Jacques Scherer : La querelle du Cid : Richelieu s’en mêle et fait trancher la toute nouvelle Académie Française.

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Jacques Scherer : La querelle du Cid : Richelieu s’en mêle et fait trancher la toute nouvelle Académie Française.   

 

[Universitaire, Jacques Scherer est spécialiste du théâtre au 17ème. « La dramaturgie classique en France » qu’il fait paraître en 1962 est un ouvrage de référence]

 


 

LA QUERELLE DU CID

 
 

 
Créé dans les premiers jours de 1637, Le Cid remporta immédiate­ment un immense succès, mais se heurta également à des critiques acer­bes, qui passionnèrent l’opinion. En un an, près d’une quarantaine d’opuscules pour ou contre Corneille furent publiés. Ils contenaient bien du détail mesquin, des perfidies et des injures, et même, les esprits s’échauffant de plus en plus, des menaces de coups de bâton, mais aussi des propositions valables d’esthétique, de dramaturgie ou de stylistique. C’est le premier grand exemple dans les temps modernes d’un phénomène de théâtre donnant naissance à une crise idéologique féconde.

 

La tempête fut provoquée par des imprudences de Corneille. Il publia son Cid dès le 23 mars 1637, par une hâte inusitée à l’époque, qui permettait aux jaloux d’analyser son texte avec une précision dévasta­trice. Surtout, il fit imprimer au lendemain du Cid un poème de jeunesse, écrit, disait-il, trois ans auparavant, L’Excuse à Ariste, où sa confiance en lui-même, saine en 1633, prenait avec le Cid, contesté en même temps qu’admiré, une allure de provocation. On ne lui pardonna pas le vers

 

 

 

Je ne dois qu’à moi seul toute ma renommée.

 

 

 

Mairet, considéré alors comme le plus grand auteur dramatique français, contre-attaqua en accusant Corneille d’être un simple traducteur de l’Espagnol Guillen de Castro, et l’auteur du Cid répliqua avec vigueur en envoyant « au Bordel » la Muse de Mairet. Au passage, Corneille manifestait aussi, sans réel besoin, son mépris pour un autre auteur dramatique, Claveret, qui répliqua à son tour.

 

 

 

Scudéry sut intervenir sans insulter quiconque, avec sérieux et bon sens. Ses Observations sur le Cid sont une étude abondante [96 pages] et consciencieuse. Il y dénonce surtout la moralité ou le prestige des personnages : le Comte est un « Matamore », Don Sanche un « sot » ; quant à Chimène, « parricide », « impudique », « prostituée », vivant dans l’« impiété », elle est un « monstre ». Il implique d’autre part, et avec humour, une notion juste des rapports entre les unités d’action et de temps, lorsqu’après avoir résumé les nombreux événements de la pièce il conclut : « Je vous laisse à juger si ne voilà pas un jour bien employé, et si l’on n’aurait pas grand tort d’accuser tous ces personnages de paresse. » Dans le détail, il relève du « galimatias » et des « larcins », simples traductions de l’espagnol. C’est enfin Scudéry qui suggéra, dans une lettre, que Le Cid fût jugé par l’Académie française ; l’idée plut à Richelieu.

 

 

 

La partie violente de la Querelle dura jusqu’au 5 octobre 1637, date à laquelle Boisrobert ordonna à Mairet, de la part de Richelieu, de se réconcilier avec Corneille. Mais il restait à tirer les enseignements idéologiques d’une querelle qui tournait à l’aigre. Ce fut le rôle, délicat et qui fut rempli sans susciter d’opposition importante, de l’Académie.

 

Les Sentiments de l Académie française sur la tragi-comédie du Cid sont un petit livre de 192 pages, publié avec un privilège du 26 novembre, rédigé par Chapelain et revu par Richelieu lui-même. Il apporte, avec mesure, mais fermeté, des critiques nombreuses sur le traitement des vraisemblances et des bienséances dans la pièce de Corneille, affirme l’inutilité du personnage de l’Infante et reconnaît les « larcins » de l’es­pagnol mais les déclare sans importance.

 

A la fin de cette orageuse année 1637, des convergences se manifes­tent : Le Cid a des défauts, il ne respecte pas les « règles » dont la religion commence à s’établir, mais il brille d’un éclat, peut-être irration­nel, qui lui assure un succès populaire. C’est ce qu’affirment trois textes contemporains d’origines très différentes. L’anonyme Jugement du Cid composé par un Bourgeois de Paris, Marguillier de sa Paroisse déclare que le sujet du Cid « n’en est agréable qu’en sa bizarrerie et son extra­vagance » : d’autres pièces irrégulières « seront infailliblement courues principalement de nous autres qui sommes du peuple, et qui aimons tout ce qui est bizarre et extraordinaire, sans nous soucier des règles d’Aristote ». Bien que plus aristotélicienne, l’Académie rejoint ce mar­guillier en terminant ainsi ses Sentiments sur Le Cid : « La naïveté et la véhémence de ses passions, la force et la délicatesse de plusieurs de ses pensées, et cet agrément inexplicable qui se mêle dans tous ses défauts lui ont acquis un rang considérable [...]. » Guez de Balzac enfin mettra son autorité morale et littéraire au service d’une vue comparable lorsqu’il écrira à Scudéry, au début de 1638, que « toute la France » est avec Corneille et que la beauté du Cid est de l’ordre de la « Magie ».

 

 

 

[Jacques Scherer, …]

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