Alfred de Musset 1810-1857 : Appel à la paix des braves et à la coexistence des genres. A chaque époque ses classiques et ses académismes 1838.

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Alfred de Musset 1810-1857 : Appel à la paix des braves et à la coexistence des genres. A chaque époque ses classiques et ses académismes 1838. 

 

« Quant à ceux qui pensent qui ce même retour aux pièces du siècle de Louis XIV est une atteinte mortelle portée au romantisme, on ne peut leur répondre ni avec autant d’assurance, même au risque de se tromper, ni d’une manière absolument explicite. Il se pourrait bien, en effet, que des représentations suivies des chefs-d’oeuvre de notre langue causassent un notable dommage aux drames qu’on appelle romantiques, c’est-à-dire à ceux que nous avons en France aujourd’hui. En ce sens, les classiques auraient raison ; mais il n’en resterait pas moins avéré que le genre romantique, celui qui se passe des unités, existe ; qu’il a ses maîtres et ses chefs-d’oeuvre, tout comme l’autre ; qu’il ouvre une voie immense à ses élèves ; qu’il procure des jouissances extrêmes à ses admirateurs, et enfin, qu’à l’heure qu’il est, il a pris pied chez nous et n’en sortira plus.

 

Voilà ce qu’il est peut-être hardi, mais nécessaire de dire aux classiques ; car il y en aura toujours en France, de quelque nom qu’on les appelle. Nous avons quelque chose d’attique dans l’esprit, qui ne nous quittera jamais. Lors donc que les classiques de ce temps-ci assistent à un drame nouveau, ils se récrient et se révoltent, souvent avec justice, et ils s’imaginent voir la décadence de l’art ; ils se trompent. Ils voient de mauvaises pièces faites d’après les principes d’un art qui n’est pas le leur, qu’ils n’aiment pas et ne connaissent pas tous, mais qui est un art : il n’y a point là de décadence.

 

Je conviendrai tant qu’on voudra qu’on trouve aujourd’hui sur la scène les événements les plus invraisemblables entassés à plaisir les uns sur les autres, un luxe de décoration inouï et inutile, des acteurs qui crient à tue-tête, un bruit d’orchestre infernal, en un mot des efforts monstrueux, désespérés, pour réveiller notre indifférence, et qui n’y peuvent réussir, mais n’importe ? Un méchant mélodrame bâti à l’imitation de Calderon ou de Shakespeare ne prouve rien de plus qu’une sotte tragédie cousue de lieux communs sur le patron de Corneille ou de Racine, et, si on me demandait auquel des deux je me résignerais le  plus volontiers, en cas d’arrêt formel qui m’y condamnât, je crois que je choisirais le mélodrame. Qui oserait dire que ces deux noms de Shakespeare et de Calderon, puisque je viens de les citer, ne sont pas aussi glorieux que ceux de Sophocle et d’Euripide ? Ceux-ci ont produit Racine et Corneille, ceux-là Goethe et Schiller. Les uns ont placé, pour ainsi dire, leur muse au centre d’un temple entouré d’un triple cercle ; les autres ont lancé leur génie à tire-d’aile, en toute liberté ; enfance de l’art, dit-on, barbarie ; mais avez-vous lu des oeuvres de ces barbares ? Hamlet vaut Oreste, Macbeth vaut Oedipe, et je ne sais même pas ce que vaut Othello.

 

 

 

Pourquoi a-t-on opposé ces deux genres l’un à l’autre ? Pourquoi l’esprit humain est-il ainsi rétréci qu’il lui faille toujours se montrer exclusif ? Pourquoi les admirateurs de Raphaël jettent-ils la pierre à Rubens ? Pourquoi ceux de Mozart à Rossini ? Nous sommes ainsi faits ; on ne peut même pas dire que ce soit un mal, puisque ces enthousiasmes intolérants produisent souvent les plus beaux résultats ; mais il ne faudrait pourtant pas que ce fût une éternelle guerre. Lorsque jadis le pauvre La Motte proposa le premier à Paris de faire des pièces en prose, sans unités, Voltaire frémit d’horreur à Ferney et écrivit aux comédiens du roi que c’était l’abomination de la désolation dans le temple de Melpomène. Lorsque de nos jours, M. Victor Hugo, avec un courage auquel on doit honneur et justice, monta hardiment à la brèche de ce même temple, quel déluge de traits n’a-t-on pas lancé sur lui ? Mais il a fait comme Duguesclin, il a planté lui-même son échelle. Maintenant que la paix est faite, et la citadelle emportée, pourquoi les deux partis n’en profitent-ils pas ? »

 

 

 

[Musset, De la Tragédie, A propos des débuts de Mademoiselle Rachel, novembre1838, La Revue des Deux Mondes]

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