Adèle Hugo 1830-1915 : La première d’Hernani un suspens continu…

Publié le par Maltern

Adèle Hugo 1830-1915 : La première d’Hernani un suspens continu…



[Adèle Hugo seconde fille de Victor [ il s’agit bien de l’ « Adèle H », interprétée par Isabelle Adjani, du film de François Truffaut, 1975] , tient un journal. Après un fort épisode dépressif en 1856, elle s’estime fiancée du lieutenant Pinson, refuse 5 demandes en mariage, sombre dans la folie lorsqu’elle apprend son mariage et meurt folle, placée dans une maison de santé. Le récit qui suit , remanié, porte pour une grande part les souvenirs racontés par Hugo à Mme Hugo]

 

« [...] À l’heure où l’on ouvrait la porte, Victor Hugo et Taylor se placèrent dans son rencognement ; là ils voyaient passer tous les visages. L’auteur d’Hernani tenait beaucoup à prouver à Taylor que les billets n’avaient pas été vendus et que c’était bien les individus auxquels ils étaient destinés qui défilaient devant eux. Toute la bande entrée, la petite porte fut refermée. Voilà tous ces jeunes gens obligés d’at­tendre depuis 3 heures jusqu’à 7, sur leurs banquettes, sans pouvoir bouger. Sachant d’avance qu’ils allaient être mis sous le séquestre ils avaient fait provision de pain, de cervelas, de fromage, de pommes, de tout ce qui peut s’emporter dans les poches. Au moment qu’ils avaient arrêté pour leur repas, vers 5 heures, ils se mirent à cheval sur les banquettes et formèrent en se faisant vis-à-vis des espèces de tables.

Ils prolongèrent le plus longtemps pos­sible cet attablement pour tuer le temps. Ils étaient encore à leur couvert quand le public commença à entrer dans la salle. Grande fut sa stupéfaction et celle des beaux mes­sieurs et des belles dames en voyant ces individus barbus, chevelus, ayant poil partout sur la tête, dévorant de la nour­riture, accroupis, à cheval, étendus sur les banquettes, tous dans des positions malséantes ou choquantes. Ces êtres ainsi tassés faisaient l’effet aux habitants des loges de boucs bivouaquant. Ce n’était pas tout : d’autres besoins que ceux de l’estomac s’étaient manifestés chez ces êtres insolites. Les ouvreuses, geôliers du plus secret endroit, n’étaient pas encore à leurs postes. Que faire ? Les prison­niers cherchèrent un lieu élevé, reculé, sombre, dans le théâtre, pour remplacer celui qui, par l’absence des ouvreuses, leur faisait défaut. Il s’ensuivit des accidents fâcheux pour les belles dames aux souliers blancs ou roses qui avaient leur loge au quatrième. L’accident courait de bouche en bouche et fut porté sans retard par Faure à la connaissance de Taylor. Pendant que les amis de l’auteur se réconfortaient, la poète avait été dîner à la hâte, chez un traiteur du Palais-Royal, avec Sainte-Beuve. En revenant Taylor, consterné, lui conta les actes inconvenants commis par ses amis. En terminant son récit, le commissaire roya ajouta : « C’est fini, n’en parlons plus. La pièce est tombée vos claqueurs lui ont donné le dernier coup de massue ».

[.

..] Faure arriva sur la scène, frappa trois coups par-derrière la toile, et cria : « Au rideau ! au rideau ! » Mme Tousez vint s’asseoir près de la table, sa broderie à la main. Pendant que l’auteur se retirait, elle lui envoya un regard encourageant. Le rideau frémissant s’enroula lentement sur lui-même. Aussitôt les conversations s’arrêtèrent court, les exclamations cessèrent. À cet ouragan de paroles, à ce mouvement général succéda le silence, à cette incandescence, l’immobilité absolue. Chacun retenait son haleine. La salle n’était plus qu’un seul homme, il n’y avait qu’un seul regard dirigé sur la scène. Ce moment fut une des plus grandes impressions et des plus particulières que l’auteur de Notre-Dame de Paris ait ressenties dans sa vie. Le coeur lui battit, le sang lui tinta aux oreilles, puis s’arrêta court. À un certain degré d’émotion le corps est impuissant à ressentir le contrecoup de cette si vive émotion. Il reste inerte. Il y a comme une paralysie des sensations. Pendant cette minute d’émotion, MmeTousez disait le premier vers de la pièce qui avait été signalé à cause du rejet : escalier/Dérobé. Soit que MmeTousez eût esquivé le danger par sa manière de dire, soit que ses ennemis trouvassent mal habile à eux de se dévoiler si tôt, le vers passa sans encombre. Mlle Mars parut sans recevoir son applaudissement d’usage. La jeunesse ignorante du métier de claqueur ne savait pas ce qu’on appelle la cabalette en argot de théâtre. Ce plat manqua à Mlle Mars. Aucun applaudissement n’avait encore éclaté lorsque Firmin dit ces vers...

 

« Ô l’insensé vieillard, qui, la tête inclinée,

[...] Vieillard ! Va-t’en donner mesure au fossoyeur. »

 

A ce dernier vers une explosion d’applaudissements partit du parterre. Les secondes galeries répondirent avec la même force. Une seconde reprise eut lieu. La seconde galerie, le parterre, l’orchestre des musiciens applaudirent ensemble des pieds, des mains, des corps, la flamme aux yeux, les cris à la bouche. Ce formidable applaudissement fit trembler les murs de la salle. C’était l’avenir qui sortait de l’ombre avec le bruit du tonnerre. Desmousseaux voyant cela dit à l’auteur : « Votre pièce ira aux nues. » Le premier acte terminé, les acteurs regardèrent Victor Hugo sans lui faire grise mine. Michelot vint même lui parler, et d’un air aimable. Les critiques disaient dans le foyer : « Mais ce n’est pas sans mérite. Il y a quelque chose dans l’acte que nous venons d’entendre. » La toile se leva pour le second acte sous un jour favorable. La scène de don Carlos, déjà très bien prise par le public, l’enleva tout à fait à ces vers :

 

"Et quand j’aurai le monde ?

Alors j’aurai la tombe."

 

L’applaudissement colossal qui avait eu lieu au premier acte se reproduisit. La toile du second acte tomba sur un succès non moins grand que celui du premier acte. Le second acte terminé, les acteurs sourirent à l’auteur. C’était un nouveau progrès. Le public des loges n’avait encore rien témoigné. Il restait là, impassible, l’attention tendue, regardant la scène puis le parterre et les galeries, ayant l’air de se demander d’où sortait cette tourbe qui l’environnait. Taylor vint près de l’auteur et lui dit : « Cela va bien, très bien, mais nous n’avons pas passé le plus diffi­cile. La pièce tombera à la scène des portraits. La scène est dangereuse. C’est l’endroit où la pièce se noue, et de plus, elle a été parodiée. Elle est attendue, préparez-vous à une défaite. Quoi qu’il arrive votre pièce n’en restera pas moins une belle oeuvre. Après ces deux actes, on ne pour­ra pas me reprocher de vous avoir le Théâtre-Français. »

Le troisième acte commence. Arrive la fameuse scène des portraits. Quelques femmes des loges, désarmées et touchées, applaudirent spontanément à ces vers de Ruy Gomez :

"Quand passe un jeune pâtre - oui c’en est là ! -souvent

Tandis que nous allons, etc…

 

Le jeune Saxe-Cobourg cria du parterre : « Vivent les femmes ! » Les loges sont tout oreilles et tout yeux. Leur attention est fixée plus encore. Joanny commence fier et superbe la nomenclature des portraits. Aucun bruit jus­qu’aux cinquième et sixième. Au septième commence une sourde rumeur. La rumeur va grossissante. Alors ar­riva cette houle précurseur du sifflet. Mais l’ennemi avait mal calculé. Il avait compté sur un ou deux portraits de plus, il croyait à une plus longue lignée. Don Ruy Gomez en avait fini avec l’historique de ses aïeux et regardant son portrait il dit :

"Ce portrait c’est le mien. - Roi don Carlos, merci ! -

Car vous voulez qu’on dise en le voyant ici

« Ce dernier, digne fils d’une race si haute,

Fut un traître, et vendit la tête de son hôte ! » »

 

À cette sortie inattendue les sifflets qui étaient sur les bords des lèvres s’arrêtèrent. Tous les êtres chevelus se dressèrent forts et puissants comme des lions vengeurs, et firent vaciller la salle sous leurs applaudissements. Les sifflets étonnés, effrayés, éperdus restèrent dans les gosiers pour n’en plus sortir. Les êtres griffus avaient éventré la cabale. À partir de ce moment les acteurs ne parlèrent plus à l’auteur que chapeau bas.

[...1 La toile se leva sur le quatrième acte, Michelot commença son mono­logue. Pour n’en pas perdre un vers, toutes les têtes étaient sorties des loges. Si le succès n’avait pas été aussi solidement assis, ce long monologue aurait pu l’ébranler, l’acteur étant insuffi­sant. Non que Michelot manquât d’une cer­taine habileté, mais il disait à contresens. Le succès était si fort enraciné que rien ne pouvait l’entamer. Loin de lui nuire, le monologue l’accrut encore. Des salves d’applaudissements couvraient la voix de Michelot tous les cinq au six vers, si bien qu’à cause de ces applaudissements répétés, l’acteur tint la scène le double du temps que ne comportait son récit.

[...] La décoration du cinquième acte était charmante. Ce logis royal, ce balcon, ces arbres, cet horizon mystérieux, cette splendide richesse, cette musique, cette nature mélancolique perdue au loin, tout cela faisait un ensemble frais, jeune et souriant. Cette fraîcheur, cette jeunesse, s’étaient répandues sur Mlle Mars et Firmin. Cette salle splendide, frémissante se reflétait lumineuse sur les épousés. Salle, scène, tout était rayon et prin­temps. Mlle Mars et Hernani n’avaient que vingt ans lorsque dona Sol dit :

« Regarde. Plus de feux, plus de bruit, tout se tait.

La lune tout à l’heure à l’horizon montait ;

Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble

Et ta voix, toutes deux m’allaient au coeur ensemble,

Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant !

Et j’aurais bien voulu mourir en ce moment. »

 

Les femmes jetèrent leurs bouquets. La jeunesse aspirait cette poésie bouche béante. C’était comme une révéla­tion. Toute la salle reçut de ces vers un effet électrisant. Seule une dizaine de loges protestèrent en ne bougeant pas. Mlle Mars, qui tirait de grands effets des mots, dit admirablement cinq ou six mots. Elle eut les honneurs du cinquième acte. La toile tomba sous l’écroulement du succès. On demanda l’auteur à grands cris. Firmin parut. Le public était arrivé à son paroxysme d’enthousiasme lorsque Firmin, s’avançant au bord de la rampe, nomma Victor Hugo. Le Journal des débats mit le soir même une note qui finissait ainsi : « Le nom de l’auteur a été écrasé sous les applaudissements. »

 

[Adèle Hugo, Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, Plon,1985]

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