Georges Feydeau Georges 1862-1921 [01] Le Potache

Publié le par Maltern

Georges Feydeau Georges 1862-1921 [01] Le Potache

 

Monologue comique

dit par Coquelin Cadet.

 

à Coquelin Cadet.

 

 

 

Hein ? Vous croyez que je ris ? Je suis furieux ! Ces professeurs, quels crétins ! Si jamais je suis ministre, je les supprime ! Vous ne savez pas ce qui m’arrive ? Mon pro­fesseur me demande ma leçon ; je n’en savais pas un mot ; il me flanque un zéro. Quelle injustice ! Est-ce que je pouvais la savoir... je ne l’avais pas apprise. J’ai réclamé... il m’a mis à la porte. Alors je lui ai dit un mot mais un mot ! Eh bien, il n’a pas bronché, le lâche !

 

Il est vrai qu’il n’a pas pu l’entendre, je l’ai dit tout bas.

 

Ah ! c’est que ce matin j’avais bien autre chose à faire que d’apprendre des leçons. J’ai dormi moi !... parce que, avant hier, j’ai été en soirée..-. Oh ! une soirée étonnante ! Il y avait des hommes, des femmes et deux députés... dont un Auvergnat. L’Auvergnat a voulu prendre la pa­role, mais on s’y est opposé... à cause de l’autre. Ils n’étaient pas du même avis ; cela aurait pu faire du gra­buge.

 

Quand je suis arrivé, il y avait peu de monde ; dans le vestibule, j’ai trouvé un monsieur très aimable... avec des favoris : on m’a dit que c’était le maître d’hôtel ; Ah ! il a un bien bel hôtel !

 

Je lui ai serré la main, il a eu l’air très flatté... et il m’a demandé mon paletot. Vrai, pour un propriétaire aussi riche, il n’est pas fier. Moi, vous comprenez, j’ai refusé et j’ai donné mon caban à un monsieur qui avait l’air beaucoup moins bien, mais qui devait être quelque chose dans la maison, car tous les invités lui serraient la main en l’appelant « mon cher ».

 

Je suis entré dans le salon ; la maîtresse de la maison est venue à moi et m’a serré la main... (avec fatuité). Et je crois même..., à la façon dont elle m’a regardé, que... Enfin passons, pauvre enfant !

 

Elle a voulu me présen­ter à son mari, mais je lui ai dit que j’avais eu l’honneur de lui serrer la main, dans le vestibule.

 

Je me suis assis. A côté de moi, il y avait une jeune fille... qui me regar­dait... (avec fatuité) et je crois même..., à la façon dont elle me regardait, que... Enfin passons, pauvre enfant !

 

Voyant qu’elle n’osait me parler la première, j’ai pris la parole et je lui ai dit : « Mademoiselle il ne fait pas encore très chaud ! Mais, tout à l’heure il fera beaucoup plus chaud. » Elle a commencé à rougir... pauvre enfant ! Alors j’ai ajouté : « Mademoiselle, on dansera tout à l’heure, si vous voulez bien, nous danserons la première polka ? » Elle me répond : « Je suis invitée. - Oh ! pour ça, faut pas me la faire, ai-je repris, il n’y a encore per­sonne, on n’a pas pu vous inviter. »

 

Alors elle m’a ac­cordé la première valse. J’aurais mieux aimé la polka... parce que moi, la valse, je la danse à quatre temps, et je n’ai encore trouvé aucune danseuse qui pût aller en mesure.

 

Quand il y a eu beaucoup de monde, on a donné une petite pièce. C’était joué par deux artistes, deux frères de beaucoup de talent... dont l’un - c’est très curieux ! - était plus vieux que l’autre. Seulement je ne pourrais pas vous dire quel était l’aîné ! J’ai demandé à mon voisin, il m’a répondu « Vous voyez ! c’est celui qui, ressemble le plus à l’autre ! » J’ai cherché longtemps ! J’hésite encore, pourtant je crois que ce doit etre le plus vieux.

 

Après la petite pièce nous avons entendu une joueuse de flûte... très forte... qui nous a joué de la clarinette. Pendant tout son morceau, elle ne m’a pas quitté des yeux ! (Avec fatuité) et je crois même, à la façon dont elle me regardait que... Enfin passons ! Pauvre enfant !

 

Par exemple, je me suis . fait un ami ! Oh ! un homme charmant ! Un vaudevilliste qui a fait fortune... en ven­dant du savon ! Tenez, pour vous donner une idée de son esprit ! nous parlions de la sottise des gens ! Tout-à-coup, il se tourne vers moi et me dit : « Voulez-vous que je vous donne un exemple de la bêtise humaine. J’ai devant moi un imbécile n’est-ce pas. Je le lui dis en face ! Eh! bien, il ne comprend pas et il éclate de rire ! » Je me suis tordu.. et tout le monde aussi. Ah ! je suis bien heureux d’avoir fait sa connaissance.

 

Après le concert, on s’est mis à danser. J’ai été cher­cher ma valseuse... Il n’y a pas eu moyen. Elle dansait à trois temps et moi à quatre. Au bout d’un tour, elle m’a prié de la conduire au buffet. Là j’ai cru le moment venu de lui faire un compliment ; je lui ai dit : « Mademoi­selle, nous avons au collège une concierge qui est bien jolie, mais vous êtes encore plus jolie qu’elle ! » C’était très délicat... Elle est devenue toute rouge et m’a de­mandé de la reconduire à sa place.. Elle était émue ! Pauvre enfant !

 

Pendant le lancier, je suis resté assis... J’étais à côté d’une dame... assez âgée!... Nous avons causé. Tout à coup, elle m’a montré une jeune fille qui dansait « Voyons ! jeune homme, comment trouvez-vous cette grande demoiselle, là-bas ? » Moi, je réponds : « Peuh ! elle a l’air d’une asperge ! » C’était sa fille ! Elle a fait une tête ! je n’y suis plus revenu.

 

Enfin, vers cinq heures du matin, j’ai pris congé de la maîtresse de maison. Dans le vestibule, j’ai retrouvé le riche propriétaire, si aimable ; il ne l’avait quitté de la soirée.

 

En échange d’un petit numéro, il m’a rendu mon ca­ban, et nous avons fait un brin la causette.

 

Je lui ai dit « Monsieur, cette soirée a été charmante ! et je suis heu­reux d’avoir fait votre- , connaissance ! » Alors, il m’a em­mené à la cuisine - je ne sais pas trop pourquoi - et il m’a présenté à la cuisinière. Entre nous - faudrait pas le dire à sa femme - mais il a l’air d’être très bien avec la cuisinière. Il lui a dit : « Justine, je te présente Mon­sieur ! » et nous avons bu un litre. Pendant ce temps, la cuisinière me regardait (avec fatuité) et je crois bien... à la façon dont elle me regardait que...

 

Enfin je l’ai enten­due qui disait tout bas au propriétaire : « C’est égal, c’est malheureux qu’il ait une si vilaine livrée, il est gentil ce petit groom ! » Eh ! bien, vrai, je ne suis pas fat…Mais ça m’a fait plaisir.  Une bien charmante personne que cette cuisinière !

 

Quant au propriétaire si aimable, nous sommes inti­mes. Ainsi, maman donne un soirée dimanche. Eh ! bien, je l’ai invité. Il a accepté tout de suite ; il m’a même offert de passer les rafraîchissements. Quel excellent homme ! Ah ! voilà une connaissance qui fera plaisir à maman !

 

 

 

 

Commenter cet article