Beckett Samuel 1906-1989 [01] La dernière bande.

Publié le par Maltern

Beckett Samuel 1906-1989 [01] La dernière bande.

 

 

Un soir, tard, d’ici quelque temps.

La turne de Krapp.

A l’avant‑scène, au centre, une petite table dont les deux tiroirs s’ouvrent du côté de la salle.

Assis à la table, face à la salle, c’est‑à­dire du côté opposé aux tiroirs, un vieil homme avachi : Krapp.

Pantalon étroit, trop court, d’un noir pisseux. Gilet sans manches d’un noir pis­seux, quatre vastes poches. Lourde mon­tre d’argent avec chaîne. Chemise blanche crasseuse, déboutonnée au cou, sans col. Surprenante paire de bottines, d’un blanc sale, du 9.8 au moins, très étroites et pointues.

Visage blanc. Nez violacé. Cheveux gris en désordre. Mal rasé.

Très myope (mais sans lunettes). Dur d’oreille.

Voix fêlée très particulière.

Démarche laborieuse.

Sur la table un magnétophone avec microphone et de nombreuses boîtes en carton contenant des bobines de bandes impressionnées.

La table et environs immédiats baignés d’une lumière crue. Le reste de la scène dans l’obscurité.

Krapp demeure un moment immobile, pousse un grand soupir, regarde sa montre, farfouille dans ses poches, en sort une enveloppe, la remet, farfouille de nouveau, sort un petit trousseau de clefs, l’élève à hauteur des yeux, choisit une clef, se lève et, va vers le devant de la table. Il se baisse. fait jouer la serrure du premier tiroir, regarde dedans, y promène la main, en sort une bobine, l’examine de tout près, la remet, referme le tiroir à clef, fait jouer la serrure du second tiroir, regarde dedans, y promène la main, en sort une grosse banane, l’examine de tout près, referme le tiroir à clef, remet les clefs dans sa poche. Il se retourne, s’avance jusqu’au bord de la scène, s’arrête, caresse la banane, l’épluche, laisse tomber la peau à ses pieds, met le bout de la banane dans sa bouche et demeure immobile, regardant dans le vide devant lui. Finalement il croque le bout de la banane, se détourne et se met à aller et venir au bord de la scène, dans la lumière, c’est‑à‑dire à raison de quatre ou cinq pas au plus de chaque côté, tout en mastiquant méditativement la banane. Il marche sur la peau, glisse, manque de tomber, se rattrape, se penche, regarde la peau et finalement la pousse du pied, tou­jours penché, par‑dessus le bord de la scène dans la fosse. Il reprend son va‑et-­vient, finit de manger la banane, retourne à la table, s’asseoit, demeure un moment immobile, pousse un grand soupir, sort les clefs de sa poche, les élève à hauteur des yeux, choisit une clef, se lève et va vers le devant de la table, fait jouer la serrure du second tiroir, en sort une seconde grosse banane, l’examine de tout près, referme le tiroir à clef, remet les clefs dans sa poche, se retourne, s’avance jus­qu’au bord de la scène, s’arrête, caresse la banane, l’épluche, flanque la peau dans la fosse, met le bout de la banane dans sa bouche et demeure immobile, regardant dans le vide devant lui. Finalement il a une idée, met la banane dans une poche de son gilet d’où le bout émergera et de toute la vitesse dont il est capable s’en va au fond de la scène dans l’obscurité. Dix secondes. Bruit de bouchon qu’on tire. Quinze secondes. Il revient dans la lu­mière, portant un vieux registre, et s’asseoit à la table. Il pose le registre sur la table, s’essuie la bouche, s’essuie les mains à son gilet, les claque et les frotte.

 

 

KRAPP (avec vivacité). ‑ Ah ! (Il se penche sur le registre, tourne les pages, trouve l’inscription qu’il cherche, lit.) Boîte... trrois... bobine... ccinq. (Il lève la te".te et regarde fixement devant lui. Avec délectation.) Bobine ! (Pause.) Bobiiine ! (Sourire heureux. Il se penche sur la table et commence à farfouiller dans les boîtes en les examinant de tout près.) Boîte... trrois... trrois... quatre... deux... (avec sur­prise)... neuf ! nom de Dieu !... sept... ah ! petite coquine ! (Il prend une boîte, l’examine de tout près.) Boîte trrois. (Il la pose sur la table, l’ouvre et se penche sur les bobines qu’elle contient.)

Bobine... (il se penche sur le registre)... ccinq… (il se penche sur les bobines)…ccinq... ccinq… ah !petite fripouille ! (Il sort une bobine, l’examine de tout près.) Bobine ccinq. (Il la pose sur la table, referme la boite trois, la remet avec les autres, re­prend la bobine.) Boîte trrois, bobine cinq. (Il se penche sur l’appareil, lève la tête. Avec délectation.) Bobiiine ! (Sou­rire heureux. Il se penche, place la bobine sur l’appareil, se frotte les mains.) Ah ! (Il se penche sur le registre, lit l’inscription en. bas de page.) Maman en paix enfin... Hm... La balle noire... (Il lève la tête, regarde dans le vide devant lui. Intrigué.) Balle noire ?... (Il se pen­che de nouveau, sur le registre, lit.) La boniche brune... (Il lève la tête, rêvasse, se penche de nouveau sur le registre, lit.) Légère amélioration de l’état intestinal... Hm... Mémorable... quoi ? (Il regarde de plus près, lit.) Equinoxe, mémorable équinoxe. (Il lève la tête, regarde dans le vide devant lui. Intrigué.) Mémorable équinoxe ?... (Pause. Il hausse les épaules, penche de nouveau sur le registre, lit) Adieu à l’a... (il tourne la page) ...mour.

 

Il lève la tête, rêvasse, se penche sur l’appareil, le branche et prend une posture d’écoute, c’est‑à‑dire le buste incliné en avant, les coudes sur la table, la main en cornet dans la direction de l’appareil, le visage face à la salle.

 

BANDE (voix forte, un peu solennelle manifestement celle de Krapp à une el que très antérieure). ‑ Trente‑neuf ans aujourd’hui, solide comme un ‑ (En voulant s’installer plus confortablement il fait tomber une des boîtes, jure, débranche l’appareil, balaye violemment boîtes registre par terre, ramène la bande au point de départ, rebranche l’appareil, reprend sa posture.) Trente‑neuf ans au­jourd’hui, solide comme un pont, à part mon vieux point faible, et intellectuelle­ment, j’ai maintenant tout lieu de le soup­çonner, au... (il hésite)... à la crête de la vague ‑ ou peu s’en faut. Célébré la solennelle occasion, comme toutes ces dernières années, tranquillement à la Taverne. Personne. Resté assis devant le feu, les yeux fermés, à séparer le grain de la balle. Jeté quelques notes sur le dos d’une enveloppe. Heureux d’être de retour dans ma turne, dans mes vieilles nippes. Viens de manger, j’ai regret de le dire, trois bananes et ne me suis abstenu d’une quatrième qu’avec peine. Du poison pour un homme dans mon état. (Avec véhé­mence.) A éliminer ! (Pause.) Le nouvel éclairage au‑dessus de ma table est une grande amélioration. Avec toute cette obscurité autour de moi je me sens moins seul. (Pause.) En un sens. (Pause.) J’aime à me lever pour y aller faire un tour, puis revenir ici à... (il hésite)... moi. (Pause.) Krapp.

 

Pause.

 

Le grain, voyons, je me demande ce que j’entends par là, j’entends... (il hésite)... je suppose que j’entends ces choses qui en vaudront encore la peine quand toute la poussière sera ‑‑ quand toute ma pous­sière sera retombée. Je ferme les yeux et je m’efforce de les imaginer.

 

Pause. Krapp ferme les yeux, brièvement.

 

Extraordinaire silence ce soir, je tends l’oreille et n’entends pas un souffle. La vieille Miss McGlome chante toujours à cette heure‑ci. Mais pas ce soir. Des chan­sons du temps où elle était jeune fille, dit‑elle. Difficile de l’imaginer jeune fille. Merveilleuse vieille cependant. Du Connaught, j’ai l’impression. (Pause.) Est‑ce que je chanterai quand j’aurai son âge, si jamais j’ai son âge ? Non. (Pause.) Est‑ce que je chantais quand j’étais jeune garçon ? Non. (Pause.) Est‑ce que j’ai jamais chanté ? Non.

 

Pause.

 

Viens juste d’écouter une vieille année, des passages au hasard. Je n’ai pas vérifié dans le livre, mais ça doit nous ramener dix ou douze ans en arrière ‑ au moins. Je crois qu’à ce moment‑là je vivais encore avec Bianca dans Kedar Street, enfin par à‑coups. Bien sorti de ça, ah foutre oui ! C’était sans espoir. (Pause.) Pas grand’chose sur elle, à part un hommage à ses yeux. Enthousiaste. Je les ai revus tout à coup. (Pause) Incomparables ! (Pause.) Enfin... (Pause.) Sinistres ces exhuma­tions, mais je les trouve souvent ‑ (Krapp débranche l’appareil, rêvasse, rebranche l’appareil) ‑ utiles avant de me lancer dans un nouveau... (il hésite)... retour en arrière. Difficile de croire que j’aie jamais, été ce petit crétin. Cette voix ! Jésus ! Et ces aspirations ! (Bref rire auquel Krapp se joint.) Et ces résolutions. (Bref rire a quel Krapp se joint.) Boire moins, notai ment. (Bref rire de Krapp seul.) Des statistiques. Mille sept cents heures sur les huit mille et quelques précédentes volatilisées rien que dans les débits de boisson. Plus de 20 %, disons 40 % de sa vie de veille. (Pause.) Plans pour une vie sexuelle moins... (il hésite)... absorbante. Dernière maladie de son père. Poursuit toujours plus languissante du bonheur. Fiasco des laxatifs. Ricanements sur ce qu’il appelle sa jeunesse et action de grâces qu’elle soit finie. (Pause.) Fausse note là. (Pause.) Ombre de l’opus…

magnum. Et pour finir un ‑ (rire bref) ‑ jappement à l’adresse de la Providence. (Rire prolongé auquel Krapp se joint.) Que reste‑t‑il de toute cette misère ? Une fille dans un vieux manteau vert sur un quai de gare ? Non ?

 

Pause.

 

Quand je regarde ‑

 

Krapp débranche l’appareil, rê­vasse, regarde sa montre, se lève et s’en va au fond de la scène dans l’obscurité. Dix secondes. Bruit de bouchon qu’on tire. Dix secondes. Second bouchon. Dix secondes. Troisième bouchon. Bribe soudaine de chant chevrotant.

 

KRAPP (chantant).

L’ombre descend de nos montagnes,

L’azur du ciel va se ternir,

Le bruit se tait ‑

 

Accès de toux. Il revient dans la lumière., s’asseoit, s’essuie la bouche,

rebranche l’appareil, reprend sa pos­ture d’écoute.

 

BANDE. ‑ en arrière vers l’année écou­lée, avec peut‑être ‑ je l’espère ‑ quel­que chose de mon vieux regard à venir, il y a naturellement la maison du canal où maman s’éteignait, dans l’automne finissant, après une longue viduité (Krapp sursaute), et le ‑ (Krapp débran­che l’appareil, ramène la bande un peu en arrière, approche l’oreille de l’appareil, le rebranche) ‑ s’éteignait, dans l’automne finissant, après une longue viduité, et le ‑

 

Krapp débranche l’appareil, lève la tête, regarde dans le vide devant lui. Ses lèvres remuent sans bruit en formant les syllabes de viduité. Il se lève, s’en va au fond de la scène dans l’obscurité, revient avec un énorme dictionnaire, s’asseoit, le pose sur la table et cherche le mot.

 

KRAPP (lisant dans le dictionnaire). ‑Etat ‑ ou condition ‑ de qui est ‑ ou demeure ‑ veuf ‑ ou veuve. (Il lève la tête. Intrigué.) Qui est ‑ ou demeure ?... (Pause. Il se penche de nouveau sur le dic­tionnaire, tourne les pages.) Veuf... veuf... veuvage... (Lisant.) Les voiles épais du veuvage... Se dit aussi d’un animal, par­ticulièrement d’un oiseau... L’oiseau veuve ou tisserin... Plumage noir des mâles... (Il lève la tête. Avec délectation.) L’oiseau veuve !

 

Pause. Il ferme le dictionnaire, rebranche l’appareil, reprend sa pos­ture d’écoute.

 

BANDE. ‑ banc près du bief d’où je pouvais voir sa vitre. Je restais là, assis dans le vent cinglant, souhaitant qu’elle en finisse. (Pause.) Presque personne, quelques habitués seulement, des boniches, des enfants, des vieillards, des chiens. J’ai fini par bien les connaître ‑oh je veux dire de vue bien sûr ! Je me rappelle surtout une jeune beauté brune, toute blancheur et amidon, une poitrine incomparable, qui poussait un grand lan­dau à capote noire, d’un funèbre ! Cha­que fois que je regardais dans sa direction elle avait les yeux sur moi. Et pourtant quand j’ai eu la hardiesse de lui adresser la parole ‑ sans avoir été présenté ‑ elle a menacé d’appeler un agent. Comme si j’en voulais à sa vertu ! (Rire.) Le visage qu’elle avait ! Les yeux ! Comme des... (il hésite)... chrysolithes ! (Pause.) Enfin... (Pause.) J’étais là quand ‑ (Krapp débranche l’appareil, rêvasse, rebranche l’appareil) ‑ le store s’est baissé, un de ces machins marron sale qui s’enroulent, là en train de jeter une balle pour un petit chien blanc, ça c’est trouvé comme ça. J’ai levé la tête, Dieu sait pourquoi, et voilà, ça y était. Une affaire finie, enfin. Je suis resté là quelques instants encore, assis sur le banc. avec la balle dans la main et le chien qui jappait après et la mendiait de. la patte. (Pause.) Instants. (Pause.) Ses instants à elle, mes instants à moi. (Pause.) Les instants du chien. (Pause.) A la fin je la lui ai donnée et il l’a prise dans sa gueule, doucement, doucement. Une petite balle de caoutchouc, vieille, noire, pleine, dure. (Pause.) Je la sentirai, dans ma main, jusqu’au jour de ma mort. (Pause.) J’aurais pu la garder. (Pause.) Mais je l’ai donnée au chien.

 

Pause.

 

Enfin...

 

Pause.

 

Spirituellement une année on ne peut plus noire et pauvre jusqu’à cette mémo­rable nuit de mars, au bout de la jetée, dans la rafale, je n’oublierai jamais, où tout m’est devenu clair. La vision, enfin. Voilà j’imagine ce que j’ai surtout à enregistrer ce soir, en prévision du jour où mon labeur sera... (il hésite)... éteint et où je n’aurai peut‑être plus aucun sou­venir, ni bon ni mauvais, du miracle qui... (il hésite)... du feu qui l’avait embrasé. Ce que soudain j’ai vu alors, c’était que la croyance qui avait guidé toute ma vie, à savoir ‑ (Krapp débranche impatiem­ment l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) ‑ grands rochers de granit et l’écume qui jaillissait dans la lumière du phare et l’anémomètre qui tourbillonnait comme une hélice, clair pour moi enfin que l’obscurité que je m’étais toujours acharné à refouler est en réalité mon meilleur ‑ (Krapp débran­che impatiemment l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) ‑ indes­tructible association jusqu’au dernier sou­pir de la tempête et de la nuit avec la lumière de l’entendement et le feu - (Krapp jure. débranche l’appareil, fait avancer la bande, rebranche l’appareil) ‑ mon visage dans ses seins et ma main sur elle. Nous restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait, et nous remuait, doucement, de haut en bas, et d’un côté à l’autre.

 

Pause.

 

Passé minuit. Jamais entendu pareil silence. La terre pourrait être inhabitée.

 

Pause.

 

Ici je termine ‑

 

Krapp débranche l’appareil, ra­mène la bande en arrière, rebranche l’appareil.

 

‑ le haut du lac, avec la barque, nagé près de la rive, puis poussé la barque au large et laissé aller à la dérive. Elle était couchée sur les planches du fond, les mains sous la tête et les yeux fermés.

Soleil flamboyant, un brin de brise, l’eau un peu clapoteuse comme je l’aime. J’ai remarqué une égratignure sur sa cuisse et lui ai demandé comment elle se l’était faite. En cueillant des groseilles à maque­reau, m’a‑t‑elle répondu. J’ai dit encore que ça me semblait sans espoir et pas la peine de continuer et elle a fait oui sans ouvrir les yeux. (Pause.) Je lui ai demandé de me regarder et après quelques instants ‑ (pause) ‑ après quelques instants elle l’a fait, mais les yeux comme des fentes à cause du soleil. Je me suis penché sur elle pour qu’ils soient dans l’ombre et ils se sont ouverts. (Pause.) M’ont laissé entrer. (Pause.) Nous déri­vions parmi les roseaux et la barque s’est coincée. Comme ils se pliaient, avec un soupir, devant la proue ! (Pause.) Je me suis coulé sur elle, mon visage dans ses seins et ma main sur elle. Nous restions là, couchés, sans remuer: Mais, sous nous, tout remuait. et nous remuait, doucement, de haut en bas, et d’un côté à l’autre.

 

Pause.

 

Passé minuit. Jamais entendu ‑

 

Krapp débranche l’appareil, rê­vasse. Finalement il farfouille dans ses poches, rencontre la banane, la sort, l’examine de tout près, la remet, farfouille de nouveau, sort l’enve­loppe, farfouille de nouveau, remet l’enveloppe, regarde sa montre, se lève et s’en va au fond de la scène dans l’obscurité. Dix secondes. Bruit de bouteille contre du verre. Puis bref bruit de siphon. Dix secondes. De nouveau la bouteille contre le verre, sans plus. Dix secondes. Il revient d’un pas mal assuré dans la lumière, va vers le devant de la table, sort ses clefs, les élève à hauteur des yeux, choisit une clef, fait jouer la serrure du premier tiroir, regarde dedans, y promène la main, en sort une bobine, l’examine de tout près, referme le tiroir à clef, remet les clefs dans sa poche, va s’asseoir, enlève la bobine de l’appareil, la pose sur le dictionnaire, place la bobine vierge sur l’appareil, sort l’enveloppe de sa poche, en consulte l’envers, la pose sur la table, rêvasse, branche l’appareil, s’éclaircit la gorge et commence à enregistrer.

KRAPP. ‑ Viens d’écouter ce pauvre petit crétin pour qui je me prenais il y a trente ans, difficile de croire que j’aie jamais été con à ce point‑là. Ça au moins c’est fini, Dieu merci. (Pause.) Les yeux qu’elle avait ! (Rêvasse, se rend compte qu’il est en train d’enregistrer le silence, débranche l’appareil, rêvasse. Finalement.) Tout était là, tout le ‑ (Se rend compte que l’appareil n’est pas branché, le rebranche.) Tout était là, toute cette vieille charogne de planète, toute la lumière et l’obscurité et la famine et la bombance des... (il hésite)... des siècles ! (Pause. Dans un cri.) Oui ! (Pause. Amer.) Laisser filer ça ! Jésus ! Ç’aurait pu le distraire de ses chères études ! Jésus ! (Pause. Avec lassitude.) Enfin, peut‑être qu’il avait raison. (Pause.) Peut­-être qu’il avait raison. (Rêvasse. Se rend compte. Débranche l’appareil. Consulte l’enveloppe.) Pah ! (La froisse et la jette. Rêvasse. Rebranche l’appareil.) Rien à dire, pas couic. Qu’est‑ce que c’est aujour­d’hui, une année ? Merde remâchée et bouchon au cul. (Pause.) Dégusté le mot bobine. (Avec délectation.) Bobiine ! L’instant le plus heureux des derniers cinq cent mille. (Pause.) Dix‑sept exem­plaires de vendus, dont onze au prix de gros à des bibliothèques municipales d’au-delà les mers. En passe d’être quelqu’un. (Pause.) Une livre, six shillings et quel­ques pence, huit probablement. (Pause.) Me suis traîné dehors une fois ou deux avant que l’été se glace. Resté assis à grelotter dans le parc, noyé dans les rêves et brûlant d’en finir. Personne. (Pause.) Dernières chimères. (Avec véhémence.) A refouler ! (Pause.) Me suis crevé les yeux à lire Effie encore, une page par jour, avec des larmes encore. Effie... (Pause.) Aurais pu être heureux avec elle là‑haut sur la Baltique, et les pins, et les dunes. (Pause.) Non ? (Pause.) Et elle ? (Pause.) Pah ! (Pause.) Fanny est venue une ou deux fois. Vieille ombre de putain squelettique. Pas pu faire grand’chose, mais sans doute mieux qu’un coup de pied dans l’entre‑jambes. La dernière fois, ça n’était pas si mal. Comment tu fais ton compte, m’a‑t‑elle dit, à ton âge ? Je lui ai répondu que je

m’étais réservé pour elle toute ma vie. (Pause.) Eté aux Vêpres une fois, comme lorsque j’étais en culottes courtes. (Pause. Il chante)

 

L’ombre descend de nos montagnes,

L’azur du ciel va se ternir,

Le bruit se tait ‑ (Accès de toux. Presque inaudible) ‑ dans nos cam­pagnes,

En paix bientôt tout va dormir.

 

(Haletant.) Me suis endormi et suis tombé du banc. (Pause.) Me suis demandé quelquefois dans la nuit si un dernier effort ne serait peut‑être ‑ (Pause.) Assez ! Vide ta bouteille et fous‑toi au pieu. Reprend ces conneries demain. Ou res­tes‑en là. (Pause.) Restes‑en là. (Pause.) Installe‑toi là dans le noir, adossé aux oreillers ‑ et vagabonde. Sois de nouveau dans le vallon une veille de Noël à cueillir le houx, celui à baies rouges. (Pause.)

Sois de nouveau sur le Croghan un diman­che matin, dans la brume, avec la chienne, arrête-toi et écoute les cloches. (Pause.) Et ainsi de suite. (Pause.) Sois de nou­veau, sois de nouveau. (Pause.) Toute cette vieille misère. (Pause.) Une fois ne t’a pas suffi. (Pause.) Coule‑toi sur elle.

 

Longue pause. Il se penche brus­quement sur l’appareil, le débran­che, arrache la bande, la jette au loin, place l’autre bande sur l’appa­reil, la fait avancer jusqu’au passage qu’il cherche, rebranche l’appareil, écoute en regardant fixement devant lui.

 

BANDE. ‑ groseilles à maquereau, m’a-­t‑elle répondu. J’ai dit encore que ça me semblait sans espoir et pas la peine de con­tinuer et elle a fait oui sans ouvrir les yeux. (Pause.) Je lui ai demandé de me regarder et après quelques .instants ‑ (pause) ‑ après quelques instants elle la fait, mais les yeux comme des fentes à cause du soleil. Je me suis penché sur elle pour qu’ils soient dans l’ombre et ils se sont ouverts. (Pause.) M’ont laissé entrer. (Pause.) Nous dérivions parmi les roseaux et la barque s’est coincée. Comme ils se pliaient, avec un soupir, devant la proue ! (Pause.) Je me suis coulé sur elle, mon visage dans ses seins et ma main sur elle. Nous restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait,, et nous remuait, doucement, de haut en bas, et d’un côté à l’autre.

 

Pause. Les lèvres de Krapp remuent sans bruit.

 

Passé minuit. Jamais entendu pareil silence. La terre pourrait être inhabitée.

 

Pause.

 

Ici je termine cette bande. Boîte ‑ (pause) ‑ trois., bobine ‑ (pause) ‑cinq. (Pause.) Peut‑être que mes meilleures années sont passées. Quand il y avait encore une chance de bonheur. Mais je n’en voudrais plus. Plus maintenant que j’ai ce feu en moi. Non, je n’en voudrais plus.

 

Krapp demeure immobile, regardant dans le vide devant lui. La bande continue à se dérouler en silence.

 

RIDEAU

 

http://www.theatreubu.ca/english/th/th3.html

 

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