Michel Deutsch : Dimanche, (extraits acte I)

Publié le par Maltern

Michel Deutsch [01] Dimanche, (extraits acte I)

 

Dimanche

 

ACTE 1

 

1

 

Un gymnase.

 

L’intérieur faiblement éclairé d’une immense salle.

 

Dans le lointain une jeune fille fait un exercice de danse à la barre.

 

Une forte averse de printemps frappe bruyamment le toit de tôles de la salle de sport.

 

Après un long moment la jeune fille arrête ses mouve­ments et s’immobilise.

 

Une voix de femme s’élève alors dans le noir.

 

 

 

VOIX DE FEMME. Laisse‑toi aller... Prends du temps... Respire, souffle, souffle... Allonge‑toi. Ne t’occupe pas de ce qui se passe dans ta tête... Allonge‑toi sur le sol... Ferme les yeux... Détends‑toi... Oui, ne pense plus à rien... respire... Tu ne dois plus sentir tes mem­bres... Ne te crispe pas... Respire... Oui, comme ça... Respire...

 

Silence.

 

La jeune fille se redresse, pose une main sur la barre.

 

VOIX DE FEMME. Recommence... Extension... Plier... Dégager... Un deux trois, deux deux trois, trois deux trois... Petits battements... Ronds de jambes au sol... et en l’air... Un deux trois, deux deux trois, trois deux trois... Fondu... Développer... Équilibre... Grands bat­tements... Et deux et trois et quatre... et deux et trois et quatre... Pieds sur la barre... Cambrer les reins... Et on repart... et deux et trois et quatre... Pour moi... Recommence pour moi... Enchaîne tes mouvements pour combler le vide... Ta pensée doit être ton mou­vement ‑ ne doit être que ton mouvement... Plus loin, plus haut, ta jambe... lève‑la davantage encore... Tes muscles se déchirent... La vie tumultueuse et incohé­rente, sens comme tu l’ordonnes... Tu es rebelle... Mais tu ne dois être que ce mouvement, son ordre, que ce seul rythme... Tu es ce rythme... Ce seul mou­vement... Tu es belle...

 

La voix se perd dans la pluie.

 

La jeune fille poursuit son exercice à la barre. Le NOIR se fait progressivement.

 

 

 

2

 

 

 

La jeune fille et la mère.

 

La mère, à genoux devant la jeune fille. Elle l’habille.

 

 

 

LA JEUNE FILLE. Tu me fais mal.

 

LA MÈRE. Je te fais mal !

 

LA JEUNE FILLE, après un temps. Mais tu me fais mal !

 

LA MÈRE . ...

 

LA JEUNE FILLE. Laisse‑moi ! Tu es maladroite. Je sau­rais mieux m’y prendre que toi.

 

LA MÈRE. Si tu ne bougeais pas tant.

 

LA JEUNE FILLE. Je ne bouge pas !

 

LA MÈRE. Je n’aime pas te voir ainsi. Pourquoi es‑tu si impatiente ?

 

LA JEUNE FILLE. Tu es lente... de plus en plus lente, et tes doigts de moins en moins habiles. Ce n’est pas ma faute si je suis impatiente !

 

LA MÈRE. Pour être précise ma fille il faut voir clair. Je vois moins clair qu’autrefois.

 

LA JEUNE FILLE. Je n’y suis pour rien. Dépêche‑toi !

 

LA MÈRE. Je ne te reconnais plus... Je n’aurais jamais cru, même en rêve, qu’un jour tu serais si cruelle. Même en rêve... Est‑ce là l’enfant que j’ai mis au monde... Est‑ce là cette entant que j’ai élevée et qui vit à mes côtés depuis toutes ces années...

 

Silence.

 

LA JEUNE FILLE. Je ne voulais pas t’offenser, petite maman... Pardonne‑moi... Oh ! pardonne‑moi, petite maman... Petite maman...

 

LA MÈRE. Je ne reconnais plus ma fille...

 

LA JEUNE FILLE. Pardon... Pardon...

 

LA MÈRE. Ma fille ?...

 

LA JEUNE FILLE. Je ne suis plus cette petite fille qui habite dans ton souvenir, ma chère maman...

 

LA MÈRE. Je ne reconnais plus ma propre fille...

 

LA JEUNE FILLE. Maman chérie. Je t’aime et je ne veux pas te faire de peine... jamais. Tu le sais bien. Mais regarde la fille que tu as devant toi. Regarde‑la bien... Regarde‑la avec des yeux neufs... des yeux qui ne soient plus uniquement ceux que ton amour te faisait porter sur la petite fille que j’étais... C’est difficile à dire, et je ne sais pas comment m’y prendre... Je ne sais pas comment m’y prendre... Je voudrais te faire part de tout ce qu’il y a au plus profond de mon cœur ; c’est mon plus cher désir... Vois comme je m’égare, comme je suis embarrassée... Et pourtant quelque chose en moi s’y refuse... Ne sois pas triste, surtout pas... Ça doit être comme cela, toujours... C’est la nature... Je ne suis plus ta petite fille, ma chère maman.

 

LA MÈRE. Mon Dieu...

 

LA JEUNE FILLE. Ne sois pas triste. Ne sois pas triste.

 

LA MÈRE. Tournetoi... Cet ourlet n’est pas bien fait.

 

LA JEUNE FILLE. Je ne voulais pas te faire de peine.

 

LA MÈRE. Tu as rencontré un garçon au bal ?

 

LA JEUNE FILLE. Mais je ne voulais pas te faire de peine ! LA MÈRE. Réponds‑moi.

 

LA JEUNE FILLE . ...

 

LA MÈRE. Alors ? LA JEUNE FILLE. Non !... non et non... Tu ne m’as pas comprise ! LA MÈRE. Ne bouge pas !... Je ne t’ai pas comprise ? LA JEUNE FILLE. Non.

 

 

 

NOIR

 

[…]

 

4

 

 

 

On entend le bruit d’une machine à coudre. La chambre est mal éclairée. La mère et le père.

 

 

 

LE PÈRE. Tu vas t’abîmer les yeux.

 

LA MÈRE. La jupe doit être prête demain.

 

LE PERE. C’est ce que je dis, tu vas t’abîmer les yeux.

 

LA MÈRE. Pourquoi ne vas‑tu pas te coucher ?

 

LE PÈRE. Le bruit de la machine m’empêche de dormir... Il m’empêche de lire aussi.

 

LA MÈRE. Encore une demi‑heure et c’est fini.

 

LE PÈRE. Elle n’a qu’à s’occuper elle‑même de ses affai­res !

 

LA MÈRE. Tu sais bien qu’elle ne peut pas.

 

LE PÈRE. Ce bruit m’agace !

 

LA MÈRE. Oui.

 

LE PÈRE. A la mine, au moins, j’avais la paix.

 

LA MÈRE. Une demi‑heure.

 

LE PÈRE. Pourquoi ta fille ne s’occupe‑t‑elle pas elle­même de ses habits ?

 

LA MÈRE. Si elle avait le temps, elle s’en occuperait.

 

LE PÈRE. Mais ça n’a pas sens l...

 

LA MÈRE. ...

 

LE PÈRE. Et de quoi tu crois qu’elles parlent ?

 

LA MÈRE. Tu es idiot.

 

LE PÈRE. Je te dis que cette histoire va mal finir ! Que crois‑tu qu’une fille comme Rose peut lui appren­dre... Ginette n’a pas dix‑huit ans ! L’autre en a trente !

 

LA MÈRE. Veuxtu que je mette de l’eau pour le café ?

 

LE PÈRE. Tu veux en faire une putain ?... Reste assise. Je n’ai pas envie de café. Je tiens à fermer l’œil tout à l’heure et ce n’est pas facile dans cette maison !

 

LA MÈRE. Tu es injuste avec ta fille... Elle a une idée, elle a un but et elle est entièrement mobilisée pour ça... Je ne peux que l’encourager. C’est une chose merveilleuse pour une fille de son âge... et je l’aide­rai !...

 

LE PÈRE. Bien sûr !... Sais‑tu ce qu’elle m’a dit l’autre semaine ?... Que si jamais elle gagnait le concours, elle irait habiter en ville !

 

LA MÈRE. Gina n’est plus une enfant.

 

LE PÈRE. A force de la défendre, tu en feras une pute !

 

LA MÈRE. Tu n’as que ce mot‑là à la bouche ! La porte s’ouvre. Entre tinette.

 

GINETTE. Bonsoir maman... Bonsoir papa.

 

Silence gêné.

 

LA MÈRE. Tu rentres tôt.

 

LE PÈRE. Tu as écouté derrière la porte ?

 

GINETTE, étonnée. J’arrive du gymnase.

 

LA MÈRE. Viens regarder ton costume.

 

LE PÈRE. J’aime les gens qui ouvrent les portes franche­ment... Au moins ça prouve qu’on a eu une éducation.

 

GINETTE. Petite maman... Tu es formidable !... Formi­dable !

 

LA MÈRE. Fais attention, c’est pas tout à fait terminé.

 

LE PÈRE. Je vais me coucher.

 

GINETTE. Je vais essayer la jupe tout de suite.

 

LA MÈRE. Pas ce soir...

 

GINETTE. Oh si ! Tout de suite, petite maman !

 

LA MÈRE. Demain est aussi un jour... Demain matin... D’ici là ton costume sera entièrement terminé... Va dormir, tu en as besoin.

 

NOIR

 

On continue à entendre le bruit de la machine à coudre.

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