Cournot : Brecht, « La pratique subtile de l’art de ne pas mentir »

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Michel Cournot 1922-2007 : Brecht, « La pratique subtile de l’art de ne pas mentir »

 


La pratique subtile de l’art de ne pas mentir

Michel Cournot

Un comble de franc-parler, Brecht  !

" Des escrocs ", les acteurs qui " se servent d’événements du monde réel " pour " nous montrer un monde faux ".

 

" Méprisables ", les comédiens qui " se bornent à émouvoir les coeurs ", transformant alors le public en " voyeurs ", chez qui " l’ordure de l’âme fait surface ".

 

" Marchands de drogues ", les acteurs qui " continuent de mijoter dans leur douteuse marmite la vieille émotion à bon marché " et qui " accomplissent des passes magnétiques pour provoquer des battements de coeur ". " Somnambules qu’il n’est pas permis d’interpeller ", ces acteurs sont d’autant plus " condamnables " qu’ils dégradent leurs spectateurs en autant de " fugitifs " : le théâtre est alors un lieu " fait pour supporter l’existence servile et renoncer aux grandes actions ".

 

Brecht dit aux acteurs : ATTENTION, DANGER ! Il a vu que Hitler " aime beaucoup le théâtre ", et que " ses prouesses se situent principalement dans le domaine théâtral. Le maniement en virtuose du projecteur ne le sert pas moins que le maniement en virtuose de la matraque. Ses représentations de gala sont retransmises par radio dans tout le Reich. Dans la dernière, le Führer joue le grand premier rôle. On a rendu obligatoire d’assister aux représentations, pour fortifier dans le peuple le goût du théâtre ".

 

Quand Bertolt Brecht évoque ces spectacles géants, il est " expulsé, proscrit, change plus souvent de pays que de souliers ". Mais " les cris qui montent des camps, nous les entendons jusqu’ici. Quels temps que ceux où parler des arbres est presque un crime, parce que c’est faire silence sur tant de forfaits ".

 

Théâtre : rencontrer autrui. Ne pas le distraire de " la honte qui souille aujourd’hui notre terre ". Ne pas le bercer, ne pas lui mentir. Lui montrer que l’on montre - que surtout cela soit bien clair. Artisans sérieux, les acteurs montreront le plus précisément possible le monde réel. Qu’ils observent sans relâche ce monde réel. " Avez-vous vu le regard de l’homme malade, lorsqu’on lui a dit qu’il ne guérira pas ? Observez l’étranger comme s’il vous était connu, le connu comme s’il vous était étranger.  "

 

Brecht recommande à l’acteur de bien étudier les regards, les mains, les voix, dans les transports en commun, dans l’entreprise, dans la rue. Et de s’attarder avec autant de soin sur les photographies de reportage dans les journaux, dans les revues. Et d’aller aussi voir des documentaires, au cinéma. L’observation du monde réel exige volonté, patience, imagination. Bien scruter aussi ce qu’ont fait les peintres, même si ce n’est, parfois, que quelques traits : Brecht recommande, par exemple, " la combative colombe de la paix de mon frère Picasso ".

 

UN PETIT BONHEUR

 

Attention : lorsque vous montrerez, à votre tour, la vérité de ce qui est, prenez soin d’être bien visible : " Electricien, donne-nous de la lumière sur le plateau ! Comment pourrions-nous, auteurs et comédiens, présenter dans la pénombre nos reproductions du monde, alors que nous avons besoin de spectateurs éveillés, vigilants même ! " (Cette recommandation est hélas ! en France, de nos jours, bien peu suivie.)

 

Surtout ne pas méconnaître le monde passé, le monde lointain, et les oeuvres qui nous le racontent. " J’ai réécrit quelques pièces, toujours examinant avec soin la technique employée, et assimilant ce dont je pouvais tirer profit. "

 

C’est vrai ! Il n’est que de lire une version française de la pièce chinoise Hoeï-Lan-Ki (en français : Le Cercle de craie), qui date du XIIIe siècle : Brecht, non seulement a repris scrupuleusement l’action, mais il a trouvé là une pratique très subtile de cet art de ne pas mentir, qui est chez lui un postulat. De cet art de " montrer que l’on montre ". Tous les protagonistes de cette pièce chinoise, qui n’est que crimes, oppressions des nantis sur les pauvres, violences de la police et de la justice, oui, tous prennent soin de " démontrer " sans être impliqués, utilisant un " rien dans les mains, rien dans les poches " dont Brecht a fait une de ses lignes de conduite.

 

Sur le " jeu " même de l’acteur, Brecht ne s’est peut-être jamais exprimé aussi clairement qu’en quelques mots, lorsqu’il décrit l’art d’Hélène Weigel : " Elle jouait / Comme si elle était en outre occupée à réfléchir / Tout comme si elle se demandait sans cesse : Comment cela s’est-il passé ? / Elle montrait / Qu’elle avait son idée, et ainsi elle invitait chacun / A s’en faire une. "

 

Bertolt Brecht, même très sérieux, avait, pour s’exprimer, le mot simple, clair, juste. Si modeste qu’il fût, il ne pouvait pas ne pas ressentir, en son for intérieur, un petit bonheur, qui lui donnait un air coquin, surtout lorsqu’il fumait l’un de ses cigares ventrus en forme de Zeppelin. Il est hasardeux de " gloser " sur ce que dit Brecht. Qu’on y adhère ou non, mieux vaut simplement l’écouter, ressentir ce petit bonheur, et se taire.

 

Cet article, qui veut fêter un Brecht centenaire, n’est qu’une suite de citations. Elles sont empruntées à l’édition du tome 4 des Poèmes de Brecht, aux éditions de l’Arche. Notons que Stanislas Julien, qui a traduit, en 1831, Le Cercle de craie chinois (traduction parue en 1832, à Londres, chez John Murray, Albemarle Street), avoue ses difficultés, tant la langue chinoise de ce temps-là est riche : il nous dit que le dictionnaire de la langue chinoise, le Phing-tsee-louï-pien, compte 220 volumes in-octavo, il précise : " On peut se les procurer, à Canton. "

 

[in quotidien Le Monde, 1998]

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