Béatrice Picon-Vallin : 20ème s. Le metteur en scène – auteur, le texte comme matériau du spectacle

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Béatrice Picon-Vallin : 20ème s. Le metteur en scène – auteur, le texte comme matériau du spectacle

 

« Au XXe siècle, le texte de théâtre va devenir un matériau à traiter, comme la lumière ou le son : un élément du flux scénique où s’opèrent des interactions, un élément de la complexe matière théâtrale sonore et visuelle que traite le metteur en scène devenu «auteur du spectacle» comme Meyerhold se désigne en 1926 sur l’affiche de son Revizor. Matière théâtrale où entrent mot, son, mouvement, couleur, forme, facture, tessiture, rythme, espace… et où la musique devient pour le théâtre un facteur de construction essentiel. Ces interactions font dire aux mots ce qu’ils ne disent pas, les approfondissant, les contredisant. Dans les pays de l’Est la mise en scène sera l’un des arts dissidents les plus rusés, dans la mesure où la censure de l’écrit sera incapable de la contrôler.

 

Tchekhov écrit des textes où des pauses nombreuses «trouent» les dialogues, les distendent et tiennent une place aussi importante qu’eux. Pour le metteur en scène Meyerhold, La Cerisaie s’apparente à du Tchaïkovski, avec ses rythmes, ses soupirs et ses silences, ses leitmotiv. L’auteur lui-même efface les paroles, les raréfie, au profit d’autres modes d’expression.

 

Plus tard, en 1920, un des principaux slogans de l’«Octobre théâtral» en Russie soviétique est la désacralisation du texte de l’auteur : il peut être réécrit, coupé, monté, remonté, adapté. Le poète Vladimir Maïakovski donne un exemple de cette attitude avec son propre Mystère bouffe, dont il fournit deux versions en deux ans, avec des scènes modifiées même pendant les représentations, au jour le jour. Maïakovski s’adresse d’ailleurs aux générations futures : «Vous tous qui allez jouer, mettre en scène, lire, imprimer le Mystère bouffe, changez le contenu, faites-le contemporain, actuel, présent.» Le texte de théâtre, loin d’être intangible, est proclamé tangible par principe et nécessité : il ne peut exister autrement, c’est une «route». […] Meyerhold, metteur en scène - auteur du spectacle, est dramaturge au sens allemand du terme. Il intervient sur les textes classiques et contemporains, au risque parfois de conflits violents. Il pratique le montage, le collage, la compilation des variantes ou encore, il entraîne l’auteur à réécrire un acte, comme c’est le cas pour N. Erdman qui lui a donné son Mandat (1925) en fonction des orientations de la mise en scène. Plasticien au départ, Kantor joue avec les textes des auteurs polonais dont il s’inspire et compose ses propres partitions théâtrales. On connaît son célèbre : «Nous ne jouons pas Witkiewicz, nous jouons avec Witkiewicz.» Le texte est un partenaire, voire une charge prête à éclater.

 

 

 

[…]Tambours sur la digue au Théâtre du Soleil (1999) a connu vingt-sept versions textuelles (il faudrait mentionner le rôle de l’ordinateur et les facilités de modifications qu’il apporte à l’écriture). Le texte d’Hélène Cixous a subi de multiples transformations et réélaborations au cours des répétitions avant de trouver la forme nécessaire à la représentation. Au Soleil, le texte n’est pas conçu pour être entendu dans sa nudité : il est sans cesse irradié, porté par le jeu qui le précède, le suit ou l’accompagne, par la lumière, par la musique qui le sous-tend, l’impulse, le nuance, dialogue, respire avec lui ou le contredit, par les couleurs des soies qui tapissent le mur du fond et qui, une à une, tombent, comme en s’effeuillant. L’écriture est contrainte par les autres arts au lieu de leur imposer sa loi. Ainsi l’auteur de théâtre qui ne se raidit pas sur ses positions retrouve-t-il le statut d’un Molière : au même titre qu’un acteur, il fait partie d’une troupe, il sait collaborer, retravailler, constamment déstabiliser l’acquis au profit de ce qui advient sur la scène. Il laisse l’écrit ouvert, à disposition.

 

 

 

[…] Si l’hybride est bien le lieu d’une interaction entre des éléments différents pour faire advenir une réalité nouvelle, une nouvelle langue, un nouvel art, la mise en scène est, dans son autonomie, un art de l’hybridation. Malgré son histoire et les chefs-d’œuvre qui ont jalonné l’histoire du théâtre du XXe siècle, il n’est toujours pas reconnu en France, où on lui oppose sans cesse celui de l’auteur, dans un couplet dépassé, et il n’existe toujours pas de formation à la mise en scène en tant que discipline artistique. On s’autoproclame encore metteur en scène dans un théâtre qui reste sous la coupe, depuis longtemps contestée, de la toute-puissance du texte écrit. Mais lorsqu’on reproche à Ariane Mnouchkine la prétendue faiblesse du texte du spectacle Et soudain des nuits d’éveil…, elle répond : «C’est le corps des acteurs qui produit le texte […]. La poésie est ailleurs.»

 

 

 

[Béatrice Picon-Vallin, La mise en scène et le texte ,in Enseigner le théâtre à l’École, Colloque mai 2005, p 96]

 

 

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