN : Madame...

MADAME JEANVRE : Vous avez l’air si gentil que...

BENIN : Vous me comblez, madame...

MADAME JEANVRE : Je voudrais vous demander...

BENIN : Quoi donc ?

MADAME JEANVRE : Voilà... Je ne sais pas... j’ai l’impression d’avoir fait une gaffe...

BENIN : Mon Dieu !

MADAME JEANVRE : Je ne comprends pas. Il y a ici comme une atmosphère de condoléances. On n’a pourtant perdu personne dans la maison ?

BENIN : Mais si, madame.

MADAME JEANVRE : Oh ! mon Dieu ! qui donc ?

BENIN : On a perdu l’amant.

MADAME JEANVRE : Quoi ?

BENIN : On a perdu l’amant... M. de Vaujours... qui depuis cinq ans était pour la duchesse... vous comprenez ?

MADAME JEANVRE : Oh ! la pauvre femme ! Alors, il est mort, ce monsieur ?

BENIN : Si ce n’était que cela ! Il s’est marié, avant hier, à Sainte-Clotilde.

MADAME JEANVRE : Avant hier ! Et moi qui... Oh ! Et alors, toutes ces personnes qui étaient là, venaient pour...

BENIN : Pour prendre discrètement part à sa douleur.

MADAME JEANVRE : Ca, c’est inouï, par exemple !

BENIN : Vous n’habitez pas Paris, madame ?

MADAME JEANVRE : Non, monsieur. Mon mari est officier de dragons. Nous avons habité Lunéville et Chambéry.

BENIN : Voilà !

MADAME JEANVRE : Tout de même, je n’en reviens pas.

BENIN : C’est sans doute que vous ignoriez combien nos mœurs ont changé.

MADAME JEANVRE : A ce point-là ?

BENIN : A ce point-là. La liaison a remplacé le mariage qui, lui, est devenu une sorte de parenté.

MADAME JEANVRE : C’est vrai qu’à côté d’une femme élégante, le mari a bien souvent l’air d’un parent pauvre !

BENIN : Vous voyez.

MADAME JEANVRE : Le plus fort c’est que je croyais la duchesse une très honnête femme !

BENIN : Mais c’est une très honnête femme. Elle a toujours été parfaitement fidèle à ses amants, à Parmeline d’abord.

MADAME JEANVRE : Le grand pianiste ?

BENIN : Lui-même.

MADAME JEANVRE : Et après lui ?

BENIN : Après lui ? A quelques jeunes gens distingués et bien portants qu’elle rendit également heureux. Elle a été pour eux une transition très douce, entre la mère à qui elle les prenait et la fiancée à qui elle les rendait. En somme, c’est une providence que cette bonne duchesse, seulement une providence a qui est survenu ce petit ennui d’avoir un peu trop de tempérament.

MADAME JEANVRE : Et le duc ?

BENIN (montrant le portrait au-dessus de la cheminée) : Le duc ? Regardez-le. Vous voyez bien qu’il ne sait rien.

MADAME JEANVRE : C’est vrai !

BENIN : Il ne sait rien de son intérieur, rien de son pays, rien de son temps, rien du reste d’aucun autre temps. Il est sénateur et académicien !

MADAME JEANVRE : C’est drôle !

BENIN : Mais non. Songez qu’il porte l’un des plus beau noms de France et que suivant une pieuse coutume de sa race, il a épousé en Amérique une dot de 400.000 livres de rente. Vous n’avez plus rien à me demander, madame ?

MADAME JEANVRE : Non.

BENIN : Alors. Allons rejoindre ces dames.

MADAME JEANVRE : Allons. Mais comme c’est compliqué la vie de famille !

BENIN : Elle ne l’était pas moins du temps de Salomon qui épousa mille femmes auxquelles il resta d’ailleurs parfaitement fidèle.

MADAME JEANVRE : Dame, à ce chiffre-là !

Ils sont remontés.

BENIN : Regardez cette vue... Est-ce beau ?

Ils sortent.

SCENE 5 : Michel, puis Mélanie, puis la Duchesse.

Michel entre, l’air attristé, il porte des coussins, une corbeille à ouvrage et un réticule qu’il dépose près d’une bergère. Mélanie entre à son tour également mélancolique. Elle porte un petit chien havanais, puis paraît la duchesse. Elle marche à pas lents, languissante et brisée, poussant des soupirs à fendre l’âme. La duchesse a conservé un accent américain assez prononcé.

LA DUCHESSE : Vous avez mis là tous les bibelotages ?

MICHEL : Oui, madame la duchesse.

LA DUCHESSE : Merci, attentif domestique. M. le duc est-il sorti ?

MICHEL : Il y a un quart d’heure, madame la duchesse.

LA DUCHESSE : Pauvre cher duc si grandiose... En allez-vous dire à toutes ces personnes du jardin que je suis vacante pour les recevoir.

MICHEL : Bien, madame la duchesse.

LA DUCHESSE : Mélanie, procurez-moi Bobby. (Mélanie lui donne le petit chien.) O vous Bobby... auriez-vous cru une si cruelle chose elle puisse arriver ? Non vous n’auriez pas, ô Bobby en vérité, chère petite boule.

MELANIE : Madame la duchesse ne veut rien prendre ? Madame la duchesse n’a pas déjeûné !

LA DUCHESSE : Non, merci. Vous êtes une sensible femme de chambre. Retournez... prenez le pauvre cher Bobby et emportez-le dans le soleil.

MELANIE : Comment ?

LA DUCHESSE : Dans le soleil !

MELANIE (effarée) : Dans le soleil ?

LA DUCHESSE : Oui, là où il y a par terre de la soleil.

MELANIE : Bien, madame la duchesse.

Elle sort.

SCENE 6 : La Duchesse, puis les Saint-Gobain, Madame de Jargeau, Madame Jeanvré, qui rentrent les uns après les autres.

BENIN : Chère amie, j’ai voulu venir vous présenter aujourd’hui, mes sympathies respectueuses.

LA DUCHESSE : Merci, amical Bénin, merci.

MADAME DE JARGEAU : Je tiens beaucoup, madame la duchesse à y joindre les miennes.

LA DUCHESSE : Merci, pauvre chère comtesse de Jargeau, merci. Oh ! vous, les Saint-Gobain, vous êtes des personnes tellement affectives.

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Croyez bien que nous aussi...

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : ... nous prenons une grande part...

MADAME JEANVRE : Je me suis permis également, madame la duchesse...

LA DUCHESSE : Je suis touchée, chère petite Jeanvré, presque inconnue.

MADAME JEANVRE : C’était bien naturel.

LA DUCHESSE : Votre cœur est grand.

BENIN : Comment vous sentez-vous aujourd’hui ?

LA DUCHESSE : Oh ! ma santé est encore bien souffrante mais je suis si soulagée que vous m’environnez, que vous me compatissez...

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Vous vous remettrez peu à peu.

MADAME JEANVRE : Cette saison est si belle !

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Le ciel était merveilleux ce matin.

MADAME JEANVRE : Oh ! il y avait sur les planches un monde fou.

BENIN : Evidemment, s’il n’était pas fou, il ne serait pas sur les planches !

Petit rire général. La duchesse ramène la conversation à son ton normal par un soupir prolongé.

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Oui...

MADAME JEANVRE : Pardon...

Michel entre.

MICHEL : C’est un télégramme pour madame la duchesse.

LA DUCHESSE (l’ouvrant) : Vous permettez ! Oh ! Michel... Il faut vite précipiter l’auto dans la gare. Le cher grand maître Parmeline, il arrive tout de suite de Paris.

BENIN : Ce cher ami ! Je le croyais absent.

LA DUCHESSE : Oui, il vient de faire un grand voyage dans le pays de l’Italie... Michel, dites au mécanicien, puisqu’il est tout neuf qu’il reconnaîtra M. Parmeline sur le quai.

BENIN : Mais à quoi le reconnaîtra-t-il, chère Madame ?

LA DUCHESSE : Oh ! à la beauté de son cœur... Il a un cœur tellement beau... et un front si inspirationné...

Michel sort.

MADAME JEANVRE : J’ai vu souvent le portrait de M. Parmeline. Il est très curieux, en effet.

LA DUCHESSE : Il est toujours dans les transports... Il ne vit pas sur la terre... C’est un chef-d’œuvre d’homme.

MADAME DE JARGEAU : Il a été, je crois, votre maître, madame la duchesse ?

LA DUCHESSE : Oui. Il a mis en moi l’harmonie et une grande quantité de talent musical.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Ah ! vous lui faites honneur. Votre dernière mélodie est d’une grâce, d’un mœlleux dans le sentiment !

LA DUCHESSE : Oui, elle est excessivement mœlleux.

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Oh ! j’en suis folle... Et puis le titre est si joli : "Les Fils de la Vierge."

Elle prononce fils, dans le sens d’enfant.

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN (rectifiant) : Les fils... les fils... de la Vierge...

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Oh !

BENIN : Plus que jamais vous allez vous donner à votre art... C’est le grand consolateur.

LA DUCHESSE : Oui, je pense aussi... J’ai déjà commencé à constituer un grand opéra très douloureux et si poétique... J’ai fait le parole avec mon cervelle et la musique avec ma cœur.

MADAME DE JARGEAU : Ce sera sûrement une merveille !

LA DUCHESSE : Je pense aussi...

MADAME DE SAINT-GOBAIN : Et peut-on savoir le sujet ?

MONSIEUR DE SAINT-GOBAIN : Ah ! donnez-nous un aperçu ?

LA DUCHESSE : Eh bien voilà ? N’est-ce pas c’est de l’amour, je voulus qu’il y a de l’amour partout... l’amour c’est une chose si idéale et si pratique, n’est-ce pas... Alors j’ai enfanté une chose sur Napoléon... C’est très joli... c’est une grande frasque.

BENIN : Hein ?

LA DUCHESSE : Oui, vous savez comme les grandes frasques que les peintres ont peintes sur les murs du pays de lR

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