Daniil Harms (Daniil Ivanovitch Youvatchev) 1905-1942 [01] Extraits

Publié le par Maltern

Daniil Harms (Daniil Ivanovitch Youvatchev) 1905-1942 [01] Extraits
























La malle


 
 

Un homme au cou fin s’enfonça dans une malle, ferma sur lui le couvercle et commença d’étouffer.

 "Voilà" - disait en étouffant l’homme au cou fin - "j’étouffe dans la malle parce que j’ai le cou fin. Le couvercle de la malle est fermé et ne laisse pas passer l’air. Je vais étouffer, mais le couvercle de la malle, de toute façon, je ne l’ouvrirai pas.

Peu à peu je vais mourir. Je verrai le combat entre la vie et la mort. Le combat ne se déroulera pas de façon naturelle, à chances égales, parce que naturellement c’est la mort qui vainc, et la vie, vouée à la mort, seulement en vain se bat contre l’ennemi, ne perdant pas jusqu’à la dernière minute un inutile espoir. Dans ce dit combat, lequel se déroule à présent, la vie connaîtra le moyen de sa victoire, pour cela la vie doit obliger mes mains d’ouvrir le couvercle de la malle. Nous allons voir qui l’emportera ! Seulement voilà, ça sent horriblement la naphtaline. Si la vie vainc, je saupoudrerai de tabac le linge que j’ai ici.
Voilà, ça commence : je ne peux déjà plus penser. Je suis mort, c’est clair. Il n’y a plus de salut possible ! Et plus rien de sublime dans ma tête. J’étouffe - Oh ! Qu’est-ce que c’est que ça ? A l’instant quelque chose s’est passé, mais je ne peux comprendre quoi exactement. J’ai vu quelque chose ou entendu quelque chose… Oh ! A nouveau quelque chose s’est passé ! Mon Dieu ! Je n’ai plus d’air. Il me semble que je meure…. Et c’est quoi encore ? Pourquoi je chante ? il me semble avoir mal au cou… Mais où est la malle ? Pourquoi je vois tout ce qu’il y a dans la chambre ? Mais c’est que je suis étendu sur le sol ! Et où est la malle ?"

 
 

 L’homme au cou fin se leva et regarda autour de lui. La malle n’était nulle part. Sur la chaise et sur le lit étaient posées des choses, prises de la malle, et la malle n’était nulle part. L’homme au cou fin dit : - "Cela veut dire que la vie a vaincu la mort par un moyen que j’ignore."

 

**

Ce qu’on vend dans les magasins

 Karatyguine est passé chez tykakeiev et ne l’a pas trouvé chez lui
 

 A ce moment là Tykakeiev était au magasin et achetait de la viande, du sucre et des concombres

 

 Karatyguine force la porte de Tylakeiev et commence même à lui écrire un petit mot

 

 Quand soudain il voit Tykakeiev qui revient portant un sac à provision

 

 Karatyguine se tourne vers Tykakeiev et lui crie : " ça fait une demi-heure que je vous attends "

 

 " C’est faux ", dit Tykakeiev, " Je suis sorti de chez moi il y a 25 minutes "

 

 " Ca je ne sais pas ", dit Karatyguine, " seulement que je vous attend depuis une demi-heure "

 

 " Vous ne dites pas la vérité "dit Tykakeiev, " c’est un honteux mensonge "

 

 " Votre excellence monsieur le ministre, dit Karatyguine, "veuillez mieux choisir vos expressions "

 

 " Je compte bien " dit Tykakeiev, mais Karatyguine le coupe

 

 " Ah si vous comptez bien ", dit Karatyguine, mais Tykakeiev le coupe et dit : " Eh vous même, bon à "

 

 Ces mots ont tellement mis en rage Karatyguine qu’il s’est bouché une narine et avec l’autre a éternué sur Tykakeiev, Alors Tykakeiev a sortis de son cabas un concombre et en a tapé sur la tête Karatyguine

 

 Karatyguine est tombé à terre et il est mort.

 

 Quel gros concombre on vend aujourd’hui dans les magasin.

 

 **

 

La Vieille (les pensées)

 

 Je marchais le long de la perspective Nevski, plongé dans mes pensées. Je me débarrasse de cette veille, et j’irai me poster des journées entières près de la boulangerie jusqu’à ce que je rencontre la gentille petite dame. Justement je dois lui rembourser 48 kopecks pour le pain. J’ai là un excellent prétexte.
La vodka commençait à me faire de l’effet et il me semblait que tout s’arrangeait simplement pour le mieux. Près de la porte de mon appartement, je me suis arrêté. Peut-être je pourrais aller à la boulangerie et attendre là la gentille petite dame ? Je pourrais la supplier de me prendre chez elle pour deux ou trois nuits. Mais là je me rappelle qu’elle a déjà acheté le pain, ce qui veut dire qu’elle ne retournera pas à la boulangerie. Et puis, de toute façon ça ne donnera rien. J’ai ouvert la porte et passé dans le corridor. " Soudain " je me mets à penser " la vieille a disparu ".
Je rentre dans la chambre, et plus de vieille. Mon dieu ! Est-il possible qu’il n’y ait pas de miracle ?! Je tourne la clé dans la serrure et ouvre lentement la porte. Peut-être n’est-ce qu’une impression mais je reçois au visage une odeur écœurante d’un commencement de décomposition. Je jette un coup d’œil par l’ouverture de la porte, et reste figé sur place. La vieille à quatre pattes lentement vient à ma rencontre. Je ferme la porte en poussant un cri, tourne la clé et me plaque contre le mur opposé. Il ne faut pas rester comme ça. Il ne faut pas rester comme ça - me répétais-je intérieurement. Me ruer dans la chambre et fracasser le crâne de cette vieille.
Voilà ce qu’il faut faire ! J’ai cherché des yeux et repéré bien content le maillet de croquet qui était resté là, on ne sait pourquoi, depuis des années. Saisir le maillet, me ruer dans la chambre, et vlan !

 

 **

 

- "Les gisants", m’expliquaient mes propres pensées - "les gisants sont un peuple inconséquent. On ne devrait pas dire gisants mais agissants. Il faut les surveiller et les surveiller. Demandez à n’importe quel gardien à la morgue. Vous pensez, pourquoi l’a t-on mis ici ? Seulement pour une chose : surveiller que les gisants ne se dispersent pas. On raconte à ce propos des histoires amusantes. Un gisant, alors que le gardien se lavait aux bains, est sorti en rampant de la morgue, est passé dans la salle de désinfection où il a mangé un tas de linge. Les gardiens ont été sévèrement sanctionnés, mais ils ont ensuite corrigé le cadavre. Un autre gisant, s’était glissé dans une chambre d’une femme en couche, du coup elle a avorté et il a dévoré le foetus"…

 

 - "Stop !" ai-je dit à mes propres pensées. "Vous dites des bêtises. Les gisants ne bougent pas."

 

- "Bien" - m’ont dit mes propres pensées - "rentre alors dans ta chambre, où il se trouve, comme tu le dis, une gisante qui ne bougent pas."

 

 
- "Eh bien j’y vais !" ai-je dit d’un ton décidé à mes propres pensées.

 

 - "Essaie !" m’ont dit d’un ton railleur mes propres pensées.

 

 Cette raillerie a achevé de me mettre en rage. J’ai saisi le maillet de croquet et je me suis élancé vers la porte.

 

 - "Attention !" m’ont crié mes propres pensées.

 

 Mais j’avais déjà tourné la clé et ouvert tout grand la porte. La vieille était étendue sur le seuil, la tête tournée contre le sol. Avec mon maillet de croquet je me tenais prêt. La vieille ne bougeait pas. Ma frayeur était passé et mes pensées coulaient claires et précises. J’en étais le maître.

 

 - "Avant tout fermer la porte !" - me suis-je commandé à moi-même. J’ai retiré la clé du côté du corridor et je l’ai introduite de l’intérieur. J’ai faisait cela de la main gauche, et avec la droite je tenais le maillet de croquet et durant tout ce temps je ne quittais pas des yeux la vieille. J’ai fermé la porte à clé, puis après avoir enjambé en faisant attention la vieille, j’ai gagné le centre de la pièce.

 

 - "Maintenant, toi et moi, on va s’expliquer." ai-je dit. J’avais conçu un plan, comme en conçoivent habituellement les tueurs dans les romans policiers et dans les faits divers. Je voulais tout simplement dissimuler la vieille dans une valise, la porter hors de la ville, et la jeter dans un marais. Je connaissais un endroit. La valise était sous le divan. Je l’ai tirée de là et je l’ai ouverte.

 

 […]

 

**

La Vieille (chez Michel lafauvitch)

 

 
J’ai avec moi la bouteille de vodka, le cervelas et le pain.

 

 Michel Lafauvitch - Très heureux.

 

 Moi - Je ne vous détourne pas de votre travail ?

 

 
- Non, non. Je ne faisais rien, j’étais seulement assis sur le sol.

 

 - Voyez-vous, Michel Lafauvitch, je suis venu chez vous avec de la vodka et de quoi grignoter. Si vous n’avez rien contre, buvons un verre.

 

 - Très bien. Entrez donc. Nous nous sommes assis pour boire la vodka.

 

 - Boire de la vodka, c’est bon pour la santé.

 

 - A votre santé! J’ai terriblement envie de manger.

 

 - Mangez donc ! Si, si, si.

 

 - J’ai écrit tout le temps.

 

 - Diable ! C’est agréable de voir devant soi un génie.

 

 - Et comment !

 

 - Beaucoup de pages remplies ?

 

 - Oui, tout un tas de pages.

 

 - Au génie de notre temps.

 

 - Vous savez, je suis en fait venu chez vous pour échapper aux persécutions.

 

 - Et qui vous persécute ?

 

 - Une dame

 

 - …

 

 - Nous nous sommes rencontrés à la boulangerie et d’un coup j’étais amoureux.

 

 - Jolie ?

 

 - Oui , de mon goût. Elle était d’accord d’aller chez moi boire de la vodka. Nous sommes allés au magasin, mais là j’ai du me tirer en douce.

 

 - Et pourquoi ? dans votre chambre il y avait une autre fille ?

 

 - Oui, si vous voulez, dans ma chambre il y a une autre dame.

 

 - Mariez-vous.

 

 - Non, avec cette dame je ne me marierai pas.

 

 - Bon, alors mariez-vous avec celle de la boulangerie.

 

 - Mais qu’avez vous à tellement vouloir me mariez ?

 

 - Et pourquoi pas ? A vos succès !

 

 - Dites-moi, Michel Lafauvitch quelle opinion avez vous vis à vis des morts?

 

 - Tout à fait négative.

 

 - Moi pareil, je ne supporte pas les morts, qu’il s’en trouve un devant moi, a moins qu’il soit de la famille, je lui cogne dessus.

 

 - Oh ! la, il ne faut pas s’en prendre aux cadavres.

 

 - Pour moi, je ne supporte ni les cadavres, ni les enfants.

 

 - Ah oui les enfants c’est répugnant.

 

 - Qu’est-ce qui est le pire les morts ou les enfants ?

 

 - Les enfants, ils nous dérangent plus souvent, au moins les morts ne s’introduisent pas dans nos vies.

 

 - Oh si ! … Je voudrais vous poser une question. Vous croyez en Dieu ?

 

 - Pourquoi me demander si je crois en dieu ?

 

 - Simplement parce que demander : croyez-vous en l’immortalité ? Ca sonne un peu....

 

 Et je me suis levé.

 

 - Qu’est-ce que vous faites, vous partez ?

 

 - Oui j’y vais.

 

 - Et la vodka ?

 

 - Finissons-la.

 

 Et nous avons fini la vodka.

 

 - Au revoir, merci pour tout.

 

 - Merci à vous, au revoir.

 

 Et je suis parti. Resté seul, Michel Lafauvitch a débarrassé la table et s’est assis sur le sol, près de la fenêtre. Les bras de Michel Lafauvitch étaient pliés derrière son dos de sorte qu’on ne pouvait les voir. De dessous son peignoir pointaient deux jambes nues osseuses chaussées de bottes russes.

 

 
**

 

Une histoire.

 

 Abram Demianovitch Pantapassov poussa un grand hurlement et frotta un mouchoir sur ses yeux.

 

 

 

Seulement c’était trop tard. De la cendre et de la fine poussière s’étaient déposées sur les yeux d’Abram Demianovitch.

 
 

Depuis ce temps les yeux d’Abram Demianovitch ont commencé à lui faire mal,

 
 

puis progressivement ses yeux se sont couverts de pustules infectées, et Abram Demianovitch est aveugle.

 
 

Invalide, l’aveugle Abram Demianovitch s’est fait virer de son travail et on lui donne droit à une rente misérable de 36 roubles par mois.

 
 

Il est bien sûr évident qu’ Abram Demianovitch ne pouvait pas vivre avec cet argent. Le kilo de pain coûtait un rouble dix kopecks, et les poireaux 48 kopecks au marché.

 
 

Et voilà qu’Abram Demianovitch s’est mis de plus en plus souvent à s’appliquer à fouiller dans les décharges.

 
 

Il n’était pas facile pour un aveugle, parmi les saletés et les ordures, de trouver un déchet comestible.

 
 

Et dans les cours d’immeuble ce n’est pas facile de trouver où est placée la poubelle.

 
 

Les yeux ne la voient pas, et demander : où est placée ici votre poubelle ? – C’est comme un peu gênant.

 
 

Il ne restait plus qu’à flairer.

 
 

Certaines poubelles sentent tellement, qu’à mille lieux on les repère, mais d’autres qui ont un couvercle, c’est vraiment impossible de les trouver.

 
 

C’est bien si on tombe sur un gentil concierge, mais d’autres te délogent d’une façon qui te coupe tout appétit.

 
 

Une fois Abram Demianovitch s’était faufilé dans la poubelle d’un autre, mais un rat l’a mordu, et il a pris le chemin inverse.

 
 

Et ce jour-là il n’a rien mangé.

 
 

Et voilà qu’un de ces matins quelque chose pour Abram Demianovitch s’est éjecté de son œil droit.

 
 

Abram Demianovitch s’est frotté cet œil et soudain il vit la lumière.

 

 

 

Et plus tard de l’œil gauche quelque chose s’est éjecté, et Abram Demianovitch est voyant.

 

 

 

Depuis ce jour Abram Demianovitch grimpa jusqu’au sommets.

 

 

 

Partout on s’arrachait Abram Demianovitch.

 

 

 

Et Abram Demianovitch devint un grand homme.

 

 

 

 

 

**

 

Les Vieilles qui tombent

 

 

 

Une vieille, par excès de curiosité, a basculé par la fenêtre, puis elle est tombée et s’est écrasée au sol.

 

 

 

Une autre vieille s’est penchée par la fenêtre pour regarder celle qui venait de s’écraser, mais, par excès de curiosité, elle a basculé elle aussi, puis elle est tombée et s’est écrasée au sol.

 

 

 

Puis une troisième vieille est passée par la fenêtre, puis une quatrième, puis une cinquième.

 

 

 

Lorsque a basculé la sixième vieille, j’en ai eu assez de les regarder et je suis allé au marché Maltsevski, où, à ce qu’on disait, un aveugle avait reçu en cadeau un châle tricoté.

 

 

 

**

 

 

 

Un homme roux

 

 

 

Il était une fois un homme roux, qui n’avait d’yeux ni d’oreilles. Il n’avait pas non plus de cheveux et c’est par convention qu’on le disait roux.

 

Il ne pouvait parler car il n’avait pas de bouche. Il n’avait pas de nez non plus.

 

Il n’avait même ni bras ni jambes. Il n’avait pas de ventre non plus, pas de dos non plus, ni de colonne, il n’avait pas d’entrailles non plus. Il n’avait rien du tout ! De sorte qu’on se demande de qui on parle.

 

 

 

Il est donc préférable de ne rien ajouter à son sujet.

 
 

 **

 
 

 Le rêve

 
 

 Kalouguine s’endormit et fit un rêve : il est assis dans des buissons, et près des buissons passe un milicien.

 

Kalouguine se réveilla, se gratta la bouche et se rendormit, et de nouveau il fit un rêve : il passe près de buissons, et dans ces buissons, il y a un milicien caché.

 

Kalouguine se réveilla, se glissa un journal sous la tête pour éviter de baver sur l’oreiller, se rendormit et fit de nouveau un rêve : il est assis dans des buissons, et près de ces buissons passe un milicien.

 

Kalouguine se réveilla, changea le journal, s’étendit et se rendormit. Une fois endormi, il fit de nouveau un rêve: il passe près de buissons, et dans ces buissons, il y a un milicien assis.

 

Alors Kalnuguine se réveilla et décida de ne plus dormir, mais il s’endormit instantanément et fit un rêve : il est assis derrière un milicien, et près d’eux passent des buissons.

 

Kalouguine poussa un cri et s’agita dans son lit, mais il ne pouvait déjà plus se réveiller. Kalouguine dormit quatre jours et quatre nuits de suite et se réveilla le cinquième jour si maigre qu’il fallut lui attacher les bottes aux jambes avec une ficelle afin qu’il ne les perde pas.

 

A la boulangerie où Kalouguine achetait d’habitude son pain de froment, on ne le reconnut pas et on lui refila du demi-seigle. Quant à la commission sanitaire, après avoir vu Kalouguine au cours de sa tournée des appartements, elle le déclara antisanitaire et inutilisable, et elle ordonna au comité des locataires de le jeter avec les ordures.

 

 

 

On plia Kalouguine en deux et on le jeta comme une ordure.

 

 

 

**

 
 

Sujet : un homme désire s’élever de trois pieds au-dessus de la terre. Il reste des heures en face de son armoire. Sur l’armoire, il y a un tableau, mais on ne le voit pas : l’armoire gêne. Beaucoup de jours, de semaines et de mois passent. Chaque jour, l’homme se tient devant son armoire et essaye de s’élever dans les airs. Il n’y arrive pas, mais, par contre, il commence à avoir une vision, toujours la même. Il perçoit à chaque fois davantage de détails. L’homme oublie qu’il voulait s’élever au-dessus de la terre et s’adonne totalement à l’étude de sa vision.

 
 

Et voilà qu’un jour la bonne, qui faisait le ménage dans la chambre, lui demanda de décrocher le tableau afin de pouvoir le dépoussiérer. Lorsque l’homme monta sur la chaise, il jeta un coup d’oeil sur le tableau et vit que celui-ci représentait ce qu’il voyait dans sa vision. Il comprit alors que, depuis longtemps déjà, il s’élevait dans les airs, qu’il restait suspendu devant l’armoire et voyait ce tableau. À travailler.

 
 

**

 

Phénomènes et existences n°2

 

 

 

Voici une bouteille de vodka, de ce qu’on appelle du spiritueux. Et, près d’elle, vous pouvez voir Nikolaï Ivanovitch Serpoukhov.

 

Des vapeurs spiritueuses s’élèvent de la bouteille. Regardez Nikolaï Ivanovitch respirer par le nez. Regardez-le se lécher les babines et plisser les yeux. On voit que la chose lui fait bien plaisir, et principalement parce que c’est du spiritueux.

 

Mais prêtez attention au fait que, derrière Nikolaï Ivanovitch, il n’y a rien. Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’armoire, de commode, ou quoi que ce soit de ce genre, non, il n’y a rien absolument, il n’y a même pas d’air.Vous me croirez si vous voulez, mais, dans le dos de Nikolaï Ivanovitch, il n’y a même pas d’espace sans air où, comme on dit, de mondes éthérés. Soyons franc, il n’y a rien.

 

Cela, bien sûr, c’est impossible à imaginer.

 

Ceci dit, on s’en fiche : nous ne nous intéressons qu’au spiritueux et à Nikolaï Ivanovitch Serpoukhov. Nikolaï Ivanovitch prend la bouteille de spiritueux dans sa main et la porte à son nez. Il renifle et il remue les lèvres comme un lapin.

 

A présent, le moment est venu de dire qu’il n’y a rien non seulement derrière Nikolaï Ivanovitch, mais aussi devant lui, mettons, devant son sein, et, en général, il n’y a rien autour. Absence complète de toute existence ou, selon la vieille plaisanterie des temps passés : absence de toute présence.

 

Intéressons-nous toutefois uniquement au spiritueux et à Nikolaï Ivanovitch.

 

Imaginez : Nikolaï Ivanovitch regarde par le goulot l’intérieur de la bouteille de spiritueux, la porte ensuite à ses lèvres, la renverse et avale, figurez-vous, tout le spiritueux.

 

Futé ! Nikolaï Ivanovitch a bu le spiritueux et a battu des paupières. Futé ! Comment a-t-il fait ça ?

 

Et maintenant, voilà ce que nous devons dire : à parler franc, non seulement derrière le dos, ou devant, ou tout autour de Nikolaï Ivanovitch, mais c’est aussi à l’intérieur de Nikolaï Ivanovitch qu’il n’existe rien.

 

Bien entendu, ça aurait pu être comme nous venons de le dire sans que la chose empêche Nikolaï Ivanovitch d’exister de la plus ravissante des façons. C’est vrai, bien entendu. Mais toute l’histoire, à parler franc, c’est que Nikolaï Ivanovitch n’existait pas, tout le truc est là, qu’il n’existe pas. C’est ça, le truc.

 

Vous allez me demander : et la bouteille de spiritueux, alors ? Surtout, où donc est passé le spiritueux, s’il a été bu par un Nikolaï Ivanovitch dénué d’existence ? La bouteille, disons, elle est là. Certes, mais où est le spiritueux ? Il était là il y a un instant, et, maintenant, il n’est plus là. Et Nikolaï Ivanovitch n’existe pas, dites-vous. Comment ça se peut ?

 

Là, nous aussi, nous nous perdons en conjectures.

 

D’ailleurs, qu’est-ce que nous racontons ? Parce que nous avons dit que rien n’existait, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur - c’est donc que, la bouteille, elle non plus, elle n’existait pas. C’est ça, non ?

 

De l’autre côté, prêtez attention à la chose suivante : si nous disons que rien n’existe ni à l’intérieur, ni à l’extérieur, alors, il y a cette question qui se pose : à l’intérieur et à l’extérieur de quoi ? Donc, il y a quand même quelque chose qui existe ? Et peut-être que ça n’existe pas. Dans ce cas-là, pourquoi disons-nous "à l’intérieur" et "à l’extérieur" ?

 

Là, clairement, c’est une impasse. Et, nous-même, on ne sait plus quoi dire.

 

Au revoir.

 

C’EST TOUT.

 

 

 

**

 

Quand je vois quelqu’un, j’ai envie de lui taper sur la gueule. C’est si bon de taper sur la gueule de quelqu’un!

 

Je suis assis dans ma chambre et je ne fais rien.

 

Quelqu’un vient me rendre visite; il frappe à ma porte.

 

Je dis : "Entrez!" Il entre et dit : "Bonjour! Quelle chance de vous trouver à la maison!" Et moi, pan sur la gueule, et encore un coup de botte dans le périnée. Une douleur épouvantable fait tomber mon hôte à la renverse. Et moi, je lui écrase les yeux à coup de talon! Vous n’avez rien à traîner par là, pour dire, quand on ne vous a pas invité!

 

Ou encore comme ça : je propose à mon hôte une tasse de thé. L’hôte accepte, s’assied à la table et boit son thé en racontant quelque chose. Je fais mine de l’écouter avec un grand intérêt, acquiesce de la tête, m’exclame, fais des yeux étonnés et rigole. L’hôte, flatté par mon attention, s’emballe de plus en plus. Je lui verse tranquillement une tasse pleine et lui asperge la gueule d’eau bouillante. L’hôte saute sur ces pieds et se prend le visage dans les mains. Et moi, je lui dis : "Il n’y a plus de vertu dans mon âme. Cassez-vous!" Et je pousse mon hôte dehors.

 

 

 

 

 


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