Musset : Le mi-tragique, mi-dramatique du théâtre romantique est sans avenir. Il faut « réveiller la muse grecque ».1838

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Alfred de Musset 1810-1857 : Le mi-tragique, mi-dramatique du théâtre romantique est sans avenir. Il est temps de « réveiller la muse grecque » est de revenir à la simplicité. 1838

 

« L’introduction du drame en France a exercé une influence si rapide et si forte, que, pour satisfaire ce goût nouveau sans déserter entièrement l’ancienne école, quelques écrivains ont pris le parti de chercher un genre mitoyen, et de faire, pour ainsi dire, des drames tragiques. Ils n’ont pas précisément violé les règles, mais ils les ont éludées, et on pourrait dire, en style de palais, qu’ils ont commis un délit romantique avec circonstances atténuantes.

 

D’excellents esprits ont tenté cette voie ; ils y ont réussi, parce que le talent plaît toujours, sous quelque forme qu’on le trouve ; mais, en mettant à part ces succès mérités, je crois que ce genre en lui-même est faux, bâtard, dangereux pour les jeunes qui le tenteraient. « Que n’importe, dira-t-on, que les règles soient observées ou non dans une pièce pourvu que je m’amuse ? » Le public a raison de raisonner ainsi ; ce ne sont pas ses affaires que les divisions d’Aristote, mais ce sont les affaires de l’écrivain qui doit les connaître, et ce n’est pas pour se divertir que le précepteur d’Alexandre a fait tant de calculs, tant de profondes études, tant de recherches arides, afin d’en venir à établir ces lois. Beaucoup de gens se sont habitués à regarder les règles comme des entraves ; La Motte disait que les trois unités étaient une chose de fantaisie, dont on pouvait se servir ou se passer à son gré. Il est certain que rien n’oblige un honnête homme à s’y astreindre. Qui veut peut écrire ce qui lui plaît. Les règles de la tragédie ne regardent que celui qui a dessein de faire une tragédie ; mais vouloir en faire une sans les unités, c’est à peu près la même chose que de vouloir bâtir une maison sans pierres. Une pièce sans unité peut être fort belle ; on peut y trouver mille charmes et les plus beaux vers du monde ; on peut même imprimer sur une affiche que c’est une tragédie ; mais pour le faire croire, c’est autre chose, à moins d’imiter ce moine qui, en carême, jetait  un peu d’eau sur un poulet en lui disant : « Je te baptise carpe ».

 

 

 

Si les règles étaient des entraves  inventées à plaisir pour augmenter la difficulté, mettre un auteur à la torture, et l’obliger à des tours de force, ce serait une puérilité si sotte qu’il n’est guère probable que des esprits comme Sophocle, Euripide, Corneille, s’y fussent prêtés. Les règles ne sont que le résultat des calculs qu’on a faits sur les moyens d’arriver au but que se propose l’art. Loin d’être des entraves, ce sont des armes, des recettes, des secrets, des leviers. Un architecte se sert de roues, de poulies, de charpentes ; un poète se sert des règles, et plus elles seront exactement observée et énergiquement employées, plus l’effet sera grand, le résultat solide ; gardez-vous donc de bien les affaiblir, si vous ne voulez vous affaiblir vous-même.

 

 

 

Je suppose que ce genre que j’appelle mitoyen, à demi dramatique, à demi tragique, s’établisse en France et devienne coutume. Je suppose encore que deux écrivains, l’un d’un génie indépendant comme Shakespeare, l’autre d’un goût épuré comme Racine, se présentent et, trouvant le genre adopté, essayent de le suivre ; qu’arrivera-t-il ? L’homme indépendant n’aura pas plus tôt écrit quatre pages qu’il se trouvera à l’étroit ; il ne pourra plus supporter la gêne ; un besoin irrésistible de se développer tout entier lui fera secouer un joug qui lui semblera inutile et injuste ; l’autre écrivain, au contraire, s’apercevra bientôt qu’en se rapprochant de la simplicité, il a tout à gagner ; il sentira que les épisodes, les changements de décoration, les tableaux des moeurs et des caractères, ôtent à son ouvrage la grandeur et la force qu’il y veut imprimer. S’il ignore les règles, il les devinera ; s’il les connaît, il en fera usage. Ainsi le genre mitoyen sera insuffisant pour le premier de ces deux hommes, dangereux et inutile pour le second ; l’un brisera la chaîne, l’autre la resserrera.

 

 

 

Si la tragédie reparaît en France, j’ose avancer qu’elle devrait se montrer plus châtiée, plus sévère, plus antique que du temps de Racine et de Corneille. Dans toutes les transformations qu’elle a subies, dans tous les développements, dans toutes les altérations qui l’ont dégradées, il y avait une tendance vers le drame. Lorsque Marmontel proposa de changer les décorations à chaque acte ; lorsque l’Encyclopédie osa dire que la pièce anglaise de Beverley était aussi tragique qu’Oedipe ; lorsque Diderot voulut prouver que les malheurs d’un simple particulier pouvaient être aussi intéressants que ceux des rois, tout cela parut une décadence, et tout cela n’était que la préface du romantisme. Aujourd’hui le drame est naturalisé français ; nous comprenons Goethe et Shakespeare aussi bien que Mme de Staël ; l’école nouvelle n’a encore, il est vrai, produit que des essais, et son ardeur révolutionnaire l’a emportée, comme dirait Molière, un peu bien loin ; mais nous ferons mieux plus tard, et le fait reste accompli. Or, par cette raison même que le drame est adopté, il me semble que la tragédie, si elle veut renaître et vivre, doit reprendre son ancienne allure avec plus de fierté que jamais. Depuis Voltaire, elle n’a presque toujours été qu’un prétexte, une espèce de thème au moyen duquel on s’exerçait à tout autre chose, et souvent à la détruire elle-même. Le romantisme, cherchant à se faire jour, s’introduisait dans la tragédie pour la ronger, comme un ver dans un fruit mûr ; et il ne manque pas de gens à présent qui croient le fruit desséché ou pourri. Si Melpomène veut reparaître sur nos théâtres, il faut qu’elle lave ses blessures.

 

 

 

Ne serait-ce pas une belle chose que d’essayer si, de nos jours, la vraie tragédie pourrait réussir ? J’appelle vraie tragédie, non celle de Racine, mais celle de Sophocle, dans toute sa simplicité, avec la stricte observation des règles.

 

 

 

Pourquoi ne traiterions-nous pas des sujets nouveaux, non pas contemporains, ni trop voisins de nous, mais français et nationaux ? Il me semble qu’on aimerait à voir sur toute notre scène quelques-uns de ces vieux héros de notre histoire, Duguesclin ou Jeanne d’Arc chassant les Anglais, et que leur parure est aussi belle que le manteau et la tunique.

 

 

 

Ne serait-ce pas une entreprise hardie, mais louable, que de purger la scène de ces vains discours, de ces madrigaux philosophiques, de ces lamentations amoureuses, de ces étalages de fadaises qui encombrent nos planches, et d’envoyer cette friperie rejoindre les marquis de Molière et les banquettes du comte de Lauraguais ?

 

 

 

Pourquoi ne prendrions-nous pas pour devise ce vers de Chénier, qui a servi d’épigraphe au romantisme, et qui serait vraiment applicable à la reconnaissance de la tragédie :

 

 

 

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

 

 

 

Ne serait-ce pas une grande nouveauté que de réveiller la muse grecque, d’oser la présenter au Français dans sa féroce grandeur, dans son atrocité sublime ? « Les malheurs qui arrivent à des amis ou à des indifférents, dit Aristote, ne sont point tragiques ; une mère qui tue son fils, un fils qui égorge son père, un frère près d’être immolé par sa soeur, voilà des sujets de tragédie. » Ce ne sont pas là, comme on voit, des madrigaux.

 

 

 

Ne serait-il pas curieux de voir aux prises avec le drame moderne, qui se croit souvent terrible quand il n’est que ridicule, cette muse farouche, inexorable, telle qu’elle était aux beaux jours d’Athènes, quand les vases d’airain tremblaient à sa voix ?

 

 

 

Ne serait-il pas temps de prouver que la tragédie est autre chose qu’une statue qui déclame, de montrer enfin qu’on peut agir en parlant, et marcher avec le cothurne ?

 

 

 

Ne serait-il pas temps de ramener dans les sujets sérieux la franchise du style, d’abandonner la périphrase, cette pompeuse et frivole manière de tourner autour de la pensée ? N’est-il donc pas aussi noble de dire, par exemple, « un mortel qui frappe avec son épée », que « un mortel qui immole avec son glaive » ? Les anciens méprisaient cette timidité, et Corneille ne parlait pas ainsi.

 

 

 

Telles sont les questions que j’oserais adresser aux écrivains qui sont en possession d’une juste faveur parmi nous, si le talent de la jeune artiste qui remet aujourd’hui en honneur l’ancien répertoire les engageait, comme il est probable, à écrire un rôle pour elle. »

 

 

 

[Musset, De la Tragédie, A propos des débuts de Mademoiselle Rachel, novembre1838, La Revue des Deux Mondes]

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