DOC- Dumas : Une comédienne conteste l’auteur-metteur en scène : Mlle Mars répète avec Hugo.

Publié le par M





  Mademoiselle Mars

dans le rôle de Doña Sol qu'elle crée, en 1830

  Hernani




Alexandre Dumas 1802-1870 : Une comédienne conteste l’auteur-metteur en scène : Mlle Mars répète avec Hugo.

 





[Alexandre Dumas (1802-1870) qui avait, selon lui, avec Henri III et sa Cour en 1829 « gagné le Valmy de la révolution romantique ; il s’agissait pour Hugo d’en gagner le Jemmapes » rend compte, dans ses Mémoires, des répétitions d’Hernani. Une série de véritables petites scènes de théâtre sur les affrontements de Hugo et de Mlle Mars. Le trait est sans doute forcé Dumas ayant quelques comptes à régler avec la vedette du Français.]

 

« Hugo avait commencé ce second ouvrage le 17 sep­tembre et l’avait fini le 25 du même mois. Il avait mis à l’exécuter trois jours de moins que pour Marion de Lorme.

Hâtons-nous de dire que, d’avance, les plans de ces deux pièces étaient faits dans la tête du poète. Cette fois, il n’y avait rien à craindre de la censure : ne fût­-ce que par pudeur, elle n’eût point osé arrêter Hernani. Je crois que j’ai dit la pudeur de la censure !

Ah ! ma foi, tant pis ! puisque le mot est tombé sur le papier, qu’il y reste !

La pièce prenait naturellement la place de son aînée ; elle fut lue pour la forme, reçue avec des bravos, des accla­mations, des cris - Hugo lit très bien, surtout ses propres ouvrages -, distribuée et mise en répétition.

Je consigne ici qu’Hugo lit très bien, non pas que je pense que sa manière de lire ait pu influer sur le plus ou le moins d’enthousiasme de la réception, mais parce que, ne l’ayant jamais entendu à la tribune, je ne puis, d’après les opinions très variées que j’ai vu exprimer devant moi sur son talent d’orateur, me faire une idée de la façon dont il parle en public. Ce que je sais, c’est que ses discours lus m’ont toujours paru des chefs-d’ceuvre de langue et de logique.

Avec les répétitions commencèrent les déboires. Mademoiselle Mars jouait doua Sol ; Joanny, Ruy Gomez ; Michelot, Charles-Quint, et Firmin, Hernani. J’ai dit que notre littérature n’était pas sympathique à mademoiselle Mars ; mais je dois ajouter ou plutôt répéter une chose, c’est que, comme mademoiselle Mars, au théâtre, était le plus honnête homme du monde, une fois la première représen­tation engagée, une fois que le feu des applaudissements ou des sifflets avait salué le drapeau - fût-il étranger - sous lequel elle combattait, elle se serait fait tuer plutôt que de reculer d’un pas; elle aurait subi le martyre plutôt que de renier, nous ne dirons pas sa foi - notre école  n’était pas sa foi - mais son son serment.

Seulement, pour en arriver là, il fallait passer par cinquante ou soixante répétitions, d’observa­tions hasardées, de grimaces faites, de coups d’épingle donnés à l’auteur, c’était incalculable.

[...] Les choses se passaient à peu près ainsi

Au milieu de la répétition, mademoiselle Mars s’arrêtait tout à coup.

- Pardon, mon ami, disait-elle à Firmin, à Michelot ou a Joanny, j’ai un mot à dire à l’auteur.

L’acteur auquel elle s’adressait faisait un signe d’assenti­ment, et demeurait muet et immobile à sa place. Mademoiselle Mars s’avançait jusque sur la rampe, met­tait la main sur ses yeux, et, quoiqu’elle sût très bien à quel endroit de l’orchestre se trouvait l’auteur, elle faisait semblant de le chercher.


C’était sa petite mise en scène, à elle.

- Monsieur Hugo ? demandait-elle ; monsieur Hugo est-­il là ?

- Me voici, madame, répondait Hugo en se levant.

- Ah ! très bien ! merci... dites-moi, monsieur Hugo...

- Madame ?

- J’ai à dire ce vers-là :

«Vous êtes, mon lion, superbe et généreux ! »

- Oui, madame ; Hernani vous dit

« Hélas ! j’aime pourtant d’une amour bien profonde !

Ne pleure pas... Mourons plutôt ! Que n’ai-je un monde,

Je te le donnerais ! Je suis bien malheureux ! »

et vous lui répondez

« Vous êtes, mon lion, superbe et généreux ! »

- Est-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo ?

- Quoi ?

- Vous êtes, mon lion ! ...

- Je l’ai écrit ainsi, madame; donc, j’ai cru que c’était bien.

- Alors, vous y tenez, à votre lion ?

- J’y tiens et je n’y tiens pas, madame ; trouvez-moi quelque chose de mieux, et je mettrai cette autre chose à la place.

- Ce n’est pas à moi à trouver cela : je ne suis pas l’auteur, moi.

- Eh bien, alors, madame, puisqu’il en est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.

- C’est qu’en vérité, cela me semble si drôle d’appeler monsieur Firmin mon lion !

- Ah ! parce qu’en jouant le rôle de dona Sol, vous res­tez mademoiselle Mars; si vous étiez vraiment la pupille de Ruy Gomez de Silva, c’est-à-dire une noble Castillane du seizième siècle, vous ne verriez pas dans Hernani monsieur Firmin ; vous y verriez un de ces terribles chefs de bande qui faisaient trembler Charles-Quint jusque dans sa capitale ; alors, vous comprendriez qu’une telle femme peut appeler un tel homme son lion, et cela vous semblerait moins drôle !

- C’est bien ! puisque vous tenez à votre lion, n’en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit ; il y a dans le manuscrit : « Mon lion ! » je dirai : « Mon lion ! » moi... Mon Dieu ! cela m’est bien égal ! -Allons, Firmin

« Vous êtes, mon lion, superbe et généreux ! » Et la répétition continuait.

Seulement, le lendemain, arrivée au même endroit, mademoiselle Mars s’arrêtait comme la veille ; comme la veille, elle s’avançait sur la rampe; comme la veille, elle mettait sa main sur ses yeux ; comme la veille, elle faisait semblant de chercher l’auteur.

- Monsieur Hugo ? disait-elle de sa voix sèche, de sa voix à elle; de la voix de mademoiselle Mars, et non pas de Célimène.

- Monsieur Hugo est-il là ?

- Me voici, madame, répondait Hugo avec sa même placidité.

- Ah ! tant mieux ! Je suis bien aise que vous soyez là.

- Madame, j’avais eu l’honneur de vous présenter mes hommages avant la répétition.

- C’est vrai... Eh bien, avez-vous réfléchi ?

- À quoi, madame ?

- À ce que je vous ai dit hier.

- Hier, vous m’avez fait l’honneur de me dire beaucoup de choses.

- Oui, vous avez raison... Mais je veux parler de ce fameux hémistiche.

- Lequel ?

- Eh ! mon Dieu, vous savez bien lequel

- Je vous jure que non, madame ; vous me faites tant de bonnes et justes observations, que je confonds les unes avec les autres.

- Je parle de l’hémistiche du lion...

- Ah ! oui : Vous êtes mon lion ! Je me rappelle...

- Eh bien, avez-vous trouvé un autre hémistiche ?

- Je vous avoue que je n’en ai pas cherché.

- Vous ne trouvez donc pas cet hémistiche dangereux ?

- Qu’appelez-vous dangereux ?

- J’appelle dangereux ce qui peut être sifflé.

- Je n’ai jamais eu la prétention de ne pas être sifflé.

- Soit ; mais il faut être sifflé le moins possible.

- Vous croyez donc qu’on sifflera l’hémistiche du lion ?

- J’en suis sûre !

- Alors, madame, c’est que vous ne le direz pas avec votre talent habituel.

- Je le dirai de mon mieux... Cependant, je préférerais...

- Quoi ?

- Dire autre chose.

- Quoi ?

-Autre chose, enfin

- Quoi ?

- Dire - et mademoiselle Mars avait l’air de chercher le mot, que, depuis trois jours, elle mâchait entre ses dents-, dire, par exemple... heu... heu... heu...

«Vous êtes, monseigneur, superbe et généreux ! » Est-ce que monseigneur ne fait pas le vers comme mon lion[1] ?

- Si fait, madame; seulement, mon lion relève le vers, et monseigneur l’aplatit. J’aime mieux être sifflé pour un bon vers qu’applaudi pour un méchant.

- C’est bien, c’est bien ! ... ne nous fâchons pas... On dira votre bon vers sans y rien changer ! - Allons, Firmin, mon ami, continuons...

«Vous êtes, mon lion, superbe et généreux ! »

Il est bien entendu que, le jour de la première représen­tation, mademoiselle Mars, au lieu de dire : «Vous êtes, mon lion ! » dit : « Vous êtes, monseigneur ! » Le vers ne fut ni applaudi ni sifflé : il n’en valait plus la peine. Un peu plus loin, Ruy Gomez, après avoir surpris Hernani et dona Sol dans les bras l’un de l’autre, fait, à l’annonce de l’entrée du roi, cacher Hernani dans une chambre dont la porte est masquée par un tableau. Alors, commence la fameuse scène connue sous le nom de scène de portraits, scène qui a soixante et seize vers, scène qui se passe entre don Carlos et Ruy Gomez, scène que dona Sol écoute muette et immobile comme une sta­tue, scène à laquelle elle ne prend part qu’au moment où le roi veut faire arrêter le duc, et où, arrachant son voile et se jetant entre le duc et les gardes, elle s’écrie

« Roi don Carlos, vous êtes

Un mauvais roi !... »

Ce long silence et cette longue immobilité avaient tou­jours choqué mademoiselle Mars. Le Théâtre-Français, habitué aux traditions de la comédie de Molière ou de la tragédie de Corneille, était on ne peut plus rebelle à la mise en scène du drame moderne, et, en général, ne comprenait ni l’ardeur du mouvement ni la poésie de l’immobilité.

Il en résultait que la pauvre dona Sol ne savait que faire de sa personne pendant ces soixante et seize vers. Un jour, elle résolut de s’en expliquer avec l’auteur. Vous connaissez sa façon d’interrompre la répétition, et sa manière de s’avancer sur les quinquets.

L’auteur est debout à l’orchestre ; mademoiselle Mars debout à la rampe.

- Vous êtes là, monsieur Hugo ?

- Oui, madame.

-Ah ! bien !... Rendez-moi donc un service.

- Avec grand plaisir... Lequel ?

- Celui de me dire ce que je fais là, moi.

- Où cela ?

- Mais sur le théâtre, pendant que monsieur Michelot et monsieur Joanny causent ensemble.

- Vous écoutez, madame.

- Ah ! j’écoute... Je comprends ; seulement, je trouve que j’écoute un peu longtemps.

- Vous savez que la scène était beaucoup plus longue, et que je l’ai déjà raccourcie d’une vingtaine de vers ?

- Et bien, mais ne pourriez-vous pas la raccourcir encore de vingt autres ?...

- Impossible, madame !

- Ou, tout au moins, faire que j’y prenne part d’une façon quelconque ?

- Mais vous y prenez part naturellement, par votre pré­sence même. Il s’agit de l’homme que vous aimez ; on débat de sa vie ou sa mort; il me semble que la situation est assez forte pour que vous en attendiez impatiemment mais silencieusement la fin.

- C’est égal... c’est long !

- Je ne trouve pas, madame.

- Bon ! n’en parlons plus... Mais, certainement, le public se demandera : « Que fait donc là mademoiselle Mars, la main sur sa poitrine ? Ce n’était pas la peine de lui donner un rôle pour la faire tenir debout, un voile sur les yeux, et sans parler, pendant toute une moitié d’acte ! »

- Le public se dira que, sous la main, non pas de made­moiselle Mars, mais de dona Sol, son coeur bat ; que, sous le voile, non pas de mademoiselle Mars, mais de dona Sol, son visage rougit d’espérance ou pâlit de ter­reur ; que, pendant le silence, non pas de mademoiselle Mars, mais de dona Sol, l’amante d’Hernani amasse dans son coeur l’orage qui éclate par ces mots, médio­crement respectueux d’une sujette à son seigneur :

« Roi don Carlos, vous êtes

Un mauvais roi !... »

et, croyez-moi, madame, cela suffira au public.

- C’est votre idée, soit ! Au fait, je suis bien bonne de me tourmenter ainsi : si l’on siffle pendant la scène, ce ne sera pas moi qu’on sifflera, puisque je ne dis pas un mot... Voyons, Michelot ; voyons, Joanny, continuons.

« Roi don Carlos, vous êtes

Un mauvais roi !... »

Là, vous êtes content, n’est-ce pas, monsieur Hugo ?

- Très content, madame.

Et, avec son imperturbable sérénité, Hugo saluait et s’asseyait.

Le lendemain, mademoiselle Mars arrêtait la répétition au même endroit, s’avançait sur la rampe, mettait sa main sur ses yeux, et, de la même voix que la veille:

- Monsieur Hugo est-il là ? demandait-elle.

- Me voici, madame.

- Et bien, avez-vous trouvé à me faire dire quelque chose ?

- Où cela ?

- Mais vous le savez bien... dans la fameuse scène où ces messieurs disent cent cinquante vers, tandis que je les regarde et que je me tais... Je sais qu’ils sont charmants à regarder ; mais cent cinquante vers, c’est long !

- D’abord, madame, la scène n’a pas cent cinquante vers ; elle n’en a que soixante et seize, je les ai comptés; puis je ne vous ai pas promis de vous faire dire quelque chose, puisque, au contraire, j’ai essayé de vous prouver que votre silence et votre immobilité, dont vous sortez par un éclat terrible, étaient une des beautés de cette scène.

- Des beautés ! des beautés !... J’ai bien peur que le public ne soit pas de votre avis.

- Nous verrons.

- Oui, mais il sera un peu tard quand vous verrez... Ainsi, vous tenez bien décidément à ce que je ne dise pas un mot de toute la scène ?

- J’y tiens.

- Ça m’est égal ; j’irai au fond, et je laisserai ces messieurs causer de leurs affaires sur le devant de la scène.

- Vous irez au fond si vous voulez, madame, seulement comme ces affaires dont ils parlent sont autant les vôtres que les leurs, vous ferez un contresens... Quand il vous plaira, madame, on continuera la répétition. Et la répétition continuait. [...]

[Alexandre Dumas, Mes mémoires, tome 2,1830-1833, Robert Laffond, 2002, colt. «Bouquins ».]


[Mlle Mars ] Anne-Françoise-Hippolyte Boutet de Monvel, dite Mlle Mars. Depuis le décès de Talma et le départ de Mlle Georges elle est la vedette de la Comédie-Française, temple du théâtre classique.

À cinquante ans passés, même si la presse est unanime pour louer son étonnante jeunesse, elle sait qu’aborder l’emploi des jeunes premières dramatiques (Desdémone du More de Venise de Vigny,  ou la duchesse de Guise d’Henri III et sa Cour de Dumas ) est une véritable gageure et c’est certainement moins en vedette capricieuse qu’en professionnelle qui connaît son public et les risques qu’elle encourt, qu’elle prodiguera des conseils de prudence aux nouveaux auteurs.

Son interprétation de dona Sol sera un des sommets de sa carrière ; elle se risquera même au dernier acte à jouer à la manière anglaise « les effrayantes convulsions d’une longue agonie ». Hugo, malgré les démêlés qu’il eut avec elle durant les répétitions, louera finalement son interpré­tation ; il écrit à un ami au lendemain de la deuxième représentation : « Mlle Mars a été miraculeuse ! »




Ernest Legouvé, qui a connu Joanny, complète l’anecdote. [ in Soixante ans de souvenirs, 1886]

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