Stendhal : Ouverture de saison à Naples en 1817 le spectacle attache le peuple au Roi plus que la constitution

Publié le par Maltern

Stendhal : Ouverture de saison à Naples en 1817 le spectacle attache le peuple au Roi plus que la constitution


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« Voici enfin le grand jour de l’ouverture de Saint-Charles: folies, torrents de peuple, salle éblouissante. Il faut donner et recevoir quelques coups de poing et de rudes poussées. Je me suis juré de ne pas me fâcher, et j’y ai réussi: mais j’ai perdu les deux basques de mon habit. Ma place au parterre m’a coûté trente-deux carlins (quatorze francs) et mon dixième dans une loge aux troisièmes, cinq sequins. Au premier moment, je me suis cru transporté dans le palais de quelque empereur d’Orient. Mes yeux sont éblouis, mon âme ravie. Rien de plus frais, et cependant rien de plus majestueux, deux choses qui ne sont pas aisées à réunir. Il n’y a rien en Europe, je ne dirai pas d’approchant, mais que puisse, même de loin, donner une idée de ceci. Cette salle, reconstruite en tris cent jours, est un coup d’Etat: elle attache le peuple au roy plus que cette constitution donnée a la Sicile, et que l’on voudrait avoir à Naples, qui vaut bien la Sicile. Tout Naples est ivre de bonheur.

 

Je suis si content de la salle, que j’ai été charmé de la musique et des ballets. La salle est or et argent, et les loges bleu-de-ciel foncé. Les ornements de la cloison, qui sert de parapet aux loges, sont en saillie: de là la magnificence. Ce sont des torches d’or groupées, et entremêlées de grosses fleurs de lis. De temps en temps cet ornement, qui est de la plus grande richesse, est coupé par des bas-reliefs d’argent. J’en ai compté, je crois, trente-six.

 

Les loges n’ont pas de rideaux et sont fort grandes. Je vois partout cinq ou six personnes sur le devant.

 

Il y a un lustre superbe, étincelant de lumière, qui fait resplendir de partout ces ornements d’or et d’argent: effet qui n’aurait pas lieu s’ils n’étaient en saillie. Rien de plus majestueux et de plus magnifique que la grande loge du roy, au-dessus de la porte du milieu: elle repose sur deux palmiers d’or de grandeur naturelle; la draperie est en feuilles de métal, d’un rouge pâle; la coronne, ornement suranné, n’est pas trop ridicule. Par contraste avec la magnificence de la grande loge, il n’y a rien de plus frais ni de plus élégant que les petites loges incognito placées au second rang, contre le théâtre. Le satin bleu, les ornements d’or et les glaces sont distribués avec un goût que je n’ai vu nulle part en Italie. La lumière étincelante qui pénètre dans tous les coins de la salle, permet de jouir des moindres détails. »

 

 

 

Naples, 12 et 13 Fevrier 1817

 

 

 

[Stendhal, Rome, Naples,Florence, 1826]

 

 

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