DOC - Dumas : Hernani, Hugo bataille avec le jeu classique des comédiens du Français.

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Athalie

caricature du jeu classique des comédiens du Français





Alexandre Dumas 1802-1870 : Hernani, Hugo bataille avec le jeu classique des comédiens du Français.

[Une distribution difficile]
  

Il n’y avait, au Théâtre-Français, de sympathie réelle pour la littérature romantique que chez le vieux Joanny ; les autres - mademoiselle Mars la première, malgré le splendide succès qu’elle venait d’obtenir dans la duchesse de Guise -, ne regardaient l’envahissement qui s’opérait que comme une espèce d’invasion de barbares à laquelle il fallait se soumettre en souriant.

Dans les caresses que nous faisait mademoiselle Mars, il y avait toujours les restrictions mentales de la femme violée.

Michelot, professeur au Conservatoire, homme du monde, homme poli, nous présentait une surface des plus gracieuses et des plus agréables.

Au fond, il nous abhorrait.

Quant à Firmin, qui nous fut si utile par son talent - talent réel, quoique rejetant au plus haut degré la forme, c’est-à-dire le côté plastique de l’art -, il n’avait pas d’opinion littéraire ; il avait seulement une espèce d’instinct dramatique qui donnait, à défaut d’art, le mouvement et la vie à son jeu.

Il nous aimait donc assez, nous chez qui étaient ses qualités, à lui : la vie et le mouvement ; mais il craignait fort les autres, les vieux ; de sorte qu’il restait neutre dans toutes les querelles littéraires, et assistait rarement à une lecture, afin de ne pas être obligé de manifester son opinion. Ce n’était pas un obstacle, mais ce n’était pas non plus un soutien.

La pièce était distribuée - nous parlons des rôles principaux - entre les quatre artistes que nous venons de nommer, et qui étaient les premiers du Théâtre-Français.

Mademoiselle Mars jouait dora Sol; Joanny, Ruy Gomez ; Michelot, Charles Quint, et Firmin, Hernani.

J’ai dit que notre littérature n’était pas sympathique à mademoiselle Mars ; mais je dois ajouter ou plutôt répéter une chose, c’est que, comme mademoiselle Mars, au théâtre, était le plus honnête homme du monde, une fois la première représentation engagée, une fois que le feu des applaudissements ou des sifflets avait salué le drapeau - fût-il étranger - sous lequel elle combattait, elle se serait fait tuer plutôt que de reculer d’un pas ; elle aurait subi le martyre plutôt que de renier, nous ne dirons pas sa foi - notre école n’était pas sa foi -, mais son serment.

 

[Contrairement à la tradition de la tragédie classique, le drame romantique impose aux comédiens longs silence immobiles ou mouvements ardents : désarroi de Mlle Mars dans ces nouveaux codes de jeu.]

 Alors, commence la fameuse scène connue sous le nom de scène des portraits, scène qui a soixante et seize vers, scène qui se passe entre don Carlos et Ruy Gomez, scène que dora Sol écoute muette et immobile comme une statue, scène à laquelle elle ne prend part qu’au moment où le roi veut faire arrêter le duc, et où, arrachant son voile et se jetant entre le duc et les gardes, elle s’écrie:

Roi don Carlos. vous êtes Un mauvais roi !...

Ce long silence et cette longue immobilité avaient toujours choqué mademoiselle Mars. Le Théâtre-Français, habitué aux traditions de la comédie de Molière ou de la tragédie de Corneille, était on ne peut plus rebelle à la mise en scène du drame moderne, et, en général, ne comprenait ni l’ardeur du mouvement ni la poésie de l’immobilité.

Il en résultait que la pauvre dona Sol ne savait que faire de sa personne pendant ces soixante et seize vers.

Un jour, elle résolut de s’en expliquer avec l’auteur.

Vous connaissez sa façon d’interrompre la répétition, et sa manière de s’avancer sur les quinquets.

L’auteur est debout à l’orchestre ; mademoiselle Mars debout à la rampe.

- Vous êtes là, monsieur Hugo ?

- Oui, madame.

- Ah ! bien !... Rendez-moi donc un service.

- Avec grand plaisir... Lequel ?

- Celui de me dire ce que je fais là, moi.

- Où cela ?

- Mais sur le théâtre, pendant que M. Michelot et M. Joanny causent ensemble. - Vous écoutez, madame.

- Ah ! j’écoute... Je comprends ; seulement, je trouve que j’écoute un peu longtemps.

- Vous savez que la scène était beaucoup plus longue, et que je l’ai déjà raccourcie d’une vingtaine de vers ?

- Eh bien, mais ne pourriez-vous pas la raccourcir encore de vingt autres ?…

- Impossible, madame !

- Ou, tout au moins, faire que j’y prenne part d’une façon quelconque ?

- Mais vous y prenez part naturellement, par votre présence même. Il s’agit de l’homme que vous aimez ; on débat sa vie ou sa mort ; il me semble que la situation est assez forte pour que vous en attendiez impatiemment mais silencieusement la fin.

- C’est égal... c’est long !

- Je ne trouve pas, madame.

- Bon ! N’en parlons plus... Mais, certainement, le public se demandera « Que fait donc là mademoiselle Mars, la main sur sa poitrine ? Ce n’était pas la peine de lui donner un rôle pour la faire tenir debout, un voile sur les yeux, et sans parler, pendant toute une moitié d’acte ! »

- Le public se dira que, sous la main, non pas de mademoiselle Mars, mais de dona Sol, son cœur bat ; que, sous le voile, non pas de mademoiselle Mars, mais de dora Sol, son visage rougit d’espérance, ou pâlit de terreur ; que, pendant le silence, non pas de mademoiselle Mars, mais de dora Sol, l’amante d’Hernani amasse dans son cœur l’orage qui éclate par ces mots, médiocrement respectueux d’une sujette à son seigneur :

Roi don Carlos, vous êtes

Un mauvais roi!

et, croyez-moi, madame, cela suffira au public.

- C’est votre idée, soit ! Au fait, je suis bien bonne de me tourmenter ainsi: si l’on siffle pendant la scène, ce ne sera pas moi qu’on sifflera, puisque je ne dis pas un mot. Voyons, Michelot ; voyons, Joanny, continuons.


Roi don Carlos, vous êtes Un mauvais roi !...

Là, vous êtes content, n’est-ce pas, monsieur Hugo ?

- Très content, madame.

Et, avec son imperturbable sérénité, Hugo saluait et s’asseyait.

Le lendemain, mademoiselle Mars arrêtait la répétition au même endroit, s’avançait sur la rampe, mettait sa main sur ses yeux, et, de la même voix que la veille :

- M. Hugo est-il là ? demandait-elle.

- Me voici, madame.

- Eh bien, avez-vous trouvé à me faire dire quelque chose ? - Où cela ?

- Mais vous le savez bien... dans la fameuse scène où ces messieurs disent cent cinquante vers, tandis que je les regarde et que je me tais... Je sais qu’ils sont charmants à regarder ; mais cent cinquante vers, c’est long !

- D’abord, madame, la scène n’a pas cent cinquante vers ; elle n’en a que soixante et seize, je les ai comptés ; puis je ne vous ai pas promis de vous faire dire quelque chose, puisque, au contraire, j’ai essayé de vous prouver que votre silence et votre immobilité, dont vous sortez par un éclat terrible, étaient une des beautés de cette scène.

- Des beautés! Des beautés!... J’ai bien peur que le public ne soit pas de votre avis.

- Nous verrons.

- Oui, mais il sera un peu tard quand vous verrez... Ainsi, vous tenez bien décidément à ce que je ne dise pas un mot de toute la scène ?

- J’y tiens.

- Ça m’est égal ; j’irai au fond, et je laisserai ces messieurs causer de leurs affaires sur le devant de la scène.

- Vous irez au fond si vous voulez, madame, seulement, comme ces affaires dont ils parlent sont autant les vôtres que les leurs, vous ferez un contre-sens... Quand il vous plaira, madame, on continuera la répétition.

Et la répétition continuait.

[Hugo n’en pouvant plus somme Mlle Mars de rendre le rôle. Esclandre]

- Oh ! murmura mademoiselle Mars en mordant ses lèvres pâles, vous mériteriez bien que je vous le rendisse, votre rôle !

Hugo tendit la main.

- Je suis prêt à le recevoir, madame, dit-il.

- Et, si je ne le joue pas, qui le jouera ?

- Oh ! mon Dieu ! madame, la première personne venue… Tenez, par exemple, mademoiselle Despréaux. Elle n’aura pas votre talent, sans doute ; mais elle est jeune, elle est jolie ; sur trois conditions que le rôle exige, elle en réunit deux ; puis, en outre, elle aura pour moi ce que je vous reproche, à vous, de ne pas avoir, c’est-à-dire la considération que je mérite.

Et Hugo restait le bras tendu et la main ouverte, attendant que mademoiselle Mars lui rendît le rôle.

- Mademoiselle Despréaux ! Mademoiselle Despréaux ! murmura mademoiselle Mars ; ah ! par exemple ! la plaisanterie est bonne !… Vous lui faites votre cour, à ce qu’il paraît, à mademoiselle Despréaux ?

- Moi ? Je ne lui ai jamais parlé de ma vie !

- De sorte que vous me redemandez positivement, officiellement, votre rôle ?

- Officiellement, positivement, je vous redemande mon rôle.

- Eh bien, moi, je le garde, votre rôle. Je le jouerai, et comme personne ne vous le jouerait à Paris, je vous en réponds !

- Soit, gardez le rôle ; mais n’oubliez pas ce que je vous ai dit à l’endroit des égards que se doivent entre eux des gens de notre mérite.

Et Hugo salua mademoiselle Mars, la laissant toute ébouriffée de cette dignité à laquelle ne l’avaient point habituée les auteurs de l’Empire, à genoux devant son talent, et surtout arrêtés par cette certitude que leurs pièces ne feraient pas un sou sans elle.

A partir de jour, mademoiselle Mars fut froide mais polie envers Hugo, et, comme elle l’avait promis, le soir de la représentation venu, elle joua admirablement le rôle.


[On coupe des répliques au comédien Michelot qui les joue sciemment à contresens !]  

Michelot, tout au contraire de mademoiselle Mars, était poli, presque louangeur ; mais, comme dans le fond de l’âme, il nous détestait, à l’heure de la lutte, au moment de combattre loyalement et vaillamment, ainsi que faisait mademoiselle Mars, il passait sournoisement à l’ennemi, indiquant d’un coup d’œil aux tirailleurs du parterre l’endroit faible, le moment opportun.

Beaucoup de vers furent pris dans le rôle de Michelot, qu’un acteur moins complaisant pour le public n’eût pas laissé prendre. – Au reste avant la représentation, nous avions fait une rude guerre aux choses hasardées qui se trouvaient dans le rôle de don Carlos ! Je me rappelle, entre autres, avoir, tout en le regrettant fort, fait couper à Hugo un quatrain auquel Michelot paraissait tenir beaucoup ; je me suis expliqué pourquoi, depuis.

Ces quatre vers appartenaient à ce charmant grotesque qui est propre à Hugo, et qui n’est à personne que lui.

Au moment où Ruy Gomez de Sylva rentre chez sa nièce et est sur le point s’y surprendre don Carlos et Hernani, ce dernier, qui craint pour la réputation de dora Sol, veut faire cacher le roi et se cacher lui-même dans l’armoire fort étroite d’où don Carlos vient de sortir, et où il était déjà très mal étant tout seul ; mais le roi se révolte contre la proposition. Est-ce donc, dit-il,


Est-ce donc une gaine à mettre des chrétiens ?

Nous nous pressons un peu ; vous y tenez, j’y tiens.

Le duc entre et s’en vient vers l’armoire où nous sommes,

Pour y prendre un cigare… Il y trouve deux hommes !

Ces vers, qui, pour faire leur effet comique, devaient être jetés avec la gaieté et la désinvolture d’un roi de dix-neuf ans en bonne fortune – notez que Charles Quint n’a que dix-neuf ans lorsqu’il est nommé empereur d’Allemagne -, ces vers étaient déclamés du même ton que Mahomet disant


 

Si j’avais à répondre à d’autres que Zopyre,

Je ne ferais parler que le Dieu qui m’inspire ;

Le glaive et l’Alcoran, dans mes terribles mains,

Imposeraient silence au reste des humains !

C’était parfaitement insensé ; aussi, sur mes instances, et malgré les réclamations de Michelot, qui espérait bien à part lui que ces quatre vers produiraient leur effet, la coupure fut-elle décidée et impitoyablement maintenue.

 
J. Granville « les Romains échevelés à la première représentation d´Hernani » 1830



[Un académicien, dur d'oreille , s'indigne à la première]

La première représentation d’Hernani a laissé un souvenir unique dans les annales du théâtre : la suspension de Marion Delorme, le bruit qui se faisait autour d’Hernani, avaient vivement excité la curiosité publique, et l’on s’attendait, avec juste raison, à une soirée orageuse.

On attaquait sans avoir entendu, on défendait sans avoir compris.

Au moment où Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille à Charles V, il s’écrie

... Vieillard stupide, il l’aime !

M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, entendit : « Vieil as de pique, il l’aime ! » et, dans sa naïve indignation, il ne put retenir un cri :

- Ah ! pour cette fois, c’est trop fort !

- Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur ? Qu’est-ce qui est trop fort ? demanda mon ami Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit Firmin.

- Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva, « vieil as de pique ! » - Comment! c’est trop fort ?

- Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani.

- Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient inventées... Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien! Si vous ne savez pas cela, je vous l’apprends, moi... Bravo pour le vieil as de pique ! Bravo Firmin ! Bravo Hugo ! Ah !…

Vous comprenez qu’il n’y avait rien à répondre à des gens qui attaquaient et qui défendaient de cette façon-là.

[Alexandre Dumas, Mes mémoires, Chapitre CXXXII]

 

 

 

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