Durif Eugène [01] Les Irruptés du Réel

Publié le par Maltern

Durif Eugène [01] Les Irruptés du Réel

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(Entrée et sortie de clowns)

 

Une première version des Irruptés du réel a été présentée dans le cadre de "La Famille magnifique" par le Nord‑Ouest Théâtre (Gilles Boulan et René Paréja). Catherine Beau, Patrick Pineau et Eugène Durif en ont fait une présentation à l’Odéon à l’occasion de la publication du texte dans le coffret Des mots pour la vie édité par Pocket au profit du Secours populaire. La pièce doit être créée en 2003 par Frédéric Maragnani.

 

 

 

 

 

PERSONNAGES

 

Irrupté 1, Irrupté 2 (deux cabotins qui répètent interminablement le même numéro. Sont un peu fatigués. N’y croient plus trop. Ce qui ne les empêche pas de). L’Intermittent.

 

 

 

IRRUPTÉ 1. D’ousque tu t’en viens‑tu ?

 

IRRUPTÉ 2. D’ousque je m’en viens ?

 

IRRUPTÉ 1. D’ousque tu t’en viens‑tu ?

 

IRRUPTÉ 2. Je m’en viens d’où j’ai été. Pour parler clair, en reviens et m’apprête, illico, à y retourner.

 

IRRUPTÉ 1. As‑tu fait beaucoup de chemin pour t’en revenir ?

 

IRRUPTÉ 2. L’ai pas eu à le faire.

 

IRRUPTÉ 1. T’es tout là, pour me parler ainsi en ces termes ? Où t’as été, c’est tout, réponds sans détour, réponds sans brouillance, sans fard et sans redondement, feuille de murmurant, arapède persifleur, jocrisse débaroulant, écumeur de fond de marmite à la mie de pain, grand loqueteur inaudible à face de vide, chafouin au nez de fouine, faut‑il que je t’asticote jusqu’à la gauche pour que tu me répondes sans plus faire d’entrelacs ni de manigances, que tu me dises en un mot comme en deusse d’où ce que tu viens à la fin ?

 

Faut‑il que je te fasse me le me le sortir z’en t’agitant comme un grelot de pantin de fin d’hiver, ou un chat à sonnettes ? Et ce, en te faisant tintinnabuler glotte et gosier. A question bien dressée réponse assurée ? A réponse titubante coup en vache, tu t’en vas t’en prendre un bien carré, ça va te siffler par‑dessus la tête avant de t’escrabouiller le museau. Que les corbeaux te bouf­fent les trous des yeux, que le croûteux te broute jusqu’à la garde et aux brandes, que la peste rouge te dévore le dedans des boyaux, si sur‑le‑champ tu ne dégoises pas proprement d’où ce que tu viens et par quel chemin...

 

IRRUPTÉ 2. Où ce que j’étais ? Où ce que j’étais, à l’heure d’avant, au moment d’où ce que j’arrive ? Par là, c’était par là‑bas, ou bien de l’autre côté, assurément par cette route‑ci.

 

 

 

IRRUPTÉ 1. Où t’as été cétou, pas de verbiages inutiles, de tara­biscotantes virevoltes, de voltiges aussi sottes que grenues, de biaisades en surplus. Cétune question, elle s’en va droit au but, et la réponse je l’exige et la veux sans plus tarder. Tu peux comp­ter tes os un à un, sapajou, si sur‑le‑champ tu ne me donnes une prompte réponse, si illico tu ne me dis d’où tu t’en viens‑tu sur l’heure et au moment précis d’avant que t’étais là...

 

 

 

Entre, tintamarresque, l’lntermittent qui doit faire ses preuves. Se prend les pieds et tombe. Se relève et s’apprête à parler.

 

Kicéceluilà ?

 

IRRUPTÉ 2. Le stagiste en cours d’insertion. Fait son début. Son départ.

 

IRRUPTÉ 1. Faut bien un commencement à tout. Et c’est une entrée ça ?

 

L’INTERMITTENT. Tout qui se joue dans ce moment‑là. Un seul moment. Dès que je le dis, à peine déjà dit, déjà passé, déjà filé. Comme l’impression d’être aussitôt un peu à côté. Un peu à peine de trop, mais c’est de trop, un peu, sur les bords... Et vogue la galère !

 

IRRUPTÉ 1. Et ce que vous comptez nous produire ?

 

IRRUPTÉ 2. Nous suspendons notre questionnement pour vous laisser y aller de votre monstration. Pourtant étions au plus près de toucher à l’essentiel.

 

IRRUPTÉ 1. Pas loin, en étions. En route sur le chemin de ce qui va vers ce qui n’est pas loin de toucher à l’essentiel. Tout au bord de l’abîme vertigineux de la pensée questionnante. La réponse sur le bout de la langue. Et l’être, et l’âme et tout le tintouin spé­culatif en surplus. Mais pas chiens pour autant, on s’efface. Notre temps à tous est compté

 

 

 

Arrêt lourd de sens. Regards appuyés. Un ange passe. . .

 

 

 

L’INTERMITTENT. Faut que je me lance, faut que je me lance... Allez, allez, jactons et. Maximalisons optimalement l’instant... Et déjà comme l’impression que déjà...

 

IRRUPTÉ 1. Il me semble que votre temps est déjà pas loin d’être presque passé.

 

IRRUPTÉ 2. Pas loin d’être largement.

 

La chance ça se saisit, mais des fois déjà passée avant qu’on ait eu le temps de.

 

IRRUPTÉ 1. Pas loin d’être plus que largement... L’est compté le temps, déjà compté du commencement aux confins.

 

L’INTERMITTENT (essaie de chanter, ne fait que bafouiller, bre­douiller). "irrupté de néant, les yeux en rond de flan, surgi de j’ne sais où, les yeux en face des trous..."

 

Non, pas ça, ce n’est pas ça du tout... je vais perfectionner...

 

IRRUPTÉ 2. Revenez‑nous au plus vite bientôt...

 

IRRUPTÉ 1. Ce sera toujours un plaisir...

 

IRRUPTÉ 2 (il reprend en écho). Où j’en étais, où en étais‑je ? Ce n’est pas tous les jours rose l’assistance sociale...

 

Ah, oui, j’y suis...

 

Où t’as été c’est tout ? Où ce que j’étais c’est tout ? Où ce que j’étais c’est tout !

 

IRRUPTÉ 1. ah, ne comprends‑tu rien ? y comprend que couic, c’est assuré, ce bougre d’âne, ce goitreux préalpin, cette raclure d’artison, ce brandon de néant, cet astigmate estropié.

 

De quoi donc faut donc que je te menace et t’emplâtre comme bât en berne pour que tu me le dises sans plus tarder et sans fioritures d’où tu arrives astheure ?

 

Pour la der des ders, je réitère et te somme, et si tu ne réponds vite je t’assomme

 

Qu’est‑ce que t’attends ? Ce qu’il attend ?

 

IRRUPTÉ 2. j’attends quoi ? Cévrai, à la fin, on cause, on cause, et le temps passe, le temps file mine de rien, et quid de nous qui sommes là, baignant dans le ventre nauséeux du temps et temporisant à coups de phrases qui rassurent, et cet abîme nous grignote, nous guette et nous attire, nous aspire en moins de deux, en moins de temps qu’il faut pour le dire, rien, deux fois rien et trois fois rien, je m’insurge, je te le dis tout net et vais reprendre mon bonhomme de chemin, nonobstant ces amusettes de langue et pirouettes de mots à découvert...

 

IRRUPTÉ 1. Tu m’embrouilles persifleur, j’ai perdu ma question. Cela la tranche net et me laisse coi.

 

L’INTERMITTENT. C’est moi... Cette fois, c’est moi...

 

IRRUPTÉ 1. Kicéçuilà, l’ai d’jà vu à quelque part

 

IRRUPTÉ 2. c’est l’insérable qui s’lance

 

IRRUPTÉ 1. Ah, le stagiste optimisé

 

L’INTERMITTENT. Pour être précis en contrat provisoire d’insertion redynamisante pour recherche intensive et activiste d’emploi.

 

Et ce, en vue de travailler dans la spectaculaire intermittence...

 

IRRUPTÉ 2. Et l’est de la revue ?

 

L’INTERMITTENT. M’y destine et pas qu’un moindre.

 

IRRUPTÉ 1. Si c’est le nouveau, faut qu’y nous fasse d’abord ses preuves...

 

IRRUPTÉ 2. Des preuves, des preuves d’existence et vite.

 

IRRUPTÉ 1. Qu’y nous z’en pousse une petite.

 

IRRUPTÉ 2. Une chance sur un plateau, c’est pas le moment de la gâcher avant même de la saisir...

 

L’INTERMITTENT. Une, vite une... Comme déjà l’impression que déjà.

 

IRRUPTÉ 1. Préparez‑vous à nous étonner, ne demandons pas mieux...

 

IRRUPTÉ 2. Sachant qu’on en a vu d’autres et pas du pipi de chat ni de la roupie de chansonnette

 

L’INTERMITTENT. J’en connais une mais y a plus que l’air. Pas les paroles. Plus que l’air...

 

IRRUPTÉ 2. Va pour l’air!

 

IRRUPTÉ 1. Si ça lui chante.

 

L’INTERMITTENT. Comme qui dirait que ce serait comme si j’avais un corps à porter sur l’épaule, mais qu’y ait plus que la peau et les os, et le reste pas trop où c’est passé, mais ça pèse, ça pèse, et ça fait comme une drôle de drôle d’impression.

 

IRRUPTÉ 2. Ce qu’il attend ?

 

IRRLIPTÉ 1. Y va la pousser!

 

IRRUPTÉ 2. Ou fissa filer...

 

IRRUPTÉ 1. Y noie, y noie !

 

IRRUPTÉ 2. Et à force de noyer... Le flacon nous reste, mais alors l’ivresse...

 

IRRUPTÉ 1. Qu’il chante illico ou disparaisse sans tarder!

 

L’INTERMITTENT. Comme qui dirait que au ventre, là, au ventre, ça vous prend au ventre, et que là, comme qui dirait que...

 

IRRUPTÉ 1. A la trappe, à la trappe ou au crochet rapide pendu et dehors sans tarder illico. Qu’y disparaisse si y convainc pas sur l’instant. Chute de pourcentage, audimat en plongée. Dehors sur l’heure...

 

IRRUPTÉ 2 (comptant les pieds). Pas le moment de jouer l’in­cruste,

 

ouste dehors, et sans plus renauder.

 

L’INTERMITTENT. J’ai très peu de temps pour m’imposer, je vois que ça chute dans vos yeux, je le vois dans vos yeux, je ne peux vous demander ni vous convaincre, ni vous obliger à m’aimer, mais faites un petit effort, dès qu’on franchit les quarante‑deux pour cent, on me jette comme une vulgaire vieille chaussette, on me dit : D’accord pour qu’aujourd’hui tu participes au spec­tacle, mais il y a un sondage au cours du spectacle, un sondage express en direct, enregistrements de rires, on te jette direct, si ça tombe au‑dessous de quarante‑deux, une sirène qui se déclenche, merde la sirène je l’entends depuis que je suis là, je vous en supplie, soyez compassionnels, merde, soyez compassionnels, et puis un peu compatissants, merde, je ne suis même pas encore intermittent du spectaculaire, je suis dans le trou juste avant l’in­termittence, le hiatus qui précède, merde, vous préféreriez peut-être que je fasse le métro, après, mesdames, messieurs, je sais qu’il y en a beaucoup qui essaient de vous faire rire, je sais que je n’ai jamais réussi à faire rire grand monde, alors, je vais au moins essayer de vous tirer une petite larme, si vous croyez que je vous ai pas vus vous décrocher la mâchoire ! vous croyez que ça m’aide ça, mais qu’est‑ce que vous avez à la place du coeur ? Mes deux camarades ici présents qui sont des profes­sionnels confirmés des planches ont eu la gentillesse de me donner ma chance, ils vont passer parmi vous, mesdames et mes­sieurs, je vois que ça chute dans vos yeux, c’est la dure loi du spectacle, je suis fini, je suis foutu, dure loi, mais c’est la loi, j’entends déjà la sirène, je vais peut‑être m’arrêter avant, j’ai les jambes en coton, moi, je vais m’en tirer une dans la tête, devant vous si vous préférez, ah là il y aurait comme une amorce de regain d’intérêt, là tout de suite et sans plus tarder ? Pas de chi­qué, pas de chiqué... Très bien, il faut que j’y réfléchisse encore un tout petit peu, je sors, messieurs dames, je sors, la sortie, tout un art que je pratique à la perfection, on vous écrira, laissez­-nous un cv (aux deux. autres), oui, je sais, j’ai largement dépassé mon temps, je m’en vais, je m’en vais... mais le show de la réalité must go on, messieurs dames, le show must go on. Salut... Merci de m’avoir donné ma chance... Et bonne journée, même pour ceux qui n’ont rien donné...

 

IRRUPTÉ 1. Ah, c’est pas tous les jours facile

 

IRRUPTÉ 2. Comme ça que rentre le métier. qu’est‑ce qu’il attend pour sortir ? Une sortie réussie, une chute appropriée... at last but not least. . .

 

IRRUPTÉ 1. Pas tous les jours que ça se produit. Ah, il s’en sort. Eu peur qu’il nous fasse le poireau et gâte le questionnement de sa seule présence efflanquée et gesticulante.

 

(Temps.) Il y a une question que je voulais te poser depuis longtemps.

 

IRRUPTÉ 2. Et ce serait donc laquelle ?

 

IRRUPTÉ 1. Une qui me turlupine depuis un temps certain

 

IRRUPTÉ 2. sans hésite, vas‑y donc.

 

IRRUPTÉ 1 (vocalisant ou bien parlant en muet). Où t’as donc été ?

 

Où t’as‑tu donc été ?

 

IRRUPTÉ 2. Je suis z’été chez ma promise, si tu le veux savoir.

 

(Il chantonne.) Je suis z’été chez ma promise, celle qui chante quand on l’attise.

 

Je suis z’été la voir chez elle, elle m’attendait, et je lui ai susurré des airs d’opéra et de petites comptines, et je lui ai donné mon truc.

 

Oui, elle m’attendait dans son petit salon, elle m’attendait lisant gracieusement sur un petit sofa perlé, mangeant des prunes et des chocolats, habillée d’une robe de crépon, et peut‑être que c’était de l’organza, et je lui ai donné mon truc.

 

Elle m’a écouté gracieusement, rondeaux et bouts rimés, et nous nous sommes regardés éperdus dans le blanc de l’oeil et je lui ai donné mon truc.

 

Nous avons chantonné comme des enfançons, touché nos mains à la serre‑tampon, folâtré comme lardons en foire et papillons d’avril, et je lui ai donné mon truc.

 

Ousque je suis été, voilà, tu n’en ignores plus rien.

 

IRRUPTÉ 1. Le truc, le truc, le truc ? Quoi ça, le truc ?

 

IRRUPTÉ 2. Ben, le truc, quoi.

 

IRRUPTÉ 1. Ah, oui, le truc. (Geste allusif.) Et moi qui me croyais en chemin sur la route des plus vertigineux sommets de la pen­sée. On se croyait proche de métaphysiques hauteurs et on termine par en arriver là pour en finir un peu plus bas... D’ousque on s’en vient, où nous en allons‑nous... Oh que peu de chose nous sommes. O tempora, o mores... (Il tente, très emphatique.) Sic transit...

 

IRRUPTÉ 2 (il l’interrompt et continue en riant et en faisant un geste de moins en moins allusif. . .). Le truc, le truc, le truc, oui, le truc rond qu’on met le machin dedans.

 

 

 

Il fait le geste de faire glisser une alliance au doigt. Ils rient tous les deux jusqu â s’en rouler par terre. Se relèvent brusquement en s’apercevant qu’ils sont les seuls à rire. Ils partent en courant sur place et en tombant dans des éclats de musique tonitruante. L’Intermittent surgit. Il essaie d’ouvrir la bouche. On vient le cher­cher et on le traîne dehors avant même qu’il ait eu le temps de.

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