Brecht : Grand-peur et misère du IIIe Reich (11) Les souliers noirs

Publié le par Maltern

Brecht [01] Grand-peur et misère du IIIe Reich (11) Les souliers noirs

 

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  LES SOULIERS NOIRS    

Orphelins, veuves, les voici.

  On leur promet, à eux aussi,  

Des jours heureux. Il faut d'abord

  Se sacrifier, payer l'impôt,  

La viande un prix toujours plus haut.

  Les jours heureux sont loin encore.    

Bitterteld, 1933. La cuisine d'un logement ouvrier. La mère épluche des pommes de terre. Sa fille, âgée de treize ans, fait ses devoirs.

  

LA FILLE : Maman, je les aurai les deux pfennigs ?

   LA MERE : Pour la Jeunesse hitlérienne ?    

LA FILLE : Oui.

   LA MERE : Je n'ai pourtant pas d'argent de trop.    

LA FILLE : Mais si je ne verse pas les deux pfennigs chaque semaine, je n'irai pas à la campagne cet été. Et la maîtresse a dit qu'Hitler veut que la ville et la cam­pagne apprennent à se connaître. Les habitants de la ville doivent se rapprocher des paysans. Alors il faut que je verse les deux pfennigs.

   LA MERE : Je verrai comment faire pour te les donner.    

LA FILLE : C'est gentil, maman. je vais t'aider à éplucher les pommes de terre. A la campagne, c'est bien, non ? On y mange comme il faut. La maîtresse a dit, à la gymnastique, que j'ai un ventre ballonné par les pommes de terre.

   LA MERE : Mais pas du tout.    

LA FILLE : Non, en ce moment non. Mais l'an dernier je l'avais. Mais pas beaucoup.

   

LA MERE : Je pourrais peut‑être avoir un peu d'abats.

   LA FILLE : Je touche quand même mon petit pain à l'école. Toi non. Berthe a dît qu'à la campagne, là où elle était, il y avait même de la graisse d'oie avec le pain. Et quelquefois de la viande. C'est bien, non ?    

LA MERE : Très bien.

   LA FILLE : Et le bon air.    

LA MERE : Mais il fallait aussi qu'elle travaille ?

   LA FILLE : Naturellement. Mais on mange beaucoup. Seulement le paysan se conduisait mal avec elle.    

LA MERE : Comment ça ?

   LA FILLE : Oh rien. Il ne la laissait pas tranquille.    

LA MERE : Ah oui.

   LA FILLE : Mais Berthe était plus grande que moi. Un an de plus.    

LA MERE : Maintenant fais tes devoirs

  

Un temps.

   LA FILLE : Les vieux souliers noirs du bureau de bienfaisance, je ne serai pas forcée de les mettre ?    

LA MERE : Tu n'en as pas besoin. Tu as toujours l'autre paire.

   LA FILLE : Je dis ça parce que maintenant l'autre paire est trouée.    

LA MERE : Mais pourtant il pleut, ces temps‑ci.

   LA FILLE : je mets du papier à l'intérieur. Ça tient.    

LA MERE : Non, ça ne tient pas. S'ils sont troués, il faut les donner à ressemeler.

   LA FILLE : C'est tellement cher.    

LA MERE : Qu'est‑ce que tu as contre ces souliers de la bienfaisance ?

   LA FILLE : Je ne peux pas les souffrir.    

LA MERE : A cause de leur forme ?

   LA FILLE : Tu vois, c'est ce que tu penses aussi !    

LA MERE : Ils sont tout simplement plus vieux.

   LA FILLE : Je serai forcée de les mettre ?    

LA MERE : Si tu ne peux pas les souffrir, ne les mets pas.

   LA FILLE : Mais, maman, je ne suis pas coquette, hein ?    

LA MERE : Non. Tu grandis.

  

Un temps.

   LA FILLE : Et le peux avoir les deux pfennigs, maman ? Je voudrais aller à la campagne.    

LA MERE, lentement : je n'ai pas d'argent pour ça.

[ B. Brecht, Théâtre complet 3, L'Arche, pp 297-98 ]


 
 

 

 

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