Talma 1763-1826 : Le costume à l’antique transforme le comédien en auxiliaire de l’historien.

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Talma 1763-1826 : Le costume à l’antique transforme le comédien en auxiliaire de l’historien.

 

[ Talma est ami du peintre David, entiché de néo-classicisme comme lui – il reçoit ses hôtes en toge ! -, et engagé dans le mouvement de la révolution. En 1791 il quitte la Comédie-Française et fonde avec un groupe d’acteur le Théâtre français de la Liberté et de l’Egalité, qui devient Théâtre de la République et s’instale au Palis Royal. On y joue la tragédie classique mais pas à la manière du théâtre de cour qui rappelle la monarchie et le conservatisme. La révolution se cherche des origines légendaires, et la tragédie à l’antique vient servir, - ironie de l’histoire, modèle républicain antique qui donne naissance à un nouvel académisme. Cette relecture citoyenne passe par le réalisme du costume, véritable révolution scénique. Le comédien, - c’est lui qui répond de son costume – se trouve ainsi investi d’une mission  d’historien dans la minutie de la reconstitution historique du vêtement.]   

 

 

 

« Certes, je blâme fort les acteurs ou les directeurs qui négligent les costumes, les décorations et tous ces détails qui complètent si bien le charme et l’illusion de la scène. On ne se pénètre pas assez de l’importance du théâtre. Aristote trouvait la tragédie plus instructive que l’histoire, et le théâtre devrait être une des branches de l’enseignement public, et qui serait d’autant plus attrayante que l’instruction s’offrirait sous les formes du plaisir. Les acteurs devraient avoir une plus haute idée de leur état, se regarder, en quelque sorte, comme des professeurs d’histoire ; avec cette opinion d’eux-mêmes, ils se garderaient bien de s’exposer aux reproches qu’on a droit de leur faire. En effet l’étude de l’histoire ne consiste pas dans la simple connaissance des faits. Les moeurs, les usages, les détails de la vie privée y entrent aussi pour beaucoup. Les temps passés n’ont pas été remplis seulement par les rois et les con­quérants. Ils l’ont été aussi par les peuples. On les représente aussi sur la scène, et s’il faut de la part de l’auteur, une certaine fidélité dans le développement des faits et des caractères his­toriques, les acteurs doivent aussi se rapprocher le plus possible de la vérité dans leurs costumes, dans les décorations et dans tous les détails du théâtre. Ils donneront par là une image fidèle des moeurs et des progrès de la civilisation et des arts chez les peuples.

 

Les jeunes gens aiment à venir voir, agir, entendre parler les personnages célèbres qui les ont frappés dans la lecture des historiens et c’est une faute impardonnable que de les leur offrir autrement qu’ils n’étaient, et de jeter par là dans leurs têtes des idées tout à fait fausses. Je me souviens que dans ma jeunesse, en lisant l’histoire, les personnages que j’avais vus sur la scène s’offraient toujours à mon imagination comme les acteurs me les avaient offerts. Je voyais les héros grecs et romains en beaux habits de satin, bien poudrés, bien frisés ; je supposais Agrippine, Hermione ou Andromaque traînant, dans des palais de structure moderne, les longues queues de leurs robes de velours, étoffe que ne connurent jamais ni nos belles Grecques ni nos dames romaines. Je les voyais chargées de diamants qu’on n’apprit à tailler qu’au XVème siècle. Je prenais nos anciens chevaliers, si simples, si rudes, pour des marquis de la Cour de Louis XIV ou de la Régence. Telles sont cepen­dant les idées fausses ou absurdes que l’ignorance ou l’indolence de la plupart de ceux qui sont à la tête des théâtres propagent dans l’esprit du public. »

 

 

 

[Talma, lettre à M. le Comte de Bruhl à Berlin, 1820, in Correspondance avec Mme de Staël, Paris, éd. Montaigne, 1928]

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