Ionesco : La cantatrice chauve (sc. IV) 1950 [vers un "presque tragique" ?]

Publié le par Maltern

Eugène Ionesco 1909-1994.

Ionesco Eugène [01] La cantatrice chauve sc. IV

 



SCÈNE IV

 

Mme et M. Martin s’assoient l’un en face de l’autre, sans se parler. Ils se sourient, avec timidité.

 

M Martin - ( le dialogue qui suit doit être dit d’une voix traînante, monotone, un peu chantante, nullement nuancée[1] ) Mes excuses, Madame, mais il me semble, si je ne me trompe, que je vous ai déjà rencontrée quelque part.

 

Mme Martin - A moi aussi, Monsieur, il me semble, que je vous ai déjà rencontré quelque part.

 

M.  Martin- Ne vous aurais‑je pas déjà aperçue, Madame, à Manchester, par hasard?

 

Mme Martin - C’est très possible. Moi, je suis originaire de la ville de Manchester! Mais je ne me souviens pas très bien, Monsieur, je ne pourrais pas dire si je vous y ai aperçu, ou non l

 

M.  Martin - Mon Dieu, comme c’est curieux! Moi aussi je suis originaire de la ville de Manchester, Madame!

 

Mme Martin - Comme c’est curieux!

 

 

M.  Martin- Comme c’est curieux!... Seulement, moi, Madame, j’ai quitté la ville de Manchester, il y a cinq semaines, environ !.

 

Mme Martin - Comme c’est curieux! quelle bizarre coïncidence! Moi aussi, Monsieur, j’ai quitté la ville de Manches­ter, il y a cinq semaines, environ.

 

M.  Martin- J’ai pris le train d’une demie après huit le matin, qui arrive à Londres à un quart avant cinq, Madame.

 

Mme Martin - Comme c’est curieux! comme c’est bizarre! et quelle coïncidence! J’ai pris le même train, Monsieur, moi aussi!

 

M.  Martin- Mon Dieu, comme c’est curieux ! peut-être bien alors, Madame, que je vous ai vue dans le train?

 

Mme Martin - C’est bien possible, ce n’est pas exclu, c’est plausible et, après tout, pourquoi pas!... Mais je n’en ai aucun souvenir, Monsieur !

 

M.  Martin- Je voyageais en deuxième classe, Madame. Il n’y a pas de deuxième classe en Angleterre, mais je voyage quand même en deuxième classe.

 

Mme Martin - Comme c’est bizarre, que c’est curieux, et quelle coïncidence et moi aussi, Monsieur, je voyageais en deuxième classe !

 

M.  Martin- Comme c’est curieux ! Nous nous sommes peut-être bien rencontrés en deuxième classe, chère Madame !

 

Mme Martin - La chose est bien possible et ce n’est pas du tout exclu. Mais je ne m’en souviens pas très bien, cher Monsieur !

 

M.  Martin- Ma place était dans le wagon no 8, sixième compar­timent, Madame!

 

Mme Martin - Comme c’est curieux! ma place aussi était dans le wagon no 8, sixième compartiment, cher Monsieur !

 

M.  Martin- Comme c’est curieux et quelle coïncidence bizarre ! Peut-être nous sommes‑nous rencontrés dans le sixième compartiment, chère Madame?

 

Mme Martin - C’est bien possible, après tout !  Mais je ne m’en souviens pas, cher Monsieur !

 

M.  Martin- A vrai dire, chère Madame, moi non plus je ne m’en souviens pas, mais il est possible que nous nous soyons aperçus là, et si j’y pense bien, la chose me semble même très possible!

 

Mme Martin – Oh ! vraiment, bien sûr, vraiment, Monsieur !

 

M.  Martin- Comme c’est curieux!... J’avais la place n° 3, Près de la fenêtre, chère Madame.

 

Mme Martin – Oh, mon Dieu, comme c’est curieux et comme c’est bizarre, j’avais la place n° 6, près de la fenêtre, en face de vous, cher Monsieur.

 

M.  Martin - Oh, mon Dieu, comme c’est curieux et quelle coinci­dence !... Nous étions donc vis‑à‑vis, chère Madame ! C’est là que nous avons dû nous voir !

 

Mme Martin - Comme c’est curieux! C’est possible mais je ne m’en souviens pas, Monsieur !

 

M.  Martin- A vrai dire, chère Madame, moi non plus je ne m’en souviens pas. Cependant, il est très possible que nous nous soyons vus à cette occasion.

 

Mme Martin - C’est vrai, mais je n’en suis pas sûre du tout, Mon­sieur.

 

M.  Martin- Ce n’était pas vous, chère Madame, la dame qui m’avait prié de mettre sa valise dans le filet et qui ensuite m’a remercié et m’a permis de fumer?

 

Mme Martin - Mais si, ça devait être moi, Monsieur ! Comme c’est curieux, comme c’est curieux, et quelle coïncidence !

 

M.  Martin- Comme c’est curieux, comme c’est bizarre, quelle coïncidence! Eh bien alors, alors, nous nous sommes peut-être connus à ce moment‑là, Madame?

 

Mme Martin - Comme c’est curieux et quelle coïncidence !  c’est bien possible, cher Monsieur! Cependant, je ne crois pas m’en souvenir.

 

M.  Martin- Moi non plus, Madame.

 

Un moment de silence. La Pendule sonne 2‑1.

 

M.  Martin - Depuis que je suis arrivé à Londres, j’habite rue Bromfield, chère Madame.

 

Mme Martin - Comme c’est curieux, comme c’est bizarre! moi aussi, depuis mon arrivée à Londres j’habite rue Bromfield, cher Monsieur.

 

M.  Martin- Comme c’est curieux, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être rencontrés rue Bromfield, chère Madame.

 

Mme Martin - Comme c’est curieux; comme c’est bizarre! c’est bien possible, après tout! Mais je ne m’en souviens pas, cher Monsieur.

 

M.  Martin- Je demeure au n° 19, chère Madame.

 

Mme Martin - Comme c’est curieux, moi aussi j’habite au n° 19, cher Monsieur.

 

M.  Martin- Mais alors, mais alors, mais alors, mais alors, mais alors, nous nous sommes peut-être vus dans cette maison, chère Madame?

 

Mme Martin – C’est bien possible, mais je ne m’en souviens pas, cher Monsieur.

 

M.  Martin- Mon appartement est au cinquième étage, c’est le n° 8, chère Madame.

 

Mme Martin - Comme c’est curieux, mon Dieu, comme c’est bizarre! et quelle coïncidence! moi aussi j’habite au cinquième étage, dans l’appartement n° 8, cher Mon­sieur!

 

M.  Martin-  songeur. Comme c’est curieux, comme c’est curieux, comme c’est curieux et quelle coïncidence ! vous savez, dans ma chambre à coucher j’ai un lit. Mon lit est couvert d’un édredon vert. Cette chambre, avec ce lit et son édredon vert, se trouve au fond du corridor, entre les water et la bibliothèque, chère Madame!

 

Mme Martin - Quelle coïncidence, ah mon Dieu, quelle coïnci­dence! Ma chambre à coucher a, elle aussi, un lit avec un édredon vert et se trouve au fond du corridor, entre les water, cher Monsieur, et la bibliothèque !

 

M.  Martin- Comme c’est bizarre, curieux, étrange! alors, Madame, nous habitons dans la même chambre et nous dormons dans le même lit, chère Madame. C’est peut-être là que nous nous sommes rencontrés!

 

Mme Martin - Comme c’est curieux et quelle coïncidence! C’est bien possible que nous nous y soyons rencontrés, et peut-être même la nuit dernière. Mais je ne m’en souviens pas, cher Monsieur!

 

M.  Martin- J’ai une petite fille, ma petite fille, elle habite avec moi, chère Madame. Elle a deux ans, elle est blonde, elle a un oeil blanc et un oeil rouge, elle est très jolie, elle s’appelle Alice, chère Madame.

 

Mme Martin - Quelle bizarre coïncidence! moi aussi j’ai une petite fille, elle a deux ans, un oeil blanc et un oeil rouge, elle est très jolie et s’appelle aussi Alice, cher Monsieur!

 

M.  Martin-  même voix traînante, monotone. Comme c’est curieux et quelle coïncidence ! et bizarre ! c’est peut-être la même, chère Madame !

 

Mme Martin - Comme c’est curieuxl c’est bien possible cher Monsieur.

 

Un assez long moment de silence... La pendule sonne vingt‑neuf fois.

 

M.  Martin-  après avoir longuement réfléchi, se lève lentement et, sans se presser, se dirige vers Mme Martin qui, surprise par l’air solennel de M. Martin, s’est levée, elle aussi, tout doucement; M. Martin a la même voix rare, monotone, vaguement chantante.

Alors, chère Madame, je crois qu’il n’y a pas de doute, nous nous sommes déjà vus et vous êtes ma propre épouse... Élisabeth, je t’ai retrouvée!

 

Mme Martin - S’approche de M. Martin sans se presser. Ils s’embrassent sans expression. La pendule sonne une fois, très fort.

Le coup de la Pendule doit être si fort qu’il doit faire sursauter les spectateurs. Les époux Martin ne l’entendent pas.

 

Mme Martin - Donald, c’est toi, darling !

 

Ils s’assoient dans le même fauteuil, se tiennent embrassés et s’endorment. La pendule sonne encore plusieurs lois.  Mary, sur la pointe des pieds, un doigt sur ses lèvres, entre doucement en scène et s’adresse au public.

 



[1] Dans la mise en scène de Nicolas Bataille, ce dialogue était dit et joué sur un ton et dans un style sincèrement tra­giques.




Commenter cet article