Victor Hugo 1802-1885 : Shakespeare le génie absolu et « hors normes » du théâtre.

Publié le par CM

 

Victor Hugo 1802-1885 : Shakespeare le génie absolu et « hors normes » du théâtre.

 

[Hugo a assisté à une représentation de Hamlet en 1819, en compagnie d’Adèle Foucher, et en 1825, c’est Charles Nodier qui l’initie avant qu’il n’assiste la représentation des comédiens anglais de 1827. 1864-1865 : son fils François-Victor vient d’achever la monumentale traduction des œuvres de Shakespeare et son texte sert de préface :  « A propos de William Shakespeare, vers 1564-1616 » Ces quelques pages n’ont rien d’un traité du Beau, mais font de la lecture de Shakespeare l’occasion d’aborder « toutes les questions qui touchent à l’art ». De nourrir donc toute rénovation ou rupture dans ce domaine. « A l’occasion de Shakespeare, toutes les questions qui touchent à l’art se sont présentées à son esprit. Traiter ces questions, c’est expliquer la mission de l’art; traiter ces questions, c’est expliquer le devoir de la pensée humaine envers l’homme. Une telle occasion de dire des vérités s’impose, et il n’est pas permis, surtout à une époque comme la nôtre, de l’éluder » Shakespeare incarne l’origine de la modernité, celle du drame romantique, mêlant le grotesque au sublime.]

 

 

« Aux livres colosses il faut des lecteurs athlètes »  Lorsque Hugo lit Shakespeare ce n’est pas comme un critique mais il se livre à un exercice d’admiration, et surtout, c’est pour lui l’ « occasion de dire des vérités » et de généraliser.  Au début des années 1830 et des manifestes romantiques, Hugo estime qu’on a mal lu Shakespeare et se pose comme celui qui lui rend justice.

  
L’imagination : On peut reprocher à Shakespeare de ne pas reproduire le monde, mais de produire une réalité d’ordre poétique. C’est la question de l’imitation qui est à nouveau posée… Hippolyte Taine par exemple, - dans son Histoire de la Littérature Anglaise en 1863, - voit chez Shakespeare avant tout une imagination, mais cette imagination est considérée comme un excès, un dérèglement physiologique et intellectuel.  Hugo répond aux critiques (La Harpe et Voltaire au 18ème, Guizot, dans Shakespeare et son temps, publié en 1852) en leur reprochant une admiration partielle et sélective. Voltaire avec sa formule « des diamants dans la boue » qui apprécie, mais malgré les antithèses, malgré l’exagération, malgré la démesure, toujours… « malgré » !... après avoir contribué à la faire connaître.

« L’homme peuple » et non « l’homme roi » : cet humanisme de Shakespeare peut choquer. La Harpe déplore que Shakespeare « sacrifie à la canaille ». Réponse de Hugo : La canaille, c’est la « vénérable populace des déguenillés et des ignorants ; […] La canaille, c’est le genre humain dans la misère. La canaille, c’est le commencement douloureux du peuple. La canaille, c’est la grande victime des ténèbres. Sacrifie-lui! Sacrifie-toi!" (p.388). Hugo insiste sur les conditions matérielles d’exercice du théâtre dans le Londres des années 1580, la dimension de « fête populaire ». L’œuvre de génie n’est pas comme le pensaient les classiques un météore qui surgit hors de l’histoire, elle s’inscrit dans une société donnée qui lui donne naissance. Voici qui règle son compte à l’idée de modèles intemporels, donc à imiter. Voire la périodisation à laquelle se livre Hugo dans sa Préface de Cromwell et qui lui permet de faire du drame la forme du théâtre moderne face à la forme de la tragédie qui triomphe à l’époque des classiques. L’œuvre de Shakespeare se nourrit de constats, montre ce qui est, et non ce qui devrait être. L’idée d’une nature humaine immuable, de principes esthétiques immuables pour la représenter, la démarche normative à laquelle s’attachaient les classiques est battue en brèche par l’historicité. Une norme n’est qu’un préjugé d’époque. On ne juge plus les génies « d’après les règles et les genres » mais « d’après les principes immuables de cet art et les lois spéciales de leur organisation personnelle »

 

Du personnage caractère au personnage « type » ? : « Macbeth, c’est la faim » « Othello, c’est la nuit », « Lear, c’est l’occasion de Cordelia », Hamlet le doute etc. Hugo lecteur propose des équivalences symboliques. Le personnage est plus qu’un homme, qu’une personne, et l’analyse psychologique, - qui suppose identification personne/personnage – est dépassée, ou du moins peut l’être. Cette critique choque la pratique de l’analyse littéraire en cours à l’époque et on peut y voir une intuition de l’analyse en terme de fonction (cf. le structuralisme du 20ème siècle) Hugo lui parle de type : « Un type ne reproduit aucun homme en particulier; il ne se superpose exactement à aucun individu, il résume et concentre sous une forme humaine toute une famille de caractères et d’esprits. » 

 
Le débordement et l’illimité « océanique » : Lire et regarder Shakespeare c’est regarder l’Océan : « et c’est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l’Océan ». L’image passe du produit, l’œuvre, au producteur les créateurs de génie, ces « hommes océans » dans lesquels Hugo se reconnaît et pour lesquels toute règle est une entrave : « c’est la fertilité, la force, l’exubérance, la mamelle gonflée, la coupe écumante, la cuve à plein bord, la sève par excès, la lave en torrent, les germes en tourbillons, la vaste pluie de vie, tout par milliers, tout par millions, nulle réticence, nulle ligature, nulle économie, la prodigalité insensée et tranquille du créateur. A ceux qui tâtent le fond de leur poche, l’inépuisable semble en démence. A-t-il bientôt fini? Jamais. Shakespeare est le semeur d’éblouissements. A chaque mot, l’image; à chaque mot, le contraste, à chaque mot, le jour et la nuit ». On se doute qu’une telle identification vaudra à Hugo quelques sarcasmes… Mais au-delà des personnes, c’est de la création dont parle Hugo et lorsque Kant au 18ème  distingue le savoir-faire du génie en remarquant que chez ce dernier c’est la «nature » qui donne ses règles à l’art et non les écoles, il ne dit pas autre chose.

 

 
Le mépris des doctrines et des censures : « La pierre jetée aux génies est une loi, et tous y passent » remarque Hugo et il fustige la « critique doctrinaire », selon les règles, tout comme la « critique sacristaine » selon la morale. « Ne pas donner prise est une perfection négative. Il est beau d’être attaquable ». C’est, dit d’une autre manière le postulat fondamental de la préface de Cromwell : « Le goût, c’est la raison du génie » raison qui le reconnaît mais ne saurait le susciter. 

 

 
La part de l’inconscient et de « la chose obscure » : Le théâtre, plus qu’un reflet ou un constat, devient un outil d’exploration permettant « d’illuminer à la fois l’intérieur et l’extérieur des hommes » [Préface de Cromwell] On ne parlait pas encore d’inconscient, et Hugo utilise les notions de  for intérieur ou d’imprévu de la conscience. « Le for intérieur de l’homme appartient à Shakespeare. Il vous en fait à chaque instant la surprise. Il tire de la conscience tout l’imprévu qu’elle contient. Peu de poètes le dépassent dans cette recherche psychique. Plusieurs des particularités les plus étranges de l’âme humaine sont indiquées par lui. Il fait savamment sentir la simplicité du fait métaphysique sous la complication du fait dramatique. Ce qu’on ne s’avoue pas, la chose obscure qu’on commence par craindre et qu’on finit par désirer, voilà le point de jonction et le surprenant lieu de rencontre du cœur des vierges et du cœur des meurtriers, de l’âme de Juliette et de l’âme de Macbeth, l’innocente a peur et appétit de l’amour comme le scélérat de l’ambition; périlleux baisers donnés à la dérobée au fantôme, ici radieux, là farouche ».

 

  

 

 

Extrait de la fameuse invective de Voltaire à l’occasion de l’édition d’une traduction de Shakespeare chez Letourneur :

 

« Il y a déjà deux tomes imprimés de ce Shakespear (sic),  qu’on prendrait pour des pièces de la foire, faites il y a deux cents ans. Il y aura encore cinq volumes. Avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile? Souffrirez-vous l’affront qu’il fait à la France? Il n’y a point en France assez de camouflets, assez de bonnets d’âne, assez de piloris pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en vous parlant de lui. Ce qu’il y a d’affreux, c’est que le monstre a un parti en France; et pour comble de calamité et d’horreur, c’est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespear; c’est moi qui le premier montrai aux Français quelques perles que j’avais trouvées dans son énorme fumier. Je ne m’attendais pas que je servirais un jour à fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Corneille; pour en orner le front d’un histrion barbare. »

  

 

 

[Lettre à La Harpe, citée dans, William Shakespeare, de V. Hugo, Œuvres complètes: Philosophie, Hetzel/Quantin, 1882, p. 18]



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