Honoré de Balzac 1799-1850 : l’ouverture de la saison 1820 à la Fenice de Venise

Publié le par Maltern

Honoré de Balzac 1799-1850 : l’ouverture de la saison 1820 à la Fenice de Venise

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[Venise 1820. Massimilla Doni, duchesse de Cataneo, héritière des Doni de Florence, et Emilio Cane Memmi s’aiment d’un amour idéal. La saison d’hiver va s’ouvrir à la Fenice avec l’arrivée de deux chanteurs célèbres : Genovese, ténor engagé à la Fenice pour la saison 1820-1821. Clara Tinti  servante d’auberge sicilienne à la voix merveilleuse surprend le duc de Cataneo en voyage.]

 

 

 

L’ouverture d’une saison est un événement à Venise comme dans toutes les autres capitales de l’Italie ; aussi la Fenice était-elle pleine ce soir-là.

 

Les cinq heures de nuit que l’on passe au théâtre jouent un si grand rôle dans la vie italienne, qu’il n’est pas inutile d’expliquer les habitudes créées par cette manière d’employer le temps. En Italie, les loges diffèrent de celles des autres pays, en ce sens que partout ailleurs les femmes veulent être vues, et que les Italiennes se soucient fort peu de se donner en spectacle. Leurs loges forment un carré long également coupé en biais et sur le théâtre et sur le corridor. A droite et à gauche sont deux canapés, à l’extrémité desquels se trouvent deux fauteuils, l’un pour la maîtresse de la loge, l’autre pour sa compagne, quand elle en amène une. Ce cas est assez rare. Chaque femme est trop occupée chez elle pour faire des visites ou pour aimer à en recevoir ; aucune d’ailleurs ne se soucie de se procurer une rivale. Ainsi, une Italienne règne presque toujours sans partage dans sa loge : là, les mères ne sont point esclaves de leurs filles, les filles ne sont point embarrassées de leurs mères ; en sorte que les femmes n’ont avec elles ni enfants ni parents qui les censurent, les espionnent, les ennuient ou se jettent au travers de leurs conversations.

 

Sur le devant, toutes les loges sont drapées en soie d’une couleur et d’une façon uniformes. De cette draperie pendent des rideaux de même couleur qui restent fermés quand la famille à laquelle la loge appartient est en deuil. A quelques exceptions près, et à Milan seulement, les loges ne sont point éclairées intérieurement ; elles ne tirent leur jour que de la scène ou d’un lustre peu lumineux, que, malgré de vives protestations, quelques villes ont laissé mettre dans la salle ; mais, à la faveur des rideaux, elles sont encore assez obscures, et, par la manière dont elles sont disposées, le fond est assez ténébreux pour qu’il soit très difficile de savoir ce qui s’y passe.

 

Ces loges, qui peuvent contenir environ huit à dix personnes, sont tendues en riches étoffes de soie, les plafonds sont agréablement peints et allégis par des couleurs claires, enfin les boiseries sont dorées. On y prend des glaces et des sorbets, on y croque des sucreries, car il n’y a plus que les gens de la classe moyenne qui y mangent. Chaque loge est une propriété immobilière d’un haut prix, il en est d’une valeur de trente mille livres ; à Milan, la famille Litta en possède trois qui se suivent. Ces faits indiquent la haute importance attachée à ce détail de la vie oisive. La causerie est souveraine absolue dans cet espace, qu’un des écrivains les plus ingénieux de ce temps, et l’un de ceux qui ont le mieux observé l’Italie, Stendhal, a nommé un petit salon dont la fenêtre donne sur un parterre. En effet, la musique et les enchantements de la scène sont purement accessoires, le grand intérêt est dans les conversations qui s’y tiennent, dans les grandes petites affaires de coeur qui s’y traitent, dans les rendez-vous qui s’y donnent, dans les récits et les observations qui s’y parfilent. Le théâtre est la réunion économique de toute une société qui s’examine et s’amuse d’elle-même.

 

Les hommes admis dans la loge se mettent les uns après les autres, dans l’ordre de leur arrivée, sur l’un ou l’autre sofa. Le premier venu se trouve naturellement auprès de la maîtresse de la loge ; mais quand les deux sofas sont occupés, s’il arrive une nouvelle visite, le plus ancien brise la conversation, se lève et s’en va. Chacun avance alors d’une place, et passe à son tour auprès de la souveraine. Ces causeries futiles, ces entretiens sérieux, cet élégant badinage de la vie italienne, ne sauraient avoir lieu sans un laisser-aller général. Aussi les femmes sont-elles libres d’être ou de n’être pas parées, elles sont si bien chez elle qu’un étranger admis dans leur loge peut les aller voir le lendemain dans leur maison.

 

Le voyageur ne comprend pas de prime abord cette vie de spirituelle oisiveté, ce dolce far niente embelli par la musique. Un long séjour, une habile observation, peuvent seuls révéler à un étranger le sens de la vie italienne qui ressemble au ciel pur du pays, et où le riche ne veut pas un nuage. Le noble se soucie peu du maniement de sa fortune ; il laisse l’administration de ses biens à des intendants ( ragionati ) qui le volent et le ruinent ; il n’a pas l’élément politique qui l’ennuierait bientôt, il vit donc uniquement par la passion, et il en remplit ses heures. De là, le besoin qu’éprouvent l’ami et l’amie d’être toujours en présence pour se satisfaire ou pour se garder, car le grand secret de cette vie est l’amant tenu sous le regard pendant cinq heures par une femme qui l’a occupé durant la matinée. Les moeurs italiennes comportent donc une continuelle jouissance et entraînent une étude des moyens propres à l’entretenir, cachée d’ailleurs sous une apparente insouciance. C’est une belle vie, mais une vie coûteuse, car dans aucun pays il ne se rencontre autant d’hommes usés.

 

La loge de la duchesse était au rez-de-chaussée, qui s’appelle à Venise pepiano ; elle s’y plaçait toujours de manière à recevoir la lueur de la rampe, en sorte que sa belle tête, doucement éclairée, se détachait bien sur le clair-obscur. La Florentine attirait le regard par son front volumineux d’un blanc de neige, et couronné de ses nattes de cheveux noirs qui lui donnaient un air vraiment royal, par la finesse calme de ses traits qui rappelaient la tendre noblesse des têtes d’Andrea del Sarto, par la coupe de son visage et l’encadrement des yeux, par ses yeux de velours qui communiquaient le ravissement de la femme rêvant au bonheur, pure encore dans l’amour, à la fois majestueuse et jolie.

 

 

 

[Balzac, Massimilla Doni     ]

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