DOC 01 - Le Chœur : Quoi ? Pourquoi ? Comment ?

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Doc 01 -  Le Chœur : Quoi ? Pourquoi ? Comment ?

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* Platon : Dans le Banquet, - dialogue de Platon sur l'amour, - Agathon fait d’ Eros le demi-dieu de l’amour un des pères du chœur. Il s'adresse à Phèdre :

 

« Ainsi me semble-t-il Phèdre, Éros est le premier, car il est, lui, le plus beau et le meilleur ; par suite, il est cause pour le reste des êtres d’autres effets de cet ordre. Me viennent à l’esprit ces vers : 

C’est lui qui produit

La paix chez les humains, le calme sur la mer.

 

Pas de souffle, vents couchés, et la peine s’endort.

 

C’est ce dieu qui nous vide de la croyance que nous sommes des étrangers l’un pour l’autre, tandis que c’est lui qui nous emplit du sentiment d’appartenir à une même famille, [197d] lui qui a institué toutes les réunions du genre de celle qui nous rassemble, qui dans les fêtes, dans les choeurs et dans les sacrifices, se fait notre guide, qui apporte la douceur, alors qu’il écarte l’agressivité, qui est généreux en bienveillance, alors qu’il est avare en malveillance, qui se montre propice à ceux qui font preuve de bonté, qui se voit contemplé par les sages et admiré des dieux, qui est envié de qui s’en voit privé, tandis qu’il est précieux à qui s’en voit comblé, lui qui est le père de la Mollesse, de la Délicatesse, de la Volupté, des Grâces, de la Passion, du Désir, lui qui s’intéresse aux bons et qui se désintéresse des méchants, c’est lui qui, dans la peine, le désir et le discours, est notre pilote [197e], notre défenseur ; c’est lui notre soutien et notre défenseur le plus efficace, c’est l’honneur de tous les dieux et de tous les hommes, notre guide le plus beau et le meilleur, lui que tout homme doit suivre en le célébrant par de beaux hymnes et en prenant part au chant dont il enchante l’esprit de tous les dieux et de tous les hommes.

 

Que ce discours qui est le mien, dit-il, soit mon offrande au dieu, ce discours qui, autant que faire se peut, participe de façon mesurée aussi bien au jeu qu’au sérieux. »

 

[Platon, Banquet, 195a-198a, trad Brisson GF pp.123-128]

 

 


* Voltaire 1694-1778 le chœur fut la ruine de la tragédie antique. Sa meilleure image est le récitatif de l’Opéra italien qui dans ce genre musical trouve sa juste place.  1748] 

 
« S’il [un « célèbre auteur » Italie que Voltaire ne nomme pas] entend qu’aucune nation n’a de théâtres, où des chœurs occupent presque toujours la scène & chantent des strophes, des épodes & des antistrophes accompagnées de danses graves ; qu’aucune nation ne fait paraître ses acteurs sur des espèces d’échasses, & ne couvre leur visage d’un masque qui exprime la douleur d’un côté et la joie de l’autre ; que la déclamation de nos tragédies n’est point notée & soutenue par des flûtes, il a sans doute raison, & je ne sais si c’est à notre désavantage. J’ignore si la forme de nos tragédies, plus rapprochées de la nature, ne vaut pas celle des Grecs qui avaient un appareil si imposant.

 Où trouver un spectacle qui nous donne une image de la scène grecque ? C’est peut-être dans vos tragédies, nommée opéra, que cette image subsiste. Quoi, me dira-t-on, un opéra italien aurait quelque ressemblance avec le théâtre d’Athènes ! Oui. Le récitatif italien est précisément la mélopée des anciens, c’est cette déclamation notée & soutenue par des instruments de musique. Cette mélopée qui n’est ennuyeuse que dans les mauvaises tragédie opéra, est admirable dans vos bonnes pièces. Les chœurs que vous y avez ajoutés depuis quelques années, & qui sont liés essentiellement au sujet, approchent d’autant plus des chœurs des anciens, qu’ils sont exprimés avec une musique différente du récitatif, comme la strophe, l’épode & l’antistrophe étaient chantées chez les Grecs tout autrement que la mélopée des scènes.

[…] Il m’a donc paru en général, en consultant les gens de lettres qui connaissent l’antiquité, que ces tragédies opéra sont la copie et la ruine de la tragédie d’Athènes. Elles en sont la copie en ce qu’elles admettent la mélopée, les chœurs, les machines, les divinités : elles en sont la destruction, parce qu’elle accoutumé les jeunes gens à se connaître en sons plus qu’en esprit, à préférer leurs oreilles à leur âme, des roulades à des pensées sublimes, à faire valoir quelquefois les ouvrages les plus insipides & les plus mal écrits, quand ils sont soutenus par quelques airs qui nous plaisent. Mais malgré tous ces défauts, l’enchantement qui résulte de ce mélange heureux de scènes, de chœurs, de danses, de symphonies, & cette variété de décorations, subjugue jusqu’au critique même ; & la meilleure comédie, la meilleure tragédie n’est jamais fréquentée par les mêmes personnes aussi assidûment qu’un opéra médiocre. Les beautés régulières, nobles, sévères, ne sont pas les plus recherchées par le vulgaire ; si l’on représente une ou deux fois Cinna, on joue trois mois les Fêtes vénitiennes […] »

[Voltaire, Dissertation sur la Tragédie, 1748, Préface de Sémiramis, dédiée au Cardinal Querini, Evêque de Brescia et Bibliothécaire du Vatican]



* Paul Claudel : « LE CHOEUR. Principale difficulté de la représentation des drames antiques tels qu’ils furent écrits. Écartons tout d’abord et sans discussion la théorie scolaire de files d’hommes ou de femmes manoeuvrant à la queue leu leu, suivant les indications de la strophe ou de l’antistrophe autour de je ne sais quel autel appelé « thymélé », en psalmodiant à l’unisson de la poésie lyrique.

 

[…] Dans Les Choéphores, l’important était de fuir l’occasion qui ne s’offrait que trop des défilés suivant le goût académique, avec des poses nobles, les attitudes d’intérêt feint et la vaisselle connue.

 

[...] Elles (les choristes) seront donc simplement habillées de blanc, robes très amples, à plis raides, grand manteau noir à capuchon destiné à dissimuler la figure et qui leur permettra à la fin de se confondre avec le rideau et avec les Furies qui se détachent de ce fond de ténèbres.

 

Elles tiendront un papier à la main sur lequel sera écrit leur rôle, et elles seront priées d’en détacher les yeux le moins possible. […] »

 

 

 

[Paul Claudel, Les Choéphores, Notes, éd. La Pléiade, p. 1320-1321. Donné au bac. Spécialité en 82 ; Notes de pour la représentation de sa traduction des Choéphores d'Eschyle, 1920]


 

* Roland Barthes 1915-1980 : Entre les dieux, les rois et le peuple : le chœur est la parole du Peuple qui délibère. 1953

 

 

 

« Ce souci de pure délibération humaine, on peut dire que c’est la fonction essentielle du choeur antique. Dans l’anthro­pologie différenciée de la tragédie grecque, dans cet univers à triple étage, où le peuple, les rois et les dieux dialoguent, chacun parlant de son lieu singulier, le pouvoir humain par excellence, le langage, est détenu par le peuple-chœur. Bien loin d’être la simple résonance lyrique d’actes qui semblent se jouer en dehors de lui, comme on l’a dit trop souvent, le choeur est la parole maîtresse qui explique, qui dénoue l’am­biguïté des apparences, et fait entrer le gestuaire des acteurs dans un ordre causal intelligible. On peut dire que c’est le choeur qui donne au spectacle sa dimension tragique, car c’est lui, et lui seul, qui est toute parole humaine, il est le Commentaire par excellence, c’est son verbe qui fait de l’événement autre chose qu’un geste brut, et par le pouvoir de liaison propre à l’homme, tissant la chaîne des mobiles et des causes, constitue la tragédie comme une Nécessité com­prise, c’est-à-dire comme une Histoire pensée.

 

Or ce choeur, c’est, de la tragédie grecque, ce qui a sombré totalement. Notre théâtre, notre sport, notre vie peuvent bien recueillir encore quelques formes de la grande dramaturgie antique, le choeur, lui, n’est plus nulle part. Une valeur pro­prement occidentale l’a tué : la psychologie, qui, faisant du crâne humain une boîte dont on peut sortir n’importe quoi, réduit le théâtre à la surprise d’une énigme, et ravale le public au rang d’un lecteur de roman. Ici, plus d’autre humanité que celle de l’acteur, le spectateur est muet, il n’est plus que l’oeil passif auquel on offre le dévoilement d’un secret passionnel. Le public antique, dont le choeur n’était qu’une sorte de pro­longement spatial, plongeait lui-même dans l’acte tragique, il l’imprégnait de son commentaire, et recevait chacun de ses à-coups au creux même de son intellection ; la tragédie irra­diait vers tous les gradins, et par un mouvement inverse, la collectivité mêlait sa parole explicatrice, comme un don solennellement humain, au procès de l’argument tragique, on sait qu’à l’opposé, notre théâtre de Boulevard n’est plus col­lectivité, mais collection de voyeurs.

 

Il est à peine nécessaire de faire remarquer qu’à ce prix le théâtre perd toute dimension civique. La Cité est presque tou­jours absente de notre scène (sauf peut-être chez Corneille), bien que notre histoire, nos luttes politiques, notre littérature même, Jean Duvignaud l’a noté ici, nous persuadent que nous savons concevoir l’idée civile dans toute sa flamme.

 

Seulement, ici encore, le théâtre a été dévié de sa fonction tragique, par la fausse tragédie du XVIIème  siècle; l’essentia­lisme classique a substitué un théâtre de types à la dramatur­gie des grandes idées morales, qui seules peuvent s’imposer avec passion à l’intelligence d’une collectivité, et jusqu’à ce jour, aucune révolution, surtout pas la romantique, n’est venue troubler la fausse universalité du théâtre psycholo­gique, et n’a fait surgir le choeur populaire de sa tombe trop bien fermée. »

 

 

Publié dans 1- Comique et Tragique

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