Stendhal 1783-1842 : Sauf très brèves et rares exceptions, l’illusion du spectateur n’est pas celle du soldat de Baltimore qui tira sur Othello...

Publié le par M

Stendhal 1783-1842 : Sauf très brèves et rares exceptions, l’illusion du spectateur n’est pas celle du soldat de Baltimore qui tira sur Othello...

 

 

[Stendhal est nourri de lectures anglaises, mais quand il écrit la première livraison de Racine et Sha­kespeare, il est indigné par  le très mauvais accueil fait à une troupe anglaise venue jouer Shakespeare à Paris en 1822. La seconde livraison parait en 1825. Question de génération mais également d’indépendance, il reste à part du mouvement des « grands romantiques », Hugo, Lamartine ou Vigny.]

  

 

 

1 - Les instants d’illusion parfaite

  

 

 

LE ROMANTIQUE - Essayez d’écarter pour un moment le voile jeté par l’habitude sur des actions qui ont lieu si vite, que vous en avez presque perdu le pou­voir de les suivre de l’œil et de les voir se passer.. Entendons-nous sur ce mot illusion. Quand on dit que l’imagination du spectateur se figure qu’il se passe le temps nécessaire pour les événements que l’on repré­sente sur la scène, on n’entend pas que l’illusion du spectateur aille au point de croire tout ce temps réellement écoulé. Le fait est que le spec­tateur, entraîné par l’action, n’est choqué de rien ; il ne songe nulle­ment au temps écoulé. Votre spectateur parisien voit à sept heures précises Agamemnon réveiller Arcas ; il est témoin de l’arrivée d’Iphigénie ; il la voit conduire à l’autel, où l’attend le jésuitique Calchas ; il saurait bien répondre, si on le lui demandait, qu’il a fallu plusieurs heu­res pour tous ces événements. Cependant, si, durant la dispute d’Achille avec Agamemnon, il tire sa montre, elle lui dit : Huit heures et un quart. Quel est le spectateur qui s’en étonne ? Et cependant la pièce qu’il ap­plaudit a déjà duré plusieurs heures.

 

C’est que même votre spectateur parisien est accoutumé à voir le temps marcher d’un pas différent sur la scène et dans la salle. Voilà un fait que vous ne pouvez me nier.

 

Il est clair que, même à Paris, même au théâtre français de la rue de Richelieu, l’imagination du spectateur se prête avec facilité aux suppo­sitions du poète. Le spectateur ne fait naturellement nulle attention aux intervalles de temps dont le poète a besoin, pas plus qu’en sculpture il ne s’avise de reprocher à Dupaty ou à Bosio que leurs figures man­quent de mouvement. C’est là une des infirmités de l’art. Le spectateur, quand il n’est pas un pédant, s’occupe uniquement des faits et des développements de passions que l’on met sous ses yeux. Il arrive préci­sément la même chose dans la tête du Parisien qui applaudit Iphigénie en Aulide, et dans celle de l’Écossais qui admire l’histoire de ses anciens rois, Macbeth et Duncan. La seule différence, c’est que le Parisien, en­fant de bonne maison, a pris l’habitude de se moquer de l’autre.

  

 

 

L’ACADÉMICIEN - C’est-à-dire que, suivant vous, l’illusion théâtrale serait la même pour tous deux ?

 

 

LE ROMANTIQUE -  Avoir des illusions, être dans l’illusion, signifie se tromper, à ce que dit le dictionnaire de l’Académie. Une illusion, dit M. Guizot, est l’effet d’une chose ou d’une idée qui nous déçoit par une apparence trompeu­se. Illusion signifie donc l’action d’un homme qui croit la chose qui n’est pas, comme dans les rêves, par exemple. L’illusion théâtrale, ce sera l’action d’un homme qui croit véritablement existantes les choses qui se passent sur la scène.

L’année dernière (août 1822), le soldat qui était en faction dans l’intérieur du théâtre de Baltimore, voyant Othello qui, au, cinquième acte de la tragédie de ce nom, allait tuer Desdemona, s’écria : « Il ne sera jamais dit qu’en ma présence un maudit nègre aura tué une femme blanche. » Au même moment le soldat tire son coup de fusil, et casse un bras à l’acteur qui faisait Othello. Il ne se passe pas d’années sans que les journaux ne rapportent des faits semblables. Eh bien ! ce soldat avait de l’illusion, croyait vraie l’action qui se passait sur la scène. Mais un spectateur ordinaire, dans l’instant le plus vif de son plaisir, au mo­ment où il applaudit avec transport Talma-Manlius disant à son ami : « Connais-tu cet écrit ? » par cela seul qu’il applaudit, n’a pas l’illusion complète, car il applaudit Talma, et non pas le Romain Man­lius ; Manlius ne fait rien de digne d’être applaudi, son action est fort simple et tout à fait dans son intérêt.

 

 

L’ACADÉMICIEN - Pardonnez-moi, mon ami ; mais ce que vous me dites là est un lieu commun.

  

 

 

LE ROMANTIQUE -  Pardonnez-moi, mon ami ; mais ce que vous me dites là est la défai­te d’un homme qu’une longue habitude de se payer de phrases élégantes a rendu incapable de raisonner d’une manière serrée.

 

Il est impossible que vous ne conveniez pas que l’illusion que l’on va chercher au théâtre n’est pas une illusion parfaite. L’illusion parfaiteétait celle du soldat en faction au théâtre de Baltimore. Il est impossible que vous ne conveniez pas que les spectateurs savent bien qu’ils sont au théâtre, et qu’ils assistent à la représentation d’un ouvrage de l’art, et non pas à un fait vrai.

 

 

L’ACADÉMICIEN - Qui songe à nier cela ?

 

 

LE ROMANTIQUE - Vous m’accordez donc l’illusion imparfaite ? Prenez garde à vous.

 

Croyez-vous que, de temps en temps, par exemple, deux ou trois fois dans un acte, et à chaque fois durant une seconde ou deux, l’illu­sion soit complète ?

 

 

L’ACADÉMICIEN - Ceci n’est point clair. Pour vous répondre, j’aurais besoin de retour­ner plusieurs fois au théâtre, et de me voir agir.

 

 

 

LE ROMANTIQUE - Ah ! voilà une réponse charmante et pleine de bonne foi. On voit bien que vous êtes de l’Académie, et que vous n’avez plus besoin des suffrages de vos collègues pour y arriver. Un homme qui aurait à faire sa réputation de littérateur instruit se donnerait bien garde d’être si clair et de raisonner d’une manière si précise. Prenez garde à vous ; si vous continuez à être de bonne foi, nous allons être d’accord.

 

Il me semble que ces moments d’illusion parfaite sont plus fré­quents qu’on ne le croit en général, et surtout qu’on ne l’admet pour vrai dire dans les discussions littéraires. Mais ces moments durent infi­niment peu, par exemple une demi-seconde, ou un quart de seconde. On oublie bien vite Manlius pour ne voir que Talma ; ils ont plus de durée chez les jeunes femmes, et c’est pour cela qu’elles versent tant de larmes à la tragédie.

 

Mais recherchons dans quels moments de la tragédie le spectateur peut espérer de rencontrer ces instants délicieux d’illusion parfaite.

 

Ces instants charmants ne se rencontrent ni au moment d’un chan­gement de scène, ni au moment précis où le poète fait sauter douze ou quinze jours au spectateur, ni au moment où le poète est obligé de pla­cer un long récit dans la bouche d’un de ses personnages, uniquement pour informer le spectateur d’un fait antérieur, et dont la connaissance lui est nécessaire, ni au moment où arrivent trois ou quatre vers admi­rables, et remarquables comme vers.

 

Ces instants délicieux et si rares d’illusion parfaite ne peuvent se rencontrer que dans la chaleur d’une scène animée, lorsque les répliques des acteurs se pressent ; par exemple, quand Hermione dit à Oreste, qui vient d’assassiner Pyrrhus par son ordre :

 

Qui te l’a dit ?

 

Jamais on ne trouvera ces moments d’illusion parfaite ni à l’instant où un meurtre est commis sur la scène, ni quand des gardes viennent arrêter un personnage pour le conduire en prison. Toutes ces choses, nous ne pouvons les croire véritables, et jamais elles ne produisent d’illusion. Ces morceaux ne sont faits que pour amener les scènes du­rant lesquelles les spectateurs rencontrent ces demi-secondes si déli­cieuses ; or, je dis que ces courts moments d’illusion parfaite se trouvent plus souvent dans les tragédies de Shakespeare  que dans les tragédies de Racine.

 

Tout le plaisir que l’on trouve au spectacle tragique dépend de la fréquence de ces petits moments d’illusion, et de l’état d’émotion où, dans leurs intervalles, ils laissent l’âme du spectateur. »

 
 

[Stendhal, Racine et Shakespeare. Bossange, Delaunay, Mongie, 1823, chap. premier]

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