Charles Garnier 1825-1898 : L’invention de l’Escalier d’Honneur de L’Opéra, scénographie pour un spectacle mondain.

Publié le par Maltern

Charles Garnier 1825-1898 :  L’invention de l’Escalier d’Honneur de L’Opéra,  scénographie pour un spectacle mondain.

 

Du reste, lors de la construction des théâtres primitifs, les monuments destinés aux représentations théâtrales étaient édifiés suivant les premiers errements. On demandait peu parce que l’on se contentait jadis de peu, et personne ne supposait alors qu’indépendamment du spectacle des pièces représentées, la vue de grands escaliers remplis de monde fût aussi un spectacle pompeux et élégant. On ne cherchait que les moyens d’arriver dans la salle, on ne cherchait pas un motif architectural ; et cependant les grands et beaux escaliers n’étaient pas rares dans d’autres édifices : les palais, les musées, les couvents même, avaient déjà des escaliers monumentaux, qui sont encore admirés de tous. Ce n’était donc pas l’impuissance artistique qui amenait ainsi à sacrifier cet important motif ; c’était, j’en suis convaincu, ou le manque de ressources, ou bien le manque de terrain, ou la volonté, logique alors, de ceux qui exécutaient.

 

Mais aujourd’hui que le luxe s’est étendu, que le confor­table est réclamé partout, que dans les grands théâtres la sortie des spectateurs est suivie avec intérêt par ceux qui aiment à voir le mouvement d’une foule élégante et variée, la facilité des communications qui est exigée maintenant, le plaisir des yeux qui veut être satisfait en même temps que celui de l’esprit, tout impose à l’architecte des disposi­tions larges et monumentales et des escaliers vastes et com­modément distribués. Dans un grand théâtre il ne faut pas d’indécision sur la route à suivre à l’entrée et à la sortie, et il est nécessaire que le motif utile par excellence soit aussi un motif artistique qui prédispose déjà aux splendeurs de la mise en scène et au brillant chatoiement de la toilette des femmes.

 

Il faut donc partir de ces deux points pour rechercher la forme et la place des escaliers. Il faut être guidé dans cette recherche par l’étude pratique des mouvements de la foule et par le désir de développer l’art sur une grande échelle et avec somptuosité.

 

Voyons d’abord les dispositions générales à donner aux escaliers.

 

Quels que soient les sentiments que l’on professe pour les principes d’égalité, il faut bien reconnaître que dans un théâtre on ne pourra jamais faire que toutes les places soient également bonnes. Si des différences de qualités existent, cela amènera naturellement à des différences de prix de location ; puis cette différence de prix de location influera encore à son tour sur la différence du confortable et du luxe. C’est un cercle dont on ne pourra guère sortir ; de sorte que, tout en faisant son possible pour que chacun n’ait pas à se plaindre, on sera néanmoins amené à créer plusieurs catégories de places, qui, pour simplifier la ques­tion, pourront se réduire à deux principales : les places or­dinaires et les places de luxe.

 

Cet axiome posé, posons-en un autre non moins évident, et qui se rapporte à la division de la foule. Il est indispen­sable, pour le bon ordre, la facilité des mouvements, la ra­pidité des communications, qu’il n’y ait pas qu’une seule voie, et il faut au contraire partager les chemins de manière qu’ils partagent les spectateurs. Les escaliers étant naturel­lement, dans un théâtre, une des voies les plus fréquen­tées, puisqu’on ne peut arriver aux divers étages de la salle ou en descendre qu’en gravissant ou en descendant des marches, les escaliers, dis-je, doivent dès lors être ainsi di­visés et offrir divers chemins aux personnes qui les par­courent. Cette vérité est aussi claire que la première ; il est inutile de la discuter, il suffit de l’énoncer et de la mettre ensuite en pratique.

 

D’après ces axiomes indiqués, la séparation la plus ra­tionnelle, la séparation principale sera celle afférente à la nature des places. Les points d’arrivée étant divers, il est logique que l’on diversifie les routes qui y conduisent. Il faudra donc alors diviser les escaliers en deux catégories typiques : les escaliers servant aux places ordinaires et les escaliers servant aux places de luxe ; de cette façon le chemin sera tracé pour chaque nature de place et la confu­sion sera évitée.

 

Je sais bien que quelques formalistes égalitaires diront qu’il y a dans cette division initiale une espèce de défaveur jetée sur une partie des spectateurs, et que le théâtre doit appartenir à tous, sans distinction de catégorie. Je ne verrais certes pas grand mal à ce qu’il en fût ainsi ; mais s’il faut faire passer deux ou trois mille personnes par le même

 

chemin, ce chemin sera forcément encombré, et si tout le monde était traité de même, il en résulterait que tout le monde serait traité fort mal ; je ne vois pas trop alors ce qu’y gagnerait la dignité. Puisque personne ne rougit d’aller au parterre ou aux troisièmes loges, je ne vois pas pourquoi l’on rougirait de s’y rendre par une voie autre que celle qui est suivie par les spectateurs qui vont aux premières loges. Quand, dans la rue, je passe sur les trottoirs, je ne me sens nullement blessé de laisser le milieu de la chaussée aux voitures : c’est une garantie de sécurité et de circulation plus facile pour tous, et voilà tout. Il n’y a rien là-dedans qui puisse porter atteinte à la dignité de personne.

 

Il faudra donc dans tout théâtre d’abord un escalier destiné aux places de luxe, un escalier d’honneur, si l’on veut prendre ce nom, en supposant qu’il se rapporte non aux personnes qui le gravissent, mais bien à l’emplacement qu’il occupe. Puis il faudra d’autres rampes destinées aux places secon­daires. C’est là la division principale sur laquelle j’ai déjà in­sisté, et sur laquelle j’insiste encore. Mais il faut bien faire attention que la mode influe sur la qualité et la valeur des places, et que, si les catégories peuvent se modifier, il n’en est pas de même des escaliers. Tels ils sont construits, tels ils doivent rester. Or, pour qu’ils soient toujours utiles, quelles que soient les variations des désignations des places, il faut qu’ils ne soient pas isolés entre eux, afin que le passage de l’une à l’autre rampe puisse se faire facilement. Ainsi, le grand escalier d’honneur doit pouvoir communiquer avec les esca­liers secondaires, pour que, suivant les cas, on puisse aller facilement de celui-là à ceux-ci, et réciproquement. Pour prendre un exemple, les secondes loges seront considérées comme places ordinaires ou places de luxe, suivant la nature des théâtres, la qualité des spectateurs, l’affluence des audi­teurs, et suivant bien d’autres conditions variables ; il est bon alors que les occupants de ces loges puissent arriver à leurs places en prenant ou les escaliers secondaires, ou, au départ, l’escalier d’honneur. En résumé, il faut diviser le public, puisque cela est indispensable, mais il faut faire cette division de manière qu’on puisse la supprimer au besoin.

 

 

 

 

 

[…] Mais quelle que soit la disposition adoptée pour le grand escalier d’honneur, elle doit être complétée par une ad­jonction importante, indispensable : c’est la circulation qui permet aux spectateurs de regagner le salon d’attente pour les voitures. Or, il y a là, et tout d’abord, une condition qu’il faut remplir ; c’est celle de pouvoir faire cette évolu­tion sans traverser la foule des personnes qui quittent le théâtre ou qui s’intéressent au tableau mouvant de la sortie. Il est bon que la vue de la descente de l’escalier soit facile, afin que le spectacle animé de cette descente puisse bien se présenter à tous les regards ; mais il est bien aussi que les personnes qui dans cette descente ont pour ainsi dire servi d’acteurs puissent, ce rôle terminé, retrouver leurs véhicules sans cohue ni embarras. Quelle est la disposition la plus rationnelle pour arriver à ce résultat ? Il est positif que cette foule descendante ne peut aller tout droit en avant, puisque c’est dans cette direction que se trouve le gros des spectateurs et que se rencontrent les personnes qui se dirigent vers la façade. Elle ne peut guère non plus se diriger sur les côtés, parce que alors elle rencontrerait la file des spec­tateurs, qui, des places de second ordre, s’en vont égale­ment vers le devant de l’édifice. Ne pouvant donc aller ni par-devant, ni à droite, ni à gauche, il ne reste plus qu’une direction possible, c’est d’aller en arrière. Or, d’après la disposition déjà adoptée pour les descentes à couvert, on sait que c’est vers le milieu de l’édifice que ces descentes sont placées ; c’est aussi vers le milieu de l’édifice que se trouve le grand salon d’attente ; de sorte que la route ration­nelle pour éviter la foule devient aussi la route rationnelle pour retrouver le salon.

 

[…] Donc, si le grand escalier central est un endroit somp­tueux et mouvementé, si l’ordonnance décorative est élé­gante, si l’animation qui règne sur les emmarchements est un spectacle intéressant et varié, il y aura avantage à ce que chacun en profite. Si l’on dispose alors les murs latéraux de la cage de telle sorte qu’ils soient largement ouverts, toutes les personnes circulant à chaque étage pourront à leur gré se distraire par la vue du grand vaisseau et par la circulation incessante de la foule, qui gravit les rampes ou les descend. Il sera donc bon de disposer les parois verti­cales de façon qu’elles soient très grandement ouvertes sur la cage, et il sera bien encore d’installer au droit des ouver­tures de larges balcons qui permettront une station com­mode et une vue libre et facile sur toutes les évolutions qui se feront dans le grand escalier d’honneur. Tout cela est ra­tionnel, pratique, artistique, et amène inévitablement à un motif riche, grandiose et mouvementé. A chaque étage les spectateurs accoudés aux balcons garnissent les murs et les rendent pour ainsi dire vivants, pendant que d’autres montent ou descendent, et ajoutent encore à la vie. Enfin en disposant des étoffes ou draperies tombantes, des giran­doles, des candélabres ou des lustres, puis des marbres et des fleurs, de la couleur partout, on fera de tout cet ensemble une composition somptueuse et brillante qui rappellera en nature quelques-unes des splendides dispositions que Vé­ronèse a fixées sur ses toiles. La lumière qui étincellera, les toilettes qui resplendiront, les figures qui seront animées et souriantes, les rencontres qui se produiront, les saluts qui s’échangeront, tout aura un air de fête et de plaisir, et sans se rendre compte de la part qui doit revenir à l’archi­tecture dans cet effet magique, tout le monde en jouira et tout le monde rendra ainsi, par son impression heureuse, hommage à ce grand art, si puissant dans ses manifesta­tions, si élevé dans ses résultats. »

 

 

 

[Charles Garnier, Le Théâtre, 1871, Acte Sud p 81 sq].

 

 

 

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