Ionesco : Jeu de Massacre, 1970 [Ecriture et jeu "choral"]

Publié le par Maltern

Eugène Ionesco 1909-1994.

Ionesco [02] Jeu de Massacre (Extrait)


 

La scène représente une ville, la place. Ce n’est pas une ville moderne, ce n’est pas une ville ancienne. Cette ville ne doit avoir aucun caractère particulier. Le style qui conviendrait le mieux : entre 1880 et 1920. Jour de marché. Beaucoup de monde si l’on dispose d’un grand théâtre. Beaucoup moins de monde, si l’on dispose d’un petit théâtre. On peut faire beaucoup de monde avec peu de monde soit en espaçant les quelques personnages que l’on dispose, soit en les faisant entrer et sortir, toujours les mêmes, avec d’autres chapeaux, des parapluies qu’ils prennent ou laissent, des barbes qu’ils enlèvent ou mettent. Les gens se promènent silen­cieusement assez longtemps. Ils n’ont l’air ni gais ni tristes, ils ont fait ou ils vont faire les commissions.

 

Avant l’entrée de tous ces personnages qui auront l’air de venir du marché, dans le fond, on aperçoit le marché avec du monde achetant et vendant. On entend les bruits des paroles et une rumeur, un brouhaha.

C’est très coloré. Cloches.

 S’il n’y a pas suffisamment de figurants, on peut tout aussi bien et ce serait même mieux les remplacer par des marionnettes ou de grandes poupées (manne­quins). Ces marionnettes peuvent être agitées ou non selon qu’elles sont vraies ou peintes.
 A u moment de la fin de cette première scène, s’il s’agit de vraies marionnettes, celles‑ci se tourneront, avec un air d’angoisse, immobilisées, face au public ou plutôt les yeux fixés sur le lieu précis de l’événement. S’il s’agit de poupées immobiles ou peintes, elles devront disparaître dans la grisaille (comme il arrivera d’ailleurs, également, avec les vraies marionnettes dont on ne verra plus bouger que les ombres dans le brouil­lard car une demi‑obscurité envahira le plateau à la fin de cette scène).
 Avant l’entrée de la première et de la deuxième ménagère, entre par la droite tout comme les ménagères, les précédant de deux pas, un personnage qu’elles ne voient pas : un moine noir, très haut de taille, avec cagoule, qui ne fera que traverser la scène.
 

La première et la deuxième ménagère entrent par la droite.

 PREMIÈRE MÉNAGÈRE - Seulement les singes attrapent cette maladie.
 

Sortie du moine.

 DEUXIÈME MÉNAGÈRE - Heureusement, nous avons des chiens.
 
PREMIÈRE MÉNAGÈRE - Et des chats.

DEUXIÈME MÉNAGÈRE - Pourtant, ce sont les gens qui apportent le virus.

PREMIÈRE MÉNAGÈRE - Dans les mains? Sans le faire exprès!

Elles sortent.

TROISIÈME MÉNAGÈRE - Mon mari me disait que la plupart de ces gens vivent dans l’incohérence. Ils n’ont pas de mœurs précises. Il paraît qu’ils en meurent.

QUATRIÈME MÉNAGÈRE - Il faut faire le nécessaire.

Elles sortent. 

CINQUIÈME MÉNAGÈRE - entrant par la gauche, avec une autre - Dans le temps, il fallait bien laver les carottes. Sinon elles vous faisaient attraper la lèpre.

 SIXIÈME MÉNAGÈRE ‑ Maintenant ce sont les pommes de terre qui vous donnent le diabète ou vous font trop grossir. Les épinards sont mauvais, ça donne trop de sang. Les lentilles trop d’ami­don. Les fruits, les salades, toutes les crudités vous donnent des colites; si on les cuit, ça n’a plus de vitamines, ça n’a plus d’enzymes, ça vous tue. L’alcool ça fait du mal, ça alcoolise. L’eau n’est pas bonne, même dans les bottes. Ça gonfle l’estomac. Ça le remplit de grenouilles.
 

 CINQUIÈME MÉNAGÈRE - La viande est mauvaise. C’est de l’acide urique. Le poisson vous énerve.

 SIXIÈME MÉNAGÈRE - Le poisson vous énerve?
 
CINQUIÈME MÉNAGÈRE - A cause du phosphore. Ça le fait éclater.

SIXIÈME MÉNAGÈRE - Dans la tête? 

CINQUIÈME MÉNAGÈRE - Et les moules, ça peut donner la peste! Et les huîtres et les coquillages.

 SIXIÈME MÉNAGÈRE - Les asperges, mon mari n’en veut pas, ça fait mal aux reins. Il le sait. Il est doc­teur. Il a des clients qui ont de l’aspergite.
 
CINQUIÈME MÉNAGÈRE - Il y a les aubergines, ça ne donne que le rhume.
 

SIXIÈME MÉNAGÈRE - C’est moins gai que la peste.

Elles sortent. Entrent la troisième et la quatrième ménagère.

CINQUIÈME MÉNAGÈRE - Oh! les aubergines, c’est cancérégine. 

Les septième et huitième ménagères entrent.

 SEPTIÈME MÉNAGÈRE - Mon mari m’a dit qu’il va y avoir des gens qui vont monter jusque dans la lune. Plus haut encore.
 

HUITIÈME MÉNAGÈRE - Il faudrait une échelle beau­coup beaucoup plus grande que les échelles de pom­pier et la tête en bas parce qu’il paraît que la lune est en bas, elle est de l’autre côté puisqu’on la voit de tous les côtés.

 SEPTIÈME MÉNAGÈRE - justement. Puisqu’on la voit de tous les côtés de la terre pourquoi ne serait-­elle pas de notre côté?
 
HUITIÈME MÉNAGÈRE - C’est un risque à courir. Combien de journées faudrait‑il, par les échelles?

SEPTIÈME MÉNAGÈRE - Ils ne pourraient pas. Ils perdraient leur souffle.

HUITIÈME MÉNAGÈRE - Il y aurait des relais, des plates‑formes sur les échelles.

SEPTIÈME MÉNAGÈRE - Vous imaginez le vertige? La tête en bas ou en haut, c’est pareil pour le vertige.

HUITIÈME MÉNAGÈRE - Ils pourraient y aller sur des obus. A cheval sur les obus. Ils monteraient sur le cheval qui serait sur l’obus. 

SEPTIÈME MÉNAGÈRE- Ils en mourraient. Il y aurait trop d’air et ils auraient trop peur. Ils en mourraient.

 Elles sortent.
 

INDICATIONS DE TRAVAIL - au lieu de sortir, les ménagères peuvent tourner en rond autour du plateau, selon les possibilités techniques.

 INDICATIONS DE TRAVAIL- il faudra autant de répliques d’hommes que de répliques de femmes; si les répliques des hommes sont plus nombreuses que celles des femmes, il faudra augmenter celles des femmes ou vice versa jusqu’au moment où ils se rencontreront tous pour s’étonner et s’effrayer du premier événement catastrophique : la mort d’un bébé, par exemple, qui précédera celle d’un homme, d’une femme, de plusieurs hommes, de plusieurs femmes. Il est possible que tous les personnages qui se trouvent sur scène, au début de la pièce meurent à la fin de ce début, c’est-à-dire au bout de quelques minutes. On les verra joncher le plateau. Ne pas oublier l’arrivée silencieuse du moine noir.
 Le premier et le deuxième homme entrent par la gauche.
 

PREMIER HOMME  - au deuxième Nous sommes tous des idiots, hélas nous sommes gouvernés par des imbéciles.

 
DEUXIÈME HOMME - Il faudra trouver un remède à cela. Ce remède est introuvable.
 

PREMIER HOMME - Ça ne fait rien. je vous le trouve­rai quand même. Je vous le trouverai quand vous voudrez.

 

DEUXIÈME HOMME - Nous voudrions bien. Pouvoir c’est savoir.

 

PREMIER HOMME - Pouvoir et savoir sont les deux facultés de l’âme. De l’âme de l’homme.

 Ils sortent.
 Entrent par la gauche le troisième et le qua­trième homme.
 

TROISIÈME HOMME - il pousse une voiture de bébé - Le dimanche, c’est moi qui pousse la petite voiture des bébés. J’ai deux jumeaux. Ma femme tricote.

 QUATRIÈME HOMME, tricotant - Pour moi, c’est le contraire.
 Ils sortent.
 Les cinquième et sixième hommes entrent.
 

CINQUIÈME HOMME - Je vous dis que cela n’allait pas très bien. J’étais. comme dans un brouillard épais. Je n’y comprenais plus rien. J’étais agité, une sorte d’impatience nerveuse et musculaire. Ça n’allait même pas bien du tout, du tout. Je ne pouvais rester ni couché, ni assis, ni debout. Je ne pouvais pas marcher parce que ça me fatiguait. Je ne pouvais pas rester sur place.

 SIXIÈME HOMME - Il y avait pourtant une solution. Pas très agréable. Mais c’était la seule.
 
CINQUIEMIE HOMME - Laquelle?
 
SIXIÈME HOMME - Vous pendre. On aurait pu vous pendre.
 
CINQUIÈME HOMME - C’est dangereux.
 
SIXIÈME HOMME - Un risque à courir... Pour moi ce fut pire, la dépression. Le monde entier était devenu une planète lointaine, impénétrable, en acier, fermée. Quelque chose de tout à fait hostile et étran­ger. Aucune communication. Tout coupé. C’est moi qui étais enfermé mais enfermé dehors.
 
CINQUIÈME HOMME - Où était le couvercle? Dedans ou dehors?
 
SIXIÈME HOMME - En tout cas, je ne pouvais pas le soulever. Ça pesait des tonnes. Des tonnes et des tonnes. De plomb. Non, d’acier je vous ai dit. Le plomb encore peut fondre!
 
CINQUIÈME HOMME - je n’ai jamais pu soulever plus de soixante kilos. Plus facilement soixante kilos de paille que soixante kilos de plomb. C’est tout de même plus léger, la paille.
 
SIXIEME HOMME - On se demande parfois comment on peut faire pour vivre. C’est pas toujours gai, hein? comme dit mon ami Gaston.
 
CINQUIÈME HOMME - Peut-être qu’il vaudrait mieux mourir?
 
SIXIÈME HOMME - Ne le dites pas, ça porte malheur.
 
Ils sortent par la droite.
 

Les septième et huitième hommes entrent.

 SEPTIÈME HOMME - Nous ne sommes pas de la race de ceux qui vont dans les astres.

 HUITIÈME HOMME - Nous sommes de la race des désastres ou petits désastres.
 
SEPTIÈME HOMME - Ce ne sont que des techniciens supérieurs. Ils iront dans la lune, ils iront dans les étoiles. Ils iront plus loin que nous mais ils n’en sau­ront pas plus que nous. Quelle vue auront‑ils?

HUITIÈME HOMME - Plus vaste que la nôtre.
 
SEPTIÈME HOMME Oui, mais que sauront‑ils sur le tout? Ils ne sauront rien du tout sur le tout. C’est le tout qui compte, le reste n’est rien.
 
HUITIÈME HOMME - En effet, le rien ne compte pas beaucoup. (Courte Pause.) Pourtant, j’aime mieux les étages supérieurs. Les locataires des étages supé­rieurs ont une vue plus élevée, plus étendue que les locataires des étages inférieurs.
 
SEPTIÈME HOMME - Pas toujours.
 
HUITIÈME HOMME - Comment ça ?
 
SEPTIÈME HOMME - Si la maison est à flanc de côte et si les locataires supérieurs ont leurs fenêtres ou leurs lucarnes ou leur soupirail sur le flanc de la côte, les der­niers étages peuvent être des caves ! Pour les autres c’est la perspective. Ceux d’en bas peuvent voir de plus haut.
 
Ils sortent.
 

Entrée de la première et de la deuxième femme.

 
PREMIÈRE FEMME - Mon beau-frère travaille dans les réflexes inconditionnés, dans les conditionnés, c’est plus facile.
 
DEUXIÈME FEMME - On ne fait que ce qu’on vous demande. Mais on exige beaucoup.
 
Elles sortent.
 

Entrée du cinquième et du sixième homme.

 
CINQUIÈME HOMME - Je sens comme une naissance de joie. C’est déjà la joie. Elle voudrait monter des pieds vers le cœur. Hélas, j’ai des fourmis dans les jambes qui l’arrêtent.
 
SIXIÈME HOMME - Mon cher, ce n’est plus le plaisir de vivre que je demande. Je me contenterai de la neutralité de vivre. Pouvoir tranquillement regarder le spectacle sans souffrir.
 
Le cinquième et le sixième homme sortent. Entrent la troisième et la quatrième femme et le troisième et le quatrième homme. Les hommes par la gauche, les femmes par la droite, comme tou­jours.
 

Le troisième et le quatrième homme ont tou­jours l’un le tricot, l’autre la voiturette. Mainte­nant, c’est celui qui avait le tricot qui a la voitu­rette et vice versa.

 
TROISIÈME HOMME - au quatrième - Il n’y a pas d’avenir.
 
TROISIÈME FEMME - à la quatrième - Rien n’est à venir. Tout est à prévenir.
 
QUATRIÈME FEMME - à la troisième - Mieux vaut pré­venir que guérir.
 
QUATRIÈME HOMME - au troisième - Rien n’est vrai­ment prévisible.
 
TROISIÈME FEMME - à la quatrième - Rien n’est vrai­ment guérissable.
 
TROISIÈME HOMME - au quatrième - Pas même le pré­visible.
 
QUATRIÈME FEMME - à la troisième - Pas même le curable.
 
QUATRIÈME HOMME - au troisième - Surtout pas le prévisible ne peut être prévu.
 
TROISIÈME FEMME - C’est surtout le curable qui ne peut être guéri. C’est du poison.
 
Les autres personnages entrent sur le plateau, les femmes par la droite, les hommes par la gauche, et s’arrêtent plutôt dans les coins de la scène sans parler et sans faire semblant de parler. Ils doivent avoir l’air plutôt détendus, ils re­gardent, ils ne bougent plus. L’homme en noir, très grand, avec cagoule, sur des échasses invisi­bles, comme tout à l’heure, entre et s’arrête sur le milieu du plateau, tranquillement, sans que per­sonne n’ait l’air de l’apercevoir.

QUATRIÈME HOMME - poussant la voiture d’enfant avec les bébés, vers le milieu du plateau, en face, tandis que le moine se trouve au milieu mais derrière. Au troi­sieme homme - Les cloches sonnent la fin de la messe. Avant que ma femme n’en sorte, allons boire notre absinthe.

 
TROISIÈME HOMME - au quatrième Elle doit ren­contrer ma femme, chez le pâtissier.
 
QUATRIÈME HOMME - au troisième Mettez votre tricot dans la poussette. Les bébés ne vont pas le manger. A la quatrième femme - Madame et chère voisine, voulez‑vous garder les bébés un moment?
 
La quatrième femme s’approche suivie de la troisième.
 
QUATRIÈME FEMME - Bonjour, monsieur.
 
TROISIÈME FEMME - Je n’ai pas encore vu vos jumeaux. On m’a dit qu’ils sont si beaux.
 
QUATRIÈME HOMME - Ne les réveillez pas surtout. Le temps de boire un verre, avec mon ami.
 
TROISIÈME HOMME - On va boire un verre tous les deux.

Avant que les hommes ne s’en aillent, les femmes se penchent vers les bébés.

 
QUATRIÈME HOMME - A tout de suite, mesdames.
 
TROISIÈME HOMME - Et merci. Il y a aussi mon tricot.
 
QUATRIÈME FEMME - regardant dans la poussette On m’a dit qu’ils étaient blonds. Ils n’ont pas le teint clair, vos bébés.
 
QUATRIÈME HOMME - qui avait fait un pas vers le fond avec le troisième - Y a pas plus blonds ! ni plus roses !
 
TROISIÈME FEMME - regardant dans la poussette - Ils sont violacés. Ils sont tout noirs. Ils dorment.
 
TROISIÈME HOMME - Violacés ?
 
QUATRIÈME HOMME - Mes enfants, tout noirs ?
 
TROISIÈME FEMME - les touchant dans la poussette Ils ont l’air d’avoir froid. Pas assez couverts.
 
QUATRIÈME FEMME - On les touche, ça ne bouge pas.

TROISIÈME FEMME - regardant dans la poussette Petits mignons, petits mignons.

 
QUATRIEME FEMME - les touchant - Ils sont glacés. Ah, mon Dieu !
 
QUATRIÈME HOMME - Qu’est‑ce que vous racontez ?
 
TROISIÈME FEMME - Mais ils sont morts.

QUATRIÈME FEMME - Ils sont morts étouffés. Aaaah !

 
TROISIÈME HOMME - Quoi ?
 
QUATRIÈME HOMME - Ils sont bien portants. (Il regarde dans la poussette. Il pousse un cri :) Morts !

TROISIÈME HOMME - regarde dans la Poussette, Pousse un cri : Morts!

 
Tandis que la troisième et la quatrième femme s’écartent, affolées, en criant, et qu’un remous commence à s’introduire parmi les autres per­sonnages, le quatrième homme s’écrie : 

QUATRIÈME HOMME - On les a étouffés, on les a étranglés! On a tué mes enfants! Qui a fait ça?

 Les autres personnages s’approchent, les yeux écarquillés, lentement, du groupe formé par les deux hommes et les deux femmes autour de la poussette.
 

PREMIÈRE FEMME - Qui a pu faire ça ?

 QUATRIÈME HOMME - Je sais qui c’est. Je les ai confiés ce matin à ma belle-mère. Elle en voulait toujours à ces enfants. Parce qu’elle me déteste. Il y a longtemps. Depuis toujours.
 
TROISIÈME FEMME - Il dit que c’est la grand‑mère !

TROISIÈME HOMME - Ce n’est pas une raison suffi­sante pour tuer des enfants !

QUATRIÈME FEMME - Et la mère qui n’est pas au courant !
 
CINQUIÈME FEMME - Ah, mon gendre, mon gendre ! Je lui aurais tordu le cou. Mais pas aux enfants. D’ailleurs, ils n’en ont pas ! Ma fille n’a pas voulu. Mais je comprends ça, dans un moment de colère.
 
SIXIEME HOMME - C’est une honte!
 
SEPTIÈME HOMME - C’est plus qu’une honte !
 
CINQUIÈME HOMME - Les vieilles femmes, ç’a tou­jours été un danger ! Des tueuses, des empoisonneuses !
 

 

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