Mémo - Poétique de ... : Antonin Artaud : Remise en cause de la représentation : l’acteur « athlète affectif » et médium rend présente la vie réelle. Il donne à vivre au spectateur

Publié le par Maltern

 

Mémo - Poétique de... : Antonin Artaud : Remise en cause de la représentation : l’acteur « athlète affectif » et médium rend présente en direct la vie réelle. Il donne à vivre et révèle au spectateur-participant l’intensité d’une vie oubliée. 

 

 

 

 

« Il s’agit de donner à la représentation théâtrale l’aspect d’un foyer dévorant et d’amener une fois au moins au cours du spectacle, l’action, les situations, les images à ce degré d’incandescence implacable, qui dans le domaine psychologique ou cosmique s’identifie à la cruauté. »

[Le théâtre et son double, 1938]

 

 

 

* Artaud part de la conviction que le théâtre occidental est décadent, négatif, superficiel et banalement psychologique. Il n’aurait pour fonction que de divertir des spectateurs passifs, jouisseurs et spirituellement infirmes. Le théâtre ne fait qu’illustrer, ornementer, la banalité quotidienne alors qu’il devrait nous insuffler une puissance de vie. Il endort des spectateurs à la sensibilité émoussée. « Nous ne croyons pas, nous ne croyons plus, qu’il y ait quelque chose au monde qui se puisse appeler le théâtre. »

 

* Il revendique un théâtre qui ne représente pas, mais qui exprime par le corps, le geste, un ébranlement proche de la transe,  une expression des émotions profondes que l’homme ressent sans pouvoir les exprimer dans un langage quotidien. Les passions, les caractères, les conflits psychologiques des personnages des théâtres occidentaux ne sont que la superficialité de l’humain, et ne s’arrêtent qu’à l’individualité et aux drames domestiques. La leçon qu’Artaud tirera du théâtre oriental et en particulier balinais : la fonction de la représentation théâtrale est de communiquer par suggestion les forces originelles de l’existence qui sont en-deça de tout texte psychologique échangé entre des personnages de convention.

 

 

« Si nous faisons du théâtre, ce n’est plus pour jouer des pièces, mais pour arriver à ce que tout ce qu’il y a d’obscur dans l’esprit, d’enfoui, d’irrévélé se manifeste en une sorte de projection matérielle et réelle. Nous ne cherchons pas à donner comme cela s’est produit jusqu’ici, comme cela a toujours été le fait du théâtre, l’illusion de ce qui n’est pas, mais au contraire à faire apparaître aux regards un certain nombre de tableaux, d’images indestructibles, indésirables qui parleront à l’esprit directement. » [Idem]

 

 

 

* La fonction du théâtre dépasse donc celle d’un spectacle. Il y a plus qu’à voir, il y a à vivre. Il s’agit de réveiller pour le redonner à lui-même, de faire exister le spectateur endormi ou habitué à contempler la vie. Il incite à l’exaltation de nos énergies dans  « une vie passionnée et convulsive » et nous met en demeure de faire tomber nos masques, nos convenances nos hypocrisies et nos bassesses. Il nous invite à revivre en prise avec les grands problèmes métaphysiquespolitiques, sociaux et cosmiques  en brisant en nous l’illusion que l’assoupissement, l’habitude ou les évidences qui nous font vivre soient notre réalité. , [meta/physique = ce qui est au-delà de /la nature visible, observable, mais qui est réel et agissant cf. le sens du mot dans la philosophie grecque.] Le théâtre  doit nous révéler à nous même dans l’inquiétude et l’insécurité plus qu’il ne doit nous donner une image de l’humanité. Le spectateur et l’acteur désirent sortir changés du spectacle. Le théâtre  doit devenir le traducteur de l’inconscient.

 

* Le « théâtre de la cruauté » dont se réclame Artaud n’est pas celui du plaisir morbide que nous prendrions à la vision du malheur de personnages individualisés [Que de contresens et d’incompréhension sur ce point…]. « La cruauté signifie rigueur, application et décision implacable, détermination irréversible, absolue » C’est le prix de la lucidité. Tout ce qui agit sur nous est cruauté envers ce qui est passif, habituel et répétitif donc non créatif et non vivant en nous. « ...tout ce qui agit est cruauté : c’est sur cette idée d’action poussée  à bout et extrême que le théâtre doit se renouveler. »

 

* Ainsi le « désir d’Eros » est une pulsion d’association et de vie [voir Eros / Thanatos chez Freud]. Elle dépasse les motivations individuelles des personnages traditionnels, ne conçoit plus la mort comme  irrémédiable et tend à postuler la résurrection. Ce désir est une force agissante au coeur de nos existences individuelles, mais également une force cosmique qui habite l’univers. Il s’agit de la capter et de la manifester dans la représentation théâtrale. La notion de « représentation » convient-elle encore pour caractériser la poétique d’Artaud ? Non.  Parler de « représentation » suppose en effet une conscience de ce que l’on veut représenter et une maîtrise des moyens pour  y parvenir : construction de la fable et des personnages, jeu lucide de l’acteur, travail d’une mise en scène etc. Or ce que l’acteur communique inconsciemment, dans un état de transe, c’est une force pulsionnelle qui frappe un spectateur, et qui par ce choc même, d’ailleurs plus un, puisqu’il participe à cet événement et le vit [spectateur / « spectare » = celui qui voit en voyeur]. Le spectacle est plus, une présence, un acte, qu’une représentation.

 

* Que devient le texte ? Un simple prétexte ? Au lieu de se soumettre au texte l’acteur y puise une intention, une intensité qui aboutit à une communication de type magique [Cf. la transe comme possession] entre l’esprit de l’auteur, les forces cosmiques et irrationnelles qu’il a capté lui, en écrivant, et l’esprit du spectateur. Une communion s’établit avec le public qui ne vient plus au théâtre pour voir, mais pour participer et vivre. C’est un théâtre  de la pure présence qui ne se répète pas, cherche à être l’égal de la vie, abolit la scène, propose une fête collective.

 

* La poétique d’Artaud  vise bien sur à établir un spectacle limite qui remet complètement en cause et échappe aux concepts traditionnels permettant l’analyse de la représentation théâtrale et donc les jugements esthétiques qui en découlent. Le discours et l’analyse psychologique sont bannies au profit de l’émotion, de l’intensité pulsionnelle. Il n’y a plus représentation d’un spectacle, mais communication d’une force qui ébranle le repos des sens, trouble la pensée rationnelle provoque la transe. Celle-ci n’est pas ici un déchaînement incontrôlé et morbide, mais un rituel sacré. L’acteur est un médium.

 

* La mort des « chefs d’œuvres » éternels s’en suit c’est la performance  [ # record !] de l’acteur prime sur le texte écrit. Son travail c’est d’acquérir un « athlétisme affectif » qui l’ouvre  à l’écheveau des vibrations profondes et inconscientes. Le langage de la scène est renouvelé, à mi-chemin entre « le geste et la pensée » il rompt avec la dictature de l’écrivain, et celle du texte écrit. Il use des sonorités, cris, musiques, silence, gestes, volumes, luminosités, images. Le discours qui nomme les choses et autour duquel s’ordonne la représentation est dénoncé.

 

* L’acteur artaudien. Aux exercices traditionnels de la diction, on préfère ceux de la profération, des variations sur les rythmes, les intensités, les cris. En deçà  de la parole discursive et consciente proposée à l’interprétation de l’acteur il faut qu’il retrouve le pouvoir de l’incantation qui convie à un ré-enchantement du monde, abolit les privilèges des fausses évidences du quotidien. Rêve cruel et théâtre de l a cruauté dans un premier temps puisque toute rédemption suppose destruction. L’acteur médium travaille le souffle, le tempo et se redonne un corps  qui puisse donner « à l’âme une issue corporelle. »

 

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