Barthes : le « gestus » brechtien une des techniques de distanciation

Publié le par Maltern

Roland Barthes 1915-1980 : le « gestus » brechtien une des techniques de distanciation

brecht-gestus.jpg

























« Quiconque veut bien regarder les photographies de Pic un seul instant, sait parfaitement que distancer ne veut dire nullement jouer moins. Bien au contraire, distancer, c’est jouer. Simplement, dans le distancement, la vraisemblance du jeu tire son origine du sens objectif de la pièce, et non comme dans la dramatur­gie « naturelle », d’une vérité intérieure à l’acteur : c’est pour­quoi, à la limite, le distancement n’est pas un problème d’ac­teur, mais de metteur en scène. Nüchten! A jeun! disait Brecht à ses acteurs, voulant sans doute les purger de leurs petites émotions personnelles avant de les faire jouer. Autre­ment dit, distancer, c’est couper le circuit entre l’acteur et son propre pathos, mais c’est aussi et essentiellement rétablir un nouveau circuit entre le rôle et l’argument ; c’est, pour l’acteur, signifier la pièce, et non plus lui-même dans la pièce.
 

C’est de cette nouvelle liaison que je voudrais donner des exemples en m’appuyant sur quelques photographies de Mère Courage (prises dans l’action du premier tableau). Je voudrais montrer comment le détail du geste a une significa­tion politique, rend justement, correctement, l’aliénation res­pective des rôles : les hommes ne sont pas exploités de la même façon, c’est là l’une des significations essentielles du théâtre brechtien, et c’est cette sorte d’idéologie différentielle que le distancement tient à charge d’éclaircir et de manifes­ter. C’est cela le distancement : aller jusqu’au bout du jeu, là où le sens n’est plus la vérité de l’acteur mais la liaison poli­tique des situations.

 

[…]

  

. Le doigt levé

Entre les exploiteurs et les exploités, il y a une classe inter­médiaire, celle des « agents ». Ces agents (le mot est juste­ment ambigu, à la fois passif et actif) réunissent une double aliénation : celle de l’esclave (ce sont objectivement des « petits ») et celle du maître (ils exercent le pouvoir du maître sur de plus petits qu’eux). Or le maître pur peut être cynique (il y a du cynisme dans le Capitaine de Mère Courage) ; l’es­clave pur peut être conscient. L’esclave-maître ne peut être ni cynique ni conscient : c’est l’homme de la justification.

 

C’est pourquoi cette classe est ordinairement bavarde (quoi de plus phraseur qu’un gendarme?). Elle discute beaucoup (mais de préférence entre soi). Pour justifier et le mal qu’elle subit et le mal qu’elle fait, elle dispose d’un alibi passe­-partout : la nature humaine : l’homme est comme ci, l’homme est comme ça. Discuter, pour elle, c’est décréter l’indiscutable. D’où le recours policier à deux opérations de langage qui font chaque jour leur preuve : l’aphorisme (donner à l’oppression particulière, donc remédiable, la caution d’une généralité immuable, donc irrémédiable) et l’antiphrase (nommer un fait par son contraire : parler d’honneur, de liberté, d’ordre, au plus fort du déshonneur, de la servitude, du désordre).

 

Le Caporal et le Sergent chargés de recruter des soldats pour le compte du roi de Suède et qui attendent sur un che­min glacé le passage du gibier humain (ce sont des sous­-officiers, ils ne sont pas bien vêtus, ils ont froid), le Caporal et le Sergent discutent entre eux, de l’Homme naturellement, puisque ce sont des hommes qu’ils chassent. Le Sergent est désabusé : d’un doigt philosophique, il désigne au Caporal les difficultés du métier. Tout policier a des soucis, fort réels, mais ce sont des soucis de policier, et le souci du policier, c’est la liberté du gibier ; le paysan est rusé ; on le saoule, on lui fait signer son engagement, et c’est le moment qu’il choi­sit pour s’échapper : on ne peut plus avoir confiance dans l’humanité ! Le Caporal, lui, est nostalgique : voilà trop longtemps qu’on vit sans guerre, ici. Et la guerre, c’est l’ordre, parce qu’on est obligé de tenir une bonne comptabilité des vies et des marchandises. La paix, c’est la pagaille.

 

III. Mère Courage réjouie

 

Mère Courage ne « suit » pas la guerre, conformément à l’image de nos poétiques cantinières du bon vieux temps ; elle la rejoint, elle court après, comme un animal qui cherche sa nourriture ; elle va vers la guerre d’un mouvement actif, volon­taire. Il y a une satisfaction de Mère Courage, dans la guerre même : le voyage est son repos, comme il est celui de l’homme d’affaires qui se délasse en avion entre deux marchés.

 

Mère Courage a l’air heureuse. Cela ne veut pas dire que le monde dans lequel elle vit est bon. Le sourire n’est pas une preuve politique. Celui de Mère Courage fait partie de son innocence qui est une ignorance : elle ne sait pas que pour vivre de la guerre, il faut donner quelque chose à la guerre. Pour elle, la guerre n’est rien d’autre qu’un métier; elle croit qu’en donnant à ce métier, comme à n’importe quel autre, son temps, sa force et son talent, elle en est quitte avec lui. Son sourire est un sourire du dimanche : elle travaille, elle se repose, recommence à travailler. Que peut-on lui demander de plus? Ne fait-elle pas son métier convenablement? Que la guerre la laisse donc en paix ! C’est du moins ce qu’elle répond au sergent qui veut lui prendre ses fils : « Nous sommes des gens paisibles », réponse indignée de tous les libéralismes à la violence.

 

Certes, la guerre est une économie ; mais ce n’est pas une économie libérale. Au sourire de Mère Courage, répond le cynisme de l’Ordre : « Il n’y a pas de guerre, s’il n’y a pas de soldats. » C’est-à-dire que le monde est lié : la guerre ne peut être qu’un temps une économie stable dans laquelle on peut vivre tant bien que mal. La durée dévoile la véritable nature de la guerre, parce que la durée est une liaison (par exemple, il y a une contagion de la guerre : les fils de Mère Courage s’entraînent l’un l’autre à y céder). Victime en somme de l’illusion libérale, Mère Courage croit pouvoir vivre déliée, ou en tout cas choisissant elle-même librement ses liaisons avec la guerre ; elle ne veut donner à la guerre que son temps de marchande, son courage de marchande. Mais il faudra un à un lui abandonner ses trois enfants : un monde ne se juge pas à l’air de ses habitants, mais à la provision de ses maux. Mieux vaut pas de guerre, que sourire dans la guerre. »

 


Commenter cet article