Mémo - 1830 la Bataille d'Hernani

Publié le par CM

MémoFiche : La bataille d’Hernani :

 

 
 

« A ces enfants du siècle devant qui s’est fermé le chemin des épopées révolutionnaire et impériale dont le bruit a bercé leur enfance, l’art apparaît comme le lieu des aventures modernes, avec des enjeux tout aussi historiques » Le récit épique de la bataille naît du besoin d’écrire l’histoire du romantisme : la première du 25 février 1830 en sera l’acte fondateur. Gautier :
« Dans l’armée romantique comme dans l’armée d’Italie, tout le monde était jeune. Les soldats pour la plupart n’avaient pas atteint leur majorité, et le plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans. C’était l’âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date. »

 
[Le Bien public, 3 mars 1872]


* Une bataille en différé… : le 25 février 1830, mémorable soirée, mais on ne peut parler de « bataille » c’est un triomphe enlevé par une salle tumultueuse mais acquise. C’est par la suite que les choses se gâtent et que la pièce est éreintée par ses détracteurs. Adèle Hugo l’atteste : « L’applaudissement colossal qui avait eu lieu au premier acte se reproduisit. […] Des salves d’applaudissement couvraient la voix de Michelot tous les cinq ou six vers. […] La toile tomba sous l’écroulement du succès. […] Le Journal des Débats mit le soir même une note qui finissait ainsi :
 

« Le nom de l’auteur a été écrasé sous les applaudissements ».

 
 
 

* A la fin du quatrième acte un libraire saisit Hugo en coulisse, il veut acheter la pièce pour l’imprimer : « Après le premier acte, nous pensions à vous offrir deux mille francs. Après le troisième acte, nous aurions été jusqu’à quatre mille francs. Après le monologue, nous vous offrons six mille francs. […] Nous désirons, mon associé et moi, conclure tout de suite. Après le cinquième acte, nous craindrions d’être forcés de vous donner dix mille francs. »

 
 
 

* Sainte-Beuve témoigne également : « Nous voici ce soir à la septième d’Hernani, et la chose commence à devenir claire, elle ne l’a pas toujours été. Les trois premières représentations, soutenues par les amis et le public romantique se sont très bien passées ; la quatrième a été orageuse, quoique la victoire soit restée aux bravos ; la cinquième, mi-bien, mi-mal ; les cabaleurs assez contenus ; le public, indifférent, assez ricaneur, mais se laissant prendre à la fin. Les recettes sont excellentes, et avec un peu d’aide encore de la part des amis, le cap de Bonne-Espérance est décidément doublé : voilà le bulletin. »

 
 
 
 
 

* Le « travail de mémoire » a visiblement concentré sur la « première » ce qui s’étale jusqu’au mois de juin. Le journal du comédien Joanny l’atteste : « Cette pièce a complètement réussi (25 février) , Une cabale acharnée (3 mars) Encore un peu plus fort… coups de poing… interruption… police… arrestations… cris…bravos… tumulte … foule… (10 mars), Représentation sans scandale où je puis dire avoir bien joué (18 juin) » Lors de la reprise de la pièce en 1838 on voit bien la légende se constituer sous le plume de Théophile Gautier : « Jamais œuvre dramatique n’a soulevé une plus vive rumeur ; jamais on n’a fait autant de bruit autour d’une pièce. […] chaque vers était pris et repris d’assaut. Un soir, les romantiques perdaient une tirade ; le lendemain, ils la regagnaient, et les classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées, et le combat recommençait de plus belle ».[ La Presse du 22 janvier 1838] Alexandre Dumas, lui, prend un ton carrément épique : « Cette terrible bataille qui dura sept heures, et dans laquelle, dix fois terrassée, la pièce se releva toujours, et finit, à deux heures du matin, par mettre le public, haletant, épouvanté, terrifié, sous son genou. » [A. Dumas, Mes Mémoires, CXXXVII]

 
 
 
 
 

* Les journaux réactionnaires pour échauffer une cabale muselée le soir de première, taisent le triomphe de la pièce elle-même et insistent sur les détails croustillants ou choquants de la journée : jeunes gens hirsutes et mal habillés qui ont mangé, bu et uriné dans le théâtre où ils se sont parqués. Citations qui circulent indiquant les passages où il faut rire ou applaudir etc.

 
 
 

* Le procédé est efficace car le 7 mars : « Le public siffle tous les soirs tous les vers ; c’est un rare vacarme, le parterre hue, les loges éclatent de rire. […] La presse a été à peu près unanime et continue tous les matins de railler la pièce et l’auteur. Si j’entre dans un cabinet de lecture, je ne puis prendre un journal sans y lire : « Absurde comme Hernani ; monstrueux comme Hernani ; niais, faux, ampoulé, prétentieux, extravagant et amphigourique comme Hernani. » Si je vais au théâtre pendant la représentation, je vois à chaque instant, dans les corridors où je me hasarde, des spectateurs sortir de leur loge et en jeter la porte avec indignation. »

 
 
 

* Le 10 mars Hugo note sur l’exemplaire du premier texte imprimé 148 interruptions ! cris hostiles, rires, sifflets, bruits divers. La pièce étant amputée de 12 % de son texte pour la scène, cela fait une moyenne d’une interruption tous les 12 vers…

 
 
 
 
 

Les « aléas du direct » ( ! )  : une indignation d’académicien : [Dumas soirée du 25 février :]

 
 
 

« On attaquait sans avoir entendu, on défendait sans avoir compris.

 

Au moment où Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille à Charles V, il s’écrie : « … Vieillard stupide, il l’aime ! » M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, entendit : « Vieil as de pique, il l’aime ! » et, dans sa naïve indignation, il ne put retenir un cri :

 

- Ah ! pour cette fois, c’est trop fort !

 

- Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur ? Qu’est-ce qui est trop fort ? demanda mon ami Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit Firmin.

 

- Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva, « vieil as de pique » !

 

- Comment ! c’est trop fort ?

 

- Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani.

 

- Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient inventées… Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien ! Si vous ne savez pas cela, je vous l’apprends, moi… Bravo pour le vieil as de pique ! Bravo Firmin ! Bravo Hugo ! Ah !... »

 
 [Alexandre Dumas, Mémoires, ch. CXXXVII.]
 
 
 

Chevelus contre chauves…

 
 

Terreur du bourgeois glabre et chauve,
Une chevelure à tous crins
De roi franc ou de roi fauve
Roule en torrents jusqu’à ses reins.

Tel, romantique opiniâtre,
Soldat de l’art qui lutte encor,
Il se ruait vers le théâtre
Quand d’Hernani sonnait le cor.
 
[Gautier, Le Château du souvenir,
in Le Moniteur universel 30/12/1861
, intégré à Emaux et Camées]
 
 
 
 
 

* Force de l’identification de la jeunesse de 1830 aux héros de Hugo, à ce jeune brigand hors-la-loi et à son amante qui meurent, rattrapés par la loi tyrannique des pères et des vieillards. Plus de séparation entre la salle et la scène : à l’appel d’Hernani-Hugo répondent les « brigands » du parterre qui se reconnaissent dans les brigands des montagnes d’Aragon. Les « perruques» du classicisme contre les « tignasses » romantiques.

 * Multiplication des signes de reconnaissancequi ont donné une cohésion à la jeune garde romantique. Au premier signe, constitué par les fameuses contremarques avec l’inscription « Hierro ».
 
 
 
 
 
 
 
 

25 février 1880

50ème anniversaire au Français

Sarah Bernhardt lit « La Bataille d’Hernani »

de François Coppée

 

Ils agitaient, devant les vieillards à perruques,

L’ironique défi de leurs cheveux flottants,

Et se sentaient, les beaux artistes de vingt ans,

Sûrs de vaincre, en songeant que le chef de l’école

Avait l’âge précis du général d’Arcole.

[…]

O vainqueur, au récit de ton premier combat,

Ecoute le grand cœur de la foule qui bat !

Tout un peuple enivré devant ta noble image

Dépose avec amour les palmes de l’hommage

Et croit voir, d’un rayon de bonheur, flamboyer

Ton front marmoréen et fait pour le laurier.

 

[François Coppée, La Bataille d’Hernani,

in Œuvres ; Théâtre 1879-1881]

 
 
 
 

* Textes qui s’attaquent à la légende :

 

* Voir l’article de Jules Vallès lors de la reprise de 1867.

* Ceux d’Emile Zola recueillis dans Nos Auteurs dramatiques en 1881

 
 
 
 


« Journal de l’acteur Joanny », in  Œuvres complètes de Victor Hugo, Club français du livre, tome III, 1967, p. 1443-1446.

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