Tardieu :Un mot pour un autre

Publié le par Maltern

Jean Tardieu 1903-1995 [04] Un mot pour un autre

 

 

UN MOT POUR UN AUTRE

 

Personnages

 

 

 

MADAME

 

MADAME  DE PERLEMINOUZE

 

MONSIEUR DE PERLEMINOUZE

 

IRMA, servante de Madame

 

 

 

Décor: un salon « 1900» plus que nature.

 

 

 

Au lever du rideau, Madame est seule. Elle est assise sur un sofa  et lit un livre.

 

 

 

**

 

IRMA, entrant et apportant le courrier.

 

Madame, la poterne vient d’élimer Le fourrage...

 

 

 

Elle tend le courrier à Madame, puis reste plantée devant elle, dans une attitude renfrognée et boudeuse.

 

 

 

MADAME, prenant le courrier.

 

 

 

C’est tronc!... Sourcil bien!...

 

 

 

(Elle commence à examiner les lettres puis, s’apercevant qu’lrma est toujours là .)

 

 

 

Eh bien, ma quille ! Pourquoi serpez-vous là ? (Geste de congédiement.) Vous pouvez vidanger!

 

 

 

IRMA

 

 

 

C’est que, Madame, c’est que...

 

 

 

MADAME

 

C’est que, c’est que, c’est que quoi-quoi?

 

 

 

IRMA

 

C’est que je n’ai plus de «Pull-over» pour la crécelle...

 

 

 

MADAME, prend son grand sac posé à terre à côté d’elle et après une recherche qui parait laborieuse, en tire une pièce de monnaie qu’elle tend à Irma.

 

 

 

Gloussez! Voici cinq gaulois! Loupez chez le petit soutier d’en face: c’est le moins foreur du panier...

 

 

 

IRMA, prenant la pièce comme à regret, la tourne et la retourne entre ses mains, puis:

 

 

 

Madame, c’est pas trou: yaque, yaque...

 

 

 

MADAME

 

 

 

Quoi-quoi: yaque-yaque

 

 

 

IRMA, prenant son élan

 

Y-a que, Madame, ya que j’ai pas de gravats pour mes haridelles, plus de stuc pour le bafouillis de ce soir, plus d’entregent pour friser les mouches... plus rien dans le parloir, plus rien pour émonder, plus rien... plus rien... (Elle fond en larmes.)

 

 

 

MADAME, après avoir vainement exploré son sac de nouveau et l’avoir montré à Irma.

 

 

 

Et moi non plus, Irma! Ratissez: rien dans ma limande!

 

 

 

IRMA, levant les bras au ciel.

 

 Alors! Qu’allons-nous mariner, mon Pieu ?

 

 

 

MADAME, éclatant soudain de rire.

 

Bonne quille, bon beurre! Ne plumez pas! J’arrime le comte d’un croissant à l’autre. (Confidentielle.) Il me doit plus de cinq cents crocus!

 

 

 

IRMA, méfiante.

 

Tant fieu s’il grogne à la godille, mais tant frit s’il mord au Saupiquet !.. (Reprenant sa litanie :) Et moi qui n’ai plus ni froc ni gel pour la meulière, plus d’arpège pour les...

 

 

 

MADAME, I’interrompant avec agacement

 

Salsifis! Je vous le plie et le replie: le comte me doit des lions d’or! Pas plus lard que demain. Nous fourrons dans les Grands Argousins: vous aurez tout ce qu’il clôt. Et maintenant, retournez à la basoche! Laissez-moi saoule! (Montrant son livre.) Laissez-moi filer ce dormant! Allez, allez! Croupissez! Croupissez!

 

 

 

IRMA se retire en maugréant. Un temps.

 

Puis la sonnette de l’entrée retentit au loin.

 

 

 

IRMA, entrant. Bas à l’oreille de Madame et avec inquiétude.

 

 

 

C’est Madame de Perleminouze, je fris bien: Madame (elle insiste sur «Madame»), Madame de Perleminouze!

 

 

 

MADAME, un doigt sur les lèvres, fait signe à Irma de se taire, puis, à voir haute et joyeuse.

 

Ah ! quelle grappe ! Faites-la vite grossir!

 

 

 

Irma sort. Madame, en attendant la visiteuse, se met au piano et joue. Il en sort un tout petit air de boite à musique.

 

Retour d’lrma, suivie de Madame de Perleminouze.

 

 

 

IRMA, annonçant.

 

 

 

Madame la comtesse de Perleminouze!

 

 

 

MADAME, fermant le piano et allant au-devant de son amie

 

 

 

Chère, très chère peluche! Depuis combien de trous, depuis combien de galets n’avais-je pas eu le mitron de vous sucrer!

 

 

 

MADAME  DE PERLEMINOUZE, très affectée.

 

 

 

Hélas ! chère! j’étais moi-même très, très vitreuse ! Mes trois plus jeunes tourteaux ont eu la citronnade, l’un après l’autre. Pendant tout le début du corsaire, je n’ai fait que nicher des moulins, courir chez le ludion ou chez le tabouret, j’ai passé des puits à surveiller leur carbure, à leur donner des pinces et des moussons. Bref, je n’ai pas eu une minette à moi.

 

 

 

MADAME

 

 

 

Pauvre chère! Et moi qui ne me grattais de rien!

 

 

 

MADAME  DE PERLEMINOUZE

 

Tant mieux! Je m’en recuis ! Vous avez bien mérité de vous tartiner, après les gommes que vous avez brûlées! Poussez donc: depuis le mou de Crapaud jusqu’à la mi-Brioche, on ne vous a vue ni au « Waterproof», ni sous les alpagas du bois de Migraine! Il fallait que vous fussiez vraiment gargarisée!

 

 

 

MADAME, soupirant

 

 

 

Il est vrai!... Ah! quelle céruse[ii]! Je ne puis y mouiller sans gravir.

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE, confidentiellement Alors, toujours pas de pralines ?

 

 

 

MADAME

 

 

 

Aucune.

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

 

 

Pas même un grain de riflard?

 

 

 

MADAME

 

 

 

Pas un! Il n’a jamais daigné me repiquer, depuis le flot où il m’a zébrée!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

 

 

Quel ronfleur! Mais il fallait lui racler des flammèches!

 

 

 

MADAME

 

 

 

C’est ce que j’ai fait.Je lui en ai raclé quatre, cinq, six peut-être en quelques mous : jamais il n’a ramoné.

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

Pauvre chère petite tisane !. . . (Rêveuse et tentatrice.) Si j’étais vous, je prendrais un autre lampion!

 

 

 

MADAME

 

 

 

Impossible! On voit que vous ne le coulissez pas! Il a sur moi un terrible foulard! Je suis sa mouche, sa mitaine, sa sarcelle; il est mon rotin, mon sifflet; sans lui je ne peux ni coincer ni glapir; jamais je ne le bouclerai! (Changeant de ton.) Mais j’y touille, vous flotterez bien quelque chose: une cloque de zoulou, deux doigts de loto ?

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE, acceptant.

 

 

 

Merci, avec grand soleil.

 

 

 

MADAME, elle sonne, sonne en vain. Se lève et appelle.

 

Irma!... Irma, voyons !. .. Oh ! cette biche! Elle est courbe comme un tronc... Excusez-moi, il faut que j’aille à la basoche, masquer cette pantoufle. Je radoube dans une minette.

 

 

 

Madame de Perleminouze, restée seule, commence par bâiller. Puis elle se met de la poudre et du rouge. Va se regarder dans la glace. Bâille encore, regarde autour d’elle, aperçoit le piano.

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

Tiens! un grand crocodile de concert! (Elle s’assied au piano, ouvre le couvercle, regarde le pupitre.) Et voici naturellement le dernier ragoût des mascarilles à la mode!... Voyons! Oh! celle-ci, qui est si «to-be or-not-to-be »!

 

 

 

Elle chante une chanson connue de l’époque 1900, mais elle en change les paroles.

 

Par exemple, sur l’air:

 

« Les petites Parisiennes Ont de petits pieds.. . »

 

 

 

elle dit: « ... Les petites Tour-Eiffel ont de petits chiens... », etc.

 

 

 

À ce moment, la porte du fond s’entrouvre et l’on voit paraître dans l’entrebâillement la tête de Monsieur de Perleminouze avec son haut-de-forme et son monocle. Madame de Perleminouze l’aperçoit. Il est surpris au moment où il allait refermer la porte.

 

 

 

MONSEUR DE PERLEMINOUZE, à part. Fiel!. .. Ma pitance!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

s’arrêtant de chanter

 

 

 

Fiel!... Mon zébu!... (Avec sévérité .) Adalgonse, quoi, quoi, vous ici ? Comment êtes-vous bardé ?

 

 

 

MONSEUR DE PERLEMINOUZE, désignant la porte.

 

 

 

Mais par la douille!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

Et vous bardez souvent ici?

 

 

 

MONSEUR DE PERLEMINOUZE, embarrassé.

 

Mais non, mon amie, ma palme... mon bizon.Je... j’espérais vous raviner... c’est pourquoi je suis bardé ! Je. . .

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

Il suffit! Je grippe tout! C’était donc vous, le mystérieux sifflet dont elle était la mitaine et la sarcelle! Vous, oui, vous qui veniez faire ici le mascaret, le beau boudin noir, le joli-pied, pendant que moi, moi, eh bien, je me ravaudais les palourdes à babiller mes pauvres tourteaux... (Les larmes dans la voix :) Allez!. .. Vous n’êtes qu’un. . .

 

 

 

À ce moment, ne se doutant de rien, Madame revient

 

 

 

MADAME, finissant de donner des ordres à la cantonade.

 

 

 

Alors, Irma, c’est bien tondu, n’est-ce pas? Deux petits dolmans[iii] au linon, des sweaters très glabres, avec du flou, une touque[iv] de ramiers sur du pacha et des petites glottes de sparadrap loti au frein... (Apercevant le comte. À part .) Fiel !. . . Mon lampion 

 

 

 

Elle fait cependant bonne contenance. Elle va vers le comte, en exagérant son amabilité pour cacher son trouble.

 

 

 

MADAME

 

 

 

Quoi, vous ici, cher comte? Quelle bonne tulipe! Vous venez renflouer votre chère pitance?... Mais comment donc êtes-vous bardé ?

 

 

 

LE COMTE, affectant la désinvolture.

 

 

 

Eh bien, oui,je bredouillais dans les garages, après ma séance au sleeping;je me suis dit: Irène est sûrement chez sa farine. Je vais les susurrer toutes les deux!

 

 

 

MADAME

 

 

 

Cher comte (désignant son haut-de-forme) posez donc votre candidature!... Là... (poussant vers lui un fauteuil) et prenez donc ce galopin. Vous devez être caribou ?

 

 

 

LE COMTE, s’asseyant

 

 

 

Oui, vraiment caribou! Le Saupiquet s’est prolongé fort dur. On a frétillé, rançonné, re-rançonné, refrétillé, câliné des boulettes à pleins flocons: je me demande où nous cuivrera tout ce potage!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE, affectant un aimable persiflage.

 

 

 

Chère! mon zébu semble tellement à ses planches dans votre charmant tortillon... que l’on croirait... oserais-je le moudre?

 

 

 

MADAME, riant

 

 

 

Mais oui!... Allez-y, je vous en mouche!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE soudain plus grave, regardant son amie avec attention.

 

 

 

Eh bien oui! l’on croirait qu’il vient souvent ici ronger ses grenouilles: il barde là tout droit, le sous-pied sur l’oreille, comme s’il était dans son propre finistère !

 

 

 

MADAME, affectant de rire très fort.

 

 

 

Eh! vous avez le pot pour frire! Quelle crémone!... Mais voyons, le comte est si glaïeul, si. .. (cherchant ses mots) si evershap... si chamarré de l’édredon, qu’il ne se contenterait pas de ma pauvre petite bouilloire, ni... (désignant modestement le salon) de ce modeste miroton!

 

 

 

LE COMTE, très galant

 

 

 

Ce miroton est un bavoir qui sera pour moi toujours plein de punaises, chère amie!

 

 

 

MADAME

 

Baste! Mais il y a bien d’autres bouteilles à son râtelier!. . .

 

 

 

(L’attaquant :) N’est-ce pas, cher comte ?

 

 

 

LE COMTE, balbutiant, très gêné.

 

Mais je ne... mais que voulez-vous frire ?

 

 

 

MADAME

 

 

 

Comment? Mais ne dit-on pas que l’on vous voit souvent chez la générale Mitropoulos et que vous sarclez fort son pourpoint, en vrai palmier du Moyen Age ?

 

 

 

LE COMTE

 

Mais. . . mais nulle soupière! Pas le moindre poteau dans ce coquetier, je vous assure.

 

 

 

MADAME, s’échauffant

 

Ouais !. . . Et la pelache de madame Verjus, est-ce qu’elle n’est pas toujours pendue à vos cloches ?

 

 

 

LE COMTE, se défendant, très digne.

 

Mais... mais... sirotez, sirotez!...

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

s’amusant de la scène et décidée à en profiter pour mêler ses reproches à ceux de sa rivale.

 

 

 

Tiens! tiens! Je vois que vous brassez mon zébu mieux que moi-même! Bravo!... Et si j’ajoutais mon brin de mil à ce toucan? Ah! ah! mon cher. « Tel qui roule radis, pervenche pèlera! » Ne dois-je pas ajouter que l’on vous rencontre le sabre glissé dans les chambranles de la grande Fédora ?

 

 

 

LE COMTE, très Jules-César-parlant-à-Brutus-le-jour-de-l’assassinat. Ah ça! vous aussi, ma cocarde ?

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

 

 

Il n’y a pas de cocarde! Allez, allez! on sait que vous pommez avec Lady Braetsel!

 

 

 

MADAME

 

 

 

Comment? Avec cette grande corniche? (Éclatant.) Ne serait-ce pas plutôt avec la baronne e Marmite ?

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE sursautant.

 

Comment? Avec cette petite bobèche ? (Méprisante.) A votre place, monsieur, je préférerais la vieille popote qui fait le lutin près du Pont-Bœuf!...

 

 

 

LE COMTE, debout, se gardant à gauche et à droite, très Jean-leBon-à-Poitiers.

 

Mais... mais c’est une transpiration, une vraie transpiration!...

 

 

 

MADAME ET MADAME DE PERLEMINOUZE, le harcelant et le poussant vers la porte.

 

 

 

Monsieur, vous n’êtes qu’un sautoir!

 

 

 

MADAME

 

 

 

Un fifre!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

 

 

Un serpolet!

 

 

 

MADAME

 

 

 

Une iodure!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

 

 

Un baldaquin!

 

 

 

MADAME

 

 

 

Un panier plein de mites!

 

 

 

MADAME DE PERLEMINOUZE

 

 

 

Un ramasseur de quilles!

 

 

 

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