TEA_03 : William Shakespeare : Les comédiens doivent jouer sans outrance et ne pas « beugler » en scène in Hamlet 1600, Acte III, sc.2 ]

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TEA_03 : William Shakespeare : Les comédiens doivent  jouer sans outrance et ne pas « beugler » en scène in Hamlet 1600, Acte III, sc.2 ]

 

Entrent HAMLET et deux ou trois des COMÉDIENS.

 



 

HAMLET

 

Dites cette tirade, je vous prie, comme je l’ai prononcée, lestement sur la langue ; car si vous devez la beugler, comme font tant de comédiens, j’aimerais autant faire dire mes vers par le crieur public. Et puis ne sciez pas trop l’air avec la main, comme ça, de la mesure en tout : car dans le torrent, la tempête et, pour ainsi dire, le tourbillon de la passion, vous devez acquérir et engendrer en vous une retenue qui lui donne du coulé. Oh! cela me blesse l’âme d’entendre un furieux gaillard emperruqué déchirer une passion en lambeaux, oui, en charpie, fendre les oreilles des spectateurs du parterre, qui pour la plupart n’appré­cient rien que les pantomimes incompréhensibles, et le fracas. Je ferais volontiers fouetter ce gaillard qui charge Termagant, et outre-hérode Hérode [1], de grâce, évitez cela.

 

 

 

LE PREMIER COMÉDIEN

 

Je le promets à Votre Honneur.

 

 

 

HAMLET

 

Ne soyez pas non plus trop bridé ; mais laissez votre discer­nement vous guider. Réglez le geste sur le mot, et le mot sur le geste, en vous gardant surtout de dépasser la modéra­tion de la nature. Car tout ce qui est forcé s’écarte du pro­pos du jeu théâtral, dont le but, dès l’origine et aujourd’hui, était et demeure de tendre pour ainsi dire un miroir à la nature[2], de montrer à la vertu ses traits, au ridicule son image, et à notre époque et au corps de notre temps sa forme et son effigie. Or l’outrance, ou l’insuffisance, même si elle fait rire l’ignorant, ne peut manquer d’affliger les gens de goût ; et l’opinion d’un seul d’entre eux doit plus compter pour vous que tout un théâtre des autres. Oh! j’ai vu jouer des comédiens, que j’ai entendu d’autres célébrer hautement, et qui, je le dis sans blasphème, n’ayant ni accent de chrétien, ni démarche de chrétien, de païen, ou même d’homme, se pavanaient et beuglaient de telle façon que je les ai crus fabriqués, et d’ailleurs ratés, par quelque médiocre apprenti de la nature, tant ils singeaient abomina­blement l’humanité.

 

 

 

LE PREMIER COMÉDIEN

 

J’espère que nous avons en partie corrigé cela chez nous.

 

 

 

HAMLET

 

Oh ! corrigez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent les bouf­fons n’en disent pas plus que ce qu’il y a dans leur rôle ; car il en est parmi eux qui rient eux-mêmes, pour faire rire un certain nombre de spectateurs obtus, au moment même où il faudrait faire attention à un point important de la pièce. C’est une friponnerie, et cela montre une bien pitoyable ambition chez le sot qui le fait. Allez vous préparer. »

 

 

 

[Sortent les Comédiens.]

 

[1] Termagant divinité supposée des musulmans et Hérode qui lui jure par Mahomet ! Couple comique des mystères médiévaux. Charger au sens de « fair une charge », caricaturer. « Outre-héroder » est une invention de Shakespeare qui forge un verbe à partir de « outrer » c’est-àdire exagérer.

 
 

[2] Définition du théâtre comme imitation de la vie, miroir des mœurs et image de vérité empruntée à Cicéron : « imitatio vitae, consuetudinis, imago veritatis »

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