Dominique Féret : Les yeux rouges , 1998

Publié le par Maltern














Dominique Féret, Les yeux rouges, 1998

 

CHARLES PIAGET



L'INTERVIEWER.‑ Quand vous en parlez, quand vous en rêvez, qu'est‑ce que pour vous Lip, maintenant, encore ?

CHARLES PIAGET.‑ Curieusement je n'ai jamais rêvé au conflit. Au contraire, il m'arrive encore mainte­nant de rêver au travail. Alors là, c'est le boulot qui revient quand je rêve de Lip.

L'INTERVIEWER. ‑ Quel était votre travail ?

CHARLES PIAGET. ‑ J'étais chef d'atelier. J'avais ap­pris que pour être un vrai responsable d'atelier, il faut toute une équipe et il faut avoir confiance en chacun dans sa fonction. Mais quand on arrive dans un endroit, on ne peut pas dire : j'ai confiance. Ce n'est pas vrai, on doit vérifier si réellement chacun est à sa place, s'il domine la situation. Je passais. On me disait : « Ce poste n'est pas bien réglé. On en bave. ‑ Bon, on va essayer d'examiner plus à fond. » J'appelais le régleur. Le régleur avait pour charge de s'assurer de la maintenance du poste.

L'INTERVIEWER. ‑ Les OS ?

CHARLES PIAGET. ‑ Les OS se tapent le boulot.

L'INTERVIEWER. ‑ Ils ne font qu'une opération ?

CHARLES PIAGET. ‑ Oui. Au montage de la montre, ils ne posaient qu'une aiguille. Pas deux. C'est d'ailleurs un truc dingue. En 1968 il y en a qui sont venus me trouver, disant : «On a discuté pour essayer de travailler moins con, travailler autrement. ‑ Voilà une équipe qui réfléchit! Qu'est‑ce qu'ils ont trouvé ? Ils ont trouvé un système d'aménagement de leur boulot ?‑ Ben, oui, ils disent qu'il faudrait au moins monter les deux aiguilles. ‑ Oh, non, non c'est pas vrai ! C'est tout ce qu'ils ont trouvé ! » On était tellement conditionnés. Le gros effort de réflexion en groupe : « Si on montait les deux aiguilles, ce serait intéressant !»

J'avais un copain chez Kelton Timex. On avait des machines semblables. Il me disait: « Moi, je me suis fait engueuler chez Kelton parce qu'on ne règle pas les machines assez vite. C'est à 2,5 secondes. Ils les veulent à 1,8 seconde, 2 secondes. Mais ce n'est pas possible! Le plateau tourne à une vitesse! On ne peut plus! » Alors, on lui avait dit: « Vous n'êtes pas dans le coup ! On va vous emmener à Atlanta aux Etats‑Unis où les jeunes Noirs y arrivent ! » Il est revenu, il était fou ! « C'est vrai, ils y arrivent ! A 1,8 ! »

Nous, ils nous avaient aussi demandé de descendre. Non, on ne descendra pas au‑dessous de 2,2. Non, on a vu les gens, on ne peut pas les transformer en robots comme ça. II faut trouver autre chose.

On ne peut plus rester les huit heures ou les huit heures et demie à l'établi. Il faut aussi sortir de temps en temps pour réfléchir et faire des actions de façon à montrer à l'extérieur qu'on veut que quelque chose change.

Ça a été terrible ! Par exemple dans les chaînes de montage: on ne peut pas réduire la cadence, on a ça dans le sang. Alors, on disait : « Arrêtez‑vous cinq minutes de plus de temps en temps ! » Là, on a vraiment vu des chaînes invisibles, des chaînes qui les ligotaient à leur poste de travail, le cerveau, les mains, tout. C'était incroyable : leur horizon avait cinquante centimètres au carré ! Et il a fallu des semaines pour sortir de cet esclavage‑là. Petit à petit, ils se sont déconditionnés et ça a commencé à aller mieux. On a commencé à avoir des dialogues, des discussions. C'était dur !

Moi, bien avant, j'avais vécu des grèves où j'étais écœuré. Par exemple en 1950. Toute la branche horlogère était en grève. Il y avait un permanent syndical qui était monté sur un petit muret qui nous a dit : « Eh ben voilà, maintenant vous rentrez chez vous et vous reviendrez demain à la salle David, et on vous dira un peu ce qu'il en est. » On était complétement scié ! « C'est pas vrai ! C'est comme ça les grèves ? ‑ Ah oui ! Comment veux‑tu que ce soit autrement ? ‑ Eux, ils vont aller négocier et nous on va retourner chez nous. Puis quand on reviendra... Oh, là!...»

Alors, évidemment, nous on a dit: on ne veut surtout pas des trucs comme ça. Il ne faut pas que ce soit nous qui négocions. Il faut que les gens soient là. Avant d'aller à la négociation, on s'asseyait en rond, les délégués. Et puis tout le monde était autour de nous, on était assis par terre. Et on disait : ils nous ont convoqués à seize heures. On y va. On répète un peu les différents points. On sait bien qu'à une négocia­tion, on n'a pas toujours tout. Est‑ce que sur ce point ­là, c'est capital ? Les gens disaient autour: « Ah oui, il ne faut pas lâcher ! ‑ Oui, attention : notre rapport de forces, eh ! oh ! On est assez solide, mais peut‑être pas non plus ! ‑ Ah ! bon... » Il y avait tout un état d'esprit. Autrement dit les gens avaient commencé à s'habituer à nous entendre réfléchir avant. Et on revenait, on disait : « On a demandé un peu de réflexion. Voilà ce qui est proposé. Attention à ne pas faire de surenchère ! » De même que dans les assem­blées générales, on ne votait pas immédiatement. On disait : « On arrête ! Maintenant chacun réfléchit pendant un quart d'heure. Il n'est pas question de voter ainsi sur le dernier qui vient de parler. Dans un quart d'heure on se décide ! »

C'étaient tous les éléments de la démocratie qu'on avait appliqués depuis pas mal de temps.

L'INTERVIEWER. ‑ Oui, mais vous étiez quand même le leader...

CHARLES PIAGET. ‑ Oui, je sais bien. Ça, ça a été terrible. C'est venu de ma maniaquerie à tout prépa­rer. Je suis un maniaque. Le soir, avant de m'endor­mir, je réfléchis. Bon, demain comment ça va se passer ? Dans le conflit, c'était tellement rapide à régler. Les assemblées générales, les journalistes arrivaient (oui, parce que les assemblées générales étaient ouvertes).

« T'as préparé ?

‑ Ah, non, merde ! ‑ T'as préparé ?

‑ Ah, oui, mais ce n'est pas une raison ! »

Je suis venu un peu plus fréquemment au micro, parce que j'avais préparé et que tout était cadré. Après, on a dit: tu vois, c'est vraiment une erreur, parce que les journalistes ont tout de suite commencé à braquer, ils ont besoin d'un leader, le voilà ! Alors qu'en fait... des fois je passais de mauvais quarts d'heure, je me suis fait engueuler plusieurs fois. Je me suis même fait interdire de parole pendant un certain nombre de jours.

A un moment donné le conflit avait pris une telle ampleur, c'était fou... Quand on a repris le travail, les horlogers bijoutiers (les détaillants) sont venus visi­ter Lip. Moi, je ne savais pas ça... mais un des copains de Lip qui faisait visiter aux horlogers bijoutiers m'a raconté qu'il y en avait qui lui glissaient un billet et qui lui disaient: « J'aimerais bien que tu m'emmènes dans l'atelier où travaille Charles Piaget et que je voie vraiment comment il est ! » Et ensuite le copain me disait : « Des fois c'est renversant, ils me disent : il a l'air d'être normal, il n'a pas l'air d'être quelqu'un... » J'avais aussi rencontré un patron dans la rue, là, quand je distribuais des tracts dans la rue.

L'INTERVIEWER. ‑ A cette époque‑là ?

CHARLES PIAGET. ‑ Pendant la bagarre, oui. Et puis, il m'avait dit : « Tu te rappelles, on était à l'école ensemble ? ‑ Ah, oui ! je dis, c'est vrai ! ‑ Mais t'étais gentil dans ce temps‑là. Qu'est‑ce que t'es devenu ? » Je lui dis : « Je suis toujours aussi gen­til ! » Mais pour lui, j'étais devenu quelqu'un de fantastique, je ne sais pas, alors que non...

L'INTERVIEWER. ‑ Vous aimiez prendre la parole ?

CHARLES PIAGET. ‑ Au début, pas trop. Après, oui, ça allait ! Une fois que j'ai pris l'habitude. Oh, je n'aimais pas avant. Je me rappelle: je ne voulais pas y aller, et petit à petit, il fallait se forcer. Je me rappelle au PSU, un coup, ils m'avaient demandé. J'ai pas pu ! Je suis paniqué. Non, je ne peux pas ! Je ne connaissais pas bien le sujet. J'avais eu beau le regarder, ces phrases politiques, tout ça, je n'arrivais pas bien à les sentir. J'ai dit : non, je ne vais pas prendre la parole. Ils l'avaient fait... Ils expliquaient très bien. C'était bien fait. Là, je sais que j'étais paniqué. Et petit à petit à Lip, j'ai pris de l'assurance. Ce que je veux dire par là, c'est que je préparais le truc pour le lendemain, pour que ça ne soit pas oublié.

L'INTERVIEWER. ‑ Vous avez été candidat député du PSU.

CHARLES PIAGET. ‑ Ouais, un coup, ils m'avaient bombardé candidat ! (Rires.) C'était quand ? Peut‑être un peu avant 68.

L'INTERVIEWER. ‑ Comment ça s'est passé ?

CHARLES PIAGET. ‑ Je reconnais que j'étais moins à l'aise. Après, j'ai commencé à comprendre. Au dé­but, j'étais pas bien à l'aise. Parce que moi, il fallait que je fasse le lien avec l'expérience que j'avais, ce que je connaissais. Les grands trucs, je n'aimais pas bien. Il y avait le bouquin que Rocard avait fait, avec le comité. Je me rappelle. On le lisait. Il y avait des choses qu'on comprenait, il y en avait d'autres c'était un peu... un peu de la théorie. Je me rappelle un coup, à Nice, j'avais fait un meeting. Ils me parlent d'un fameux théoricien, je l'ai encore entendu à la télé, il y a pas longtemps, cet Italien‑là...

L'INTERVIEWER. ‑ Ricardo ?

CHARLES PIAGET. ‑ Un célèbre théoricien de la gau­che.

L'INTERVIEWER. ‑ Gramsci.

CHARLES PIAGET. ‑ Voilà ! « Oui, j'ai déjà entendu parler de Gramsci. Je ne l'ai jamais lu. ‑ Ah, bon ! » Ensuite, ils me questionnent encore sur d'autres. « .Je ne l'ai jamais lu, celui‑là non plus. » Ça ne faisait pas bien. C'était pas heureux. Alors il y en a qui ont commencé à rigoler. « Oh, oh, oh, bon, finalement, t'es dans une boîte. ‑ Bien oui, j'ignore ces trucs‑là. Oui, j'ai lu les documents du PSU. Mais je n'ai pas lu Gramsci. » Ils avaient tout lu, tous les théoriciens. Ben, voilà... On avait besoin d'une théorie qui venait couronner des pratiques, parce que reprendre la théo­rie... Ou alors, il fallait répéter les phrases bêtement, sans les vivre. Et ça, c'est vraiment pénible ! Quand on vit pas... Moi, je vois bien quand je fais quelque chose : récemment, on a fait quelque chose sur les fameuses histoires des fonds de pension, on le vit ça, on le vit, le chômage et tous ces trucs‑là: ça, ça va. On peut écrire. On se sent à l'aise.

De gauche à droite, à la tribune: Charles Piaget, Raymond Burgy, délégués CFDT; Edmond Maire, secrétaire général CFDT;Georges Séguy, secrétaire générale CGT; Georges Maurivard (CGT).


L'INTERVIEWER. ‑ Je vais vous poser presque une dernière question. Nous n'avons pas tellement parlé, lors de nos deux entretiens, du côté un peu fête de cette affaire‑là.

CHARLES PIAGET. ‑ Ah oui! Ah oui! Ah oui! Alors là, le côté fête, ce n'était pas mon genre. (Rire de l'Inter­viewer.) Pas du tout ! Ça c'était le côté terrible des Marc Jehin, Raguénès, Michel Cugney, tous ceux‑là. C'est des gens qui savaient faire la convivialité, la fête. Heureusement qu'ils étaient là! Parce que avec moi, ça aurait été plutôt barbant !

Ce que j'ai appris quand même, c'est que lorsque ça a été lancé, lorsqu'il y a eu une dynamique, une lutte qui fonctionne, eh bien, je me suis rendu compte que ça tourne. Des fois, moi, j'étais un peu découragé. Ah, non, non, là, c'est pas bien ! il y a tellement à améliorer dans ce truc‑là. Je me rappelle j'étais parti ‑ j'avais vu cette commission des voyages, là, des déplacements pour aller prendre la parole, c'est vrai­ment pas sérieux leur tableau, non, non, c'est pas à jour, j'étais découragé ‑ je suis parti. Et puis, je suis rentré chez moi. J'étais complètement assommé. C'était peut‑être aussi le stress, tout ça. Je suis resté presque vingt‑quatre heures sans bouger. Et puis après, je suis revenu. Et je me dis : ça tourne ! Tout tournait ! Les machines fonctionnaient. « Bon, alors, ça va mieux ? ‑ Ben, oui, ça va mieux ! ‑ T'étais pas bien l'autre coup ?‑ Ben, oui, j'étais pas bien ! » Là, j'avais compris. Je me dis : bon, même si il y a trois ou quatre dans la bande qui sont pas bien, c'est pas pour autant... Le mouvement, il tourne ! Il tourne peut‑être pas comme je le voudrais, rubis sur l'ongle, enfin, ça tourne !

J'ai compris encore très récemment comme je milite à AC contre le chômage. Certaines organisations nous ont invités quand même, bien qu'on les ait agressées en leur disant que ce n'était pas normal leur conduite par rapport aux Assedic. Par exemple, on est allés à FO‑et je suis allé aussi à la CFDT ‑on est allés à FO, quand on est rentrés là‑dedans, ahh ! ça sentait l'eau de Javel. Aseptisé. Tout nettoyé. Impeccable. Alors, j'ai eu les deux trucs contradictoires dans ma tête. J'aime bien quand tout est net... et je me suis dit c'est vrai, ça sent la mort ! C'est pas le mouvement ! La vie, c'est des dossiers qui traînent, c'est des chaises qui ont pas été rangées, c'est des gens qui passent ! On n'a vu personne. On n'a pas vu un chat passer pendant les deux heures qu'on est restés avec eux. En effet, mon idée n'était pas bonne, peut‑être pour certaines préparations...

L'INTERVIEWER. ‑ Mon idée n'était pas bonne... ?

CHARLES PIAGET. ‑ Mon idée de perfectionnisme, quand je suis allé à FO. Moi, j'étais celui qui le soir refaisait le tour de l'usine pour ramasser les vieux papiers, les papiers gras. « Ah ! D'accord, si ça te fait plaisir, vas‑y, il n'y a pas que ça à faire ! » Je ne pouvais pas supporter des choses qui étaient sales, qui étaient pas... C'est vrai que les copains m'ont montré qu'il y avait d'autres choses.

J'étais trop sérieux, alors qu'eux, avec la fête... Moi, je peux pas bien... Je suis pas à l'aise là‑dedans. Mais je sais qu'ils avaient parfaitement raison: la fête, tout ce qu'ils ont organisé comme fêtes, c'était indispen­sable. Moi, j'ai fait l'effort, j'y allais. C'est vrai, je n'ai jamais été ni dans les dancings, j'ai jamais tellement... pffft...

L'INTERVIEWER. ‑ Vous savez danser ?

CHARLES PIAGET. ‑ Non, rien ! Alors, là, je suis vraiment pas terrible là‑dessus. Moi, je disais: oh, là, là, j'écoute. Mais, ils étaient bons, ils étaient très bons ! Ils ont vraiment organisé des bons trucs !

L'INTERVIEWER. ‑ Vous y alliez quand même ?

CHARLES PIAGET. ‑ Mais aucun apport d'idées, là, vraiment... Heureusement qu'ils étaient là !

L'INTERVIEWER. ‑ Vous dansiez quand même...

CHARLES PIAGET. ‑Non, mais je venais là. J'étais avec eux. J'aimais bien d'ailleurs. Même des fois je me marrais. C'étaitbien ! C'étaitbien ! Mais c'étaitpas... Après, ils avaient eu d'autres idées : les gardes de l'usine, tout ça, il fallait faire ça par affinités. Alors que moi, j'étais plutôt : « Les gardes c'est sérieux, c'est pas... ‑Ah, t'es emmerdant ! Il faut aussi que ce soit la fête. ‑ Bon, alors, d'accord ! » (Rire de Charles Piaget.) Moi, je faisais la ronde la nuit sans lumière, pour être plus à même de surprendre, pour voir s'il y avait quelque chose qui n'allait pas. Finalement, je crois qu'ils avaient raison.

L'INTERVIEWER. ‑ Vous aimiez bien les grandes mani­festations dans la rue ?

CHARLES PIAGET. ‑Ah oui ! Ça, ça va. Ça, au contraire, moi, avec bien d'autres, on voulait que ces manifes­tations soient vivantes. Je m'aperçois que mainte­nant, ils ont drôlement évolué. J'ai participé à une manifestation des femmes à Paris, l'année dernière ; ils ont beaucoup d'idées, ils ont des présentations. A l'époque, on avait des défilés tristounets. On a essayé d'égayer. On avait amené de la musique. Avoir des slogans de bonne qualité ! Que ça ait un air dynami­que de fête ! Confectionner des tissus : moi, j'aime encore bien, c'est plutôt l'organisation de la fête, la fête comme un bal, ça je connaissais pas bien. Par contre, je demandais un boulot, qu'on me donne un boulot ! (Rire de l'Interviewer.) Ah, oui, ça c'est sûr ! (Rire de l'Interviewer.) Parce que nous, on était un peu plus fréquemment dans un bureau pour réfléchir. On avait dit: non, attention, chacun d'entre nous doit passer la serpillière au restaurant sur toute la surface. Bon, on est comme les autres. Ah, non, non ! Il n'y a pas d'intellectuels.

On prépare le matériel pour la manif. C'est nous aussi. On y va aussi. Et puis, c'est indispensable. Pour AC, c'est pareil. Il faut être avec eux. On va prendre des bouquins... La première chose à faire, c'est d'al­ler devant les ANPE, c'est d'écouter et de voir avec eux. Quand on les aura déjà bien compris, bien écoutés, on pourra bien parler. Mais pas avant !

De toute façon, on se déforme. On est en train de s'échapper de la réalité. On a besoin d'être un peu avant‑gardiste. Oui, il faut aussi dire. Oser dire que le chômage est à proscrire. Oser dire ! Et il faut aussi plonger avec eux !

CHARLES PIAGET. ‑ La gauche, pendant les deux septennats de Mitterrand, ils ont voulu tellement être pris au sérieux par la nouvelle classe patronale et financière qu'ils en ont trop fait. Et puis, ils ont eu des gens parmi eux qui n'étaient pas réguliers, affairistes et puis finalement, ils ont eu...

L'INTERVIEWER. ‑ Vous pensez à qui...?

CHARLES PIAGET. ‑ Je sais pas... Les Boutebil, les comment... Il y a eu des maires de villes. Même Bérégovoy. Bérégovoy, c'est quelqu'un... on va pas aller reprocher. Mais dans notre esprit, tel qu'on navigue etc. Non ! là‑dessus on est intransigeant ! Je vois ma fille. Elle me dit: « Tu connais le maire ! ‑Oui, le maire, c'est un gars que je connais bien! »Elle me dit : « Si tu parlais pour moi, je suis CES à la mairie. » J'ai jamais rien fait pour qu'elle soit CES. « Eh ben, au lieu de naviguer comme CES, ils pour­raient me prendre comme contractuelle ! » Non, je ne veux pas, je veux pas, il y a une règle qui a été fixée il y a des examens, les gens les passent, donc c'est au tour de celui qui a eu l'examen, moi, je veux pas. « Oui, je te reconnais pas comme mon père ! » On a des fois des vraies engueulades !

L'INTERVIEWER. ‑ Elle a quel âge votre fille ?

CHARLES PIAGET. ‑ Oh, elle a vingt ans... C'est vrai qu'elle est misère. Elle en bave. Elle a vingt‑quatre ans maintenant.

L'INTERVIEWER. ‑ Elle vit chez vous ?

CHARLES PIAGET. ‑ Oui, oui. Elle a essayé de vivre dans un appart'. On avait fait son budget et tout ça. Elle arrivait à retrouver des petits boulots et puis tout d'un coup, elle a pas réussi. Elle a pas pu payer son appart' et elle est revenue là. Bon, ça s'est réglé comme ça!

L'INTERVIEWER. ‑ C'est votre seul enfant ?

CHARLES PIAGET. ‑Non, j'en ai six. J'en avais trois au chômage à un moment donné. Maintenant ça va. Maintenant ils ont tous du travail. Cette fois, c'est bien. II n'y a plus qu'elle. C'est pour revenir à cette idée. II y a une déontologie et il y a une certaine droiture. On gagne une certaine somme, oui, mais on n'est pas des gens qui en veulent toujours plus, ou des choses comme ça et moi, je dis que la déontologie... Mais enfin, qu'est‑ce que c'est que ce gars qui était dans l'entourage de Bérégovoy, il passait tous ses week‑ends avec des milliardaires. S'il avait des wee-k­ends à sacrifier, il fallait qu'il aille à la base, dans une section syndicale, ou dans une section du PS et dire, voilà, mon boulot. Je sais, il devrait y avoir une espèce d'obligation. Je regrette, le samedi, le diman­che, tu repars à la base ou le soir et puis, tu restes pas plus de deux ans, je sais pas, mais ce PS... Moi, ce que j'aimais bien, c'était que j' étais sous contrôle. J'aurais quelquefois tendance à m'évader, mais il y a les copains qui sont là. Oh ! Attention, ils te rechopent tout de suite. « Il y a deux dimanches que t'es pas venu. » Moi, je sais que j'aimais pas les congrès, tout ça ! « Il y a deux fois où on t'a pas vu. ‑ Oui, je sais, bon. D'accord ! J'ai compris: cette fois, il faut que je vienne ! » Mais il y a quand même une équipe ! Dans une équipe municipale, le maire est sous contrôle ou quoi ? Tout à coup, on apprend qu'il détournait, qu'il passe des marchés, oh, là, là, là...!

L'INTERVIEWER. ‑ Pas le vôtre ?

CHARLES PIAGET. ‑ Pas le nôtre. Je pense que c'est un gars pas mal. Il a peut‑être des côtés... Mais non. Ça, c'est quelque chose qui est indispensable si on veut une... Je ne vois pas pourquoi un parlementaire trus­terait. Non, ou alors : il faut que tu changes de parti. Si tu trustes plusieurs trucs. Non... Enfin, bon, mais quoi...

L'INTERVIEWER. ‑ Ces valeurs, elles existaient avant Lip pour vous ?

CHARLES PIAGET. ‑ Moi, j'ai fait partie de l'ACO (Action catholique ouvrière) pendant pas mal d'an­nées. On essayait de se remettre en cause. On défend telle idée. Est‑ce qu'elle est vraiment bonne ? Il faut quand même écouter les autres et puis : est‑ce qu'on la défend d'une manière correcte ? Comment on a été... Bon, voilà. On avait tout le temps cette espèce d'interrogatoire que je me refais de temps en temps.

L'INTERVIEWER. ‑ L'appartenance à l'Eglise ?

CHARLES PIAGET. ‑ Non, non.

L'INTERVIEWER. ‑ Vous avez pris vos distances Pen­dant Lip ou après ?

CHARLES PIAGET. ‑ Ça a commencé pendant Lip. D'ailleurs, j'ai essayé de m'analyser. J'ai jamais été vraiment... J'arrivais pas à sortir le langage comme les copains. Ils avaient des beaux discours. Quand ils reprenaient tous les thèmes sur Jésus‑Christ, je pou­vais pas. Je n'y arrive pas. II n'y avait pas une conviction. Moi, j'avais comme conviction, oui, il y a un certain nombre d'évangiles, il y a un certain nombre de paroles, ça, ça me botte !

Dieu, c'était moins... Mais finalement je me suis rendu compte que c'est les hommes qui parlent. Cette organisation, est‑ce qu'elle a même un sens ? Est‑ce qu'elle a un sens du bien et du mal, pffft... Je sais pas. Elle fait quelque chose. Elle organise. Par contre, nous on peut sans doute avoir un sens du bien et du mal. Je ne sais même pas si la nature, entre guillemets, veut le bien ou le mal. C'est pas sûr, en tout cas, elle le montre pas. Je crois que l'ultralibéralisme est parfaitement en symbiose avec la nature, sauf pour la dégradation du milieu naturel. Mais autrement, il est prédateur. Il est tout à fait en symbiose. Celui qui s'adapte vit et celui qui ne s'adapte pas doit mourir.

L'INTERVIEWER. ‑ Pourquoi encore cette action avec le chômage, avec AC contre le chômage ? Vous allez me dire : « J'ai été pris. »

CHARLES PIAGET. ‑ Ah oui! De temps en temps, je me pose encore la question ! Mais qu'est‑ce que je fous encore dans ces histoires‑là ? C'est pas moi qui vais changer les choses ! Je suis encore repris là‑dedans. J'y repasse encore des week‑ends. C'est idiot. Et puis, après, je me dis: il y a quand même une situation qui est intolérable. J'ai vu des gens encore l'autre jour, je vais peut‑être pas pouvoir faire grand‑chose, mais je vais pouvoir faire un petit bout avec eux. Bon, voilà ! Mais je n'ai pas la foi solide. Je me pose sans arrêt des questions. Je me dis: mince ! je vais jusque‑là. J'en ai marre. Je vais pas plus loin que ça. Parce que quand même ça bouffe! Et puis après, je redépasse cette limite‑là. Une fois... Moi, j'admirais toujours le Roland...

L'INTERVIEWER. ‑ Roland ?

CHARLES PIAGET. ‑Roland Vittot. (Très ému.) Lui, c'était la foi !... solide comme une montagne.

L'INTERVIEWER. ‑ C'était ?

CHARLES PIAGET. ‑ C'était : je ne sais plus où il est maintenant. Mais il m'ébahissait ! Je suis quelqu'un qui doute (très ému), pas sur les points fondamentaux, mais qui doute ! Après tout, merde, la vie c'est autre chose aussi ! D'ailleurs moi, je me suis fait beaucoup de reproches, pffft... par rapport à ma première femme, parce que je lui ai pas fait... J'ai pas été correct tout le temps parce que j'ai trop pris... C'était un peu facile parce qu'il y avait quelqu'un qui était là et qui assurait tout. C'est facile de faire le malin et puis d'être celui qui... explique... et puis tout, mais parce qu'il a sa base arrière qui est solide. Après, elle a eu le cancer, c'est une catastrophe ! Et là, j'ai beaucoup, beaucoup, beaucoup réfléchi. Alors maintenant, j'essaie de chan­ger, je m'oblige à faire des tâches, la vaisselle c'est moi qui la fais, je fais... le linge, le linge, je lave de temps en temps... Je fais de gros ménages, j'essaie, mais je me dis : j'ai loupé un tas de trucs, j'ai loupé pas mal d'années de beaucoup de choses !




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