Emile Zola 1840-1902 : Un cas exemplaire et courtelinesque d’exercice de la censure en 1885. Le Ministre Goblet interdit l’adaptation de Germinal par Zola en 1885

Publié le par Maltern

[L’adaptation de Germinal refusée par la Censure en 1885, sera jouée en 1888. L’interdiction fait grand bruit : elle est prononcée par le Ministre de l’instruction publique René Goblet, lui-même, et confirmée en Conseil des Ministres. Le motif invoqué est le danger de « trouble de l’ordre public ». Zola a pourtant remplacé l’armée par la police dans la scène où elle s’affrontait aux ouvriers et atténué le texte…par souci de conciliation. La réaction de Zola au maintien de l’interdiction est rapide. Dans un article plein d’ironie il raconte ses tribulations administratives et le fonctionnement vaudevillesque de la Commission d’examen. Il prophétise au passage que  « tout ministre qui interdit une pièce est voué à l’éternel ridicule »] 
 

 
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                «  Ah ! Écrivains, mes frères, quelle semaine je viens de passer ! Je ne souhaite à personne d’avoir une pièce en détresse au ministère de l’Instruction publique. Huit jours d’agitation vaine, au milieu de choses imbéciles ! et les courses en fiacre, par ces pluies battantes, dans un Paris crotté, noyé de boue ! et les attentes dans l’antichambre, les allées et venues de bureau à bureau ! et la pitié des garçons qui commencent à vous connaître ! et la honte de se sentir devenir bête parmi toute cette bêtise administrative !

 

Le coeur bat, on aurait envie de gifler quelqu’un. On se trouve rapetissé, diminué, dans l’attitude d’un brave homme qui plie l’échine, pris d’angoisse et regardant derrière lui si personne ne le voit. C’est tout un dégoût qui m’est monté à la gorge et que je veux cracher à terre.

 

Donc, la Censure, que notre pauvre République a eu la pudeur d’enguirlander du titre de Commission d’examen, avait signalé Germinal, le drame tiré de mon roman par M. William Busnach, comme une oeuvre socialiste, dont la représentation offrirait les plus grands dangers au point de vue de l’ordre. Et, tout de suite, j’insiste sur le caractère absolument politique de la querelle qui nous est faite. Rien de contraire aux moeurs n’a été relevé dans la pièce. On nous a condamnés uniquement parce que la pièce est républicaine et socialiste. Qu’on ne cherche pas à créer de malentendu.

 

Quant à la Censure, elle a fait son métier, et on ne peut que la plaindre de faire un métier si malpropre. On paie ces gens pour étrangler la pensée écrite : ils l’étranglent, c’est au moins gagner leur argent. S’ils existent, la faute en est à ceux qui leur votent des appointements.

 

 

 

[…] Mais la Censure disparaît pour nous, rentre dans la cave louche où elle rampe ; et nous voici devant un haut fonctionnaire, M. Edmond Turquet, sous-secrétaire aux Beaux-Arts. Nous nous mettons en campagne avec espoir, M. Busnach et moi, car il nous semble impossible qu’un gouvernement républicain interdise une pièce républicaine.

 

[…]

 

Première visite. M. Turquet nous reçoit avec un laisser-aller d’artiste, l’air bonhomme, la poignée de main sympathique. Nous le trouvons seulement un peu fatigué. D’ailleurs, il n’a rien lu, il arrive ; et il s’enflamme contre la Censure, plus violemment que nous, il nous demande si nous avons de l’autorité dans la presse pour faire abolir cette institution odieuse. Lui, a demandé la suppression des censeurs : on ne l’a pas écouté. Et, à chaque instant, il porte les poings à sa tête, en s’écriant : « Mon Dieu ! que ma position est cruelle ! Non, non, j’aime mieux ne pas m’en occuper, ce sera le malheur de ma vie ». Enfin, dans un élan de bienveillance, il passe par-dessus les usages administratifs, et veut lire tout haut le rapport de la Censure, mais son émotion le trahit, il appelle son secrétaire qui, devant nous, lui donne la lecture du morceau. Un joli morceau, je vous assure, Jocrisse critique, des opinions de concierge en un style de garde champêtre : c’est une honte que de voir nos oeuvres en de pareilles pattes.

 

Bref, le bon M.Turquet, qui paraît complètement avec nous, nous promet d’examiner la pièce ; et nous nous en allons, certains que les choses vont s’arranger.

 

 

 

Seconde visite. […] M. Busnach se présente seul. Il trouve cette fois M. Turquet très agité, toujours fraternel d’ailleurs. Nouveaux cris contre la Censure ; seulement la Censure existe, et M. Turquet ne veut pas perdre sa place. Il reste vague, des coupures seront nécessaires, mais il n’arrive pas à préciser quelles doivent être ces coupures ; et il exige ma présence. Un nouveau rendez-vous est pris, M. Busnach m’envoie une dépêche, me rappelant en toute hâte.

 

 

Troisième visite. M. Turquet fait peine à voir, et je commence à le plaindre sérieusement, car il est évident que tout ce travail que nous lui donnons le fatigue de plus en plus. Pourtant nous tâchons de discuter, d’apprendre de sa bouche les coupures qu’il demande. Mais ce rôle de tortionnaire le bouleverse, il nous tend le manuscrit à vingt reprises, il crie : « Non, non, j’en ai assez, j’aime mieux interdire ! » Cela devenait touchant et difficile.

 

Enfin, après des questions pressantes, nous tirons de lui que ses craintes portent presque uniquement sur le tableau des gendarmes. Je tiens à dire, avant tout, que nos fameux gendarmes, dont on a mené tant de bruit traversaient simplement la scène, au milieu des grévistes, et qu’ils ne tiraient que de la coulisse, où leurs fusils partaient tout seuls, dans la bagarre. Nous avions mis toutes les atténuations possibles, ôtant l’armée pour la remplacer par une troupe de police, expliquant que ni les mineurs ni les gendarmes ne se détestaient, qu’ils étaient de part et d’autre les victimes d’une fatalité. La pièce est une oeuvre de pitié, et non de révolution. N’importe, M. Turquet ne voulait pas de gendarmes.

 

« Mais ils pourront traverser la scène?

 

- Non !

 

- Alors, ils ne paraîtront pas, on entendra seulement les coups de fusil ?

 

- Non !

 

- Pas même les coups de fusil au lointain?

 

- Non ! »

 

Merci, mon Dieu ! Nous savons enfin ce que demande M. Turquet : le tableau des gendarmes modifié, quelques coupures dans les parties trop nettement socialistes, et la pièce nous est rendue. Nous promettons tout, nous prenons un autre rendez-vous, croyant une fois encore l’affaire arrangée.

 

Mais, ici, un autre personnage entre en scène, M. Goblet, ministre de l’Instruction publique. Au cours de nos entretiens avec M. Turquet, nous avions demandé à le voir, et il nous avait fait dire qu’il était d’accord avec son sous-secrétaire et qu’il s’en remettait complètement à lui. Je retourne passer le dimanche à la campagne où je reçois du ministère une dépêche m’annonçant que le ministre nous attend le lundi. Stupéfaction d’abord devant ce tohu-bohu, puis satisfaction, espoir que nous allions être enfin devant un homme qui liquiderait l’affaire en cinq minutes.

 

En fiacre, sous une pluie diluvienne, je donne à M. Busnach les renseignements que j’ai eus sur M. Goblet.

 

Un petit avocat d’Amiens, jouissant dans sa localité d’une certaine réputation ; procureur général au 4 Septembre ; élu député en 1873, sons le patronage de Gambetta ; républicain énergique, et qui a passé du rouge tendre au rouge vif, avec les événements ; traître envers la mémoire de Gambetta, brouillé avec les opportunistes qui l’exècrent ; et, pour l’achever d’un trait, on raconte tout bas au ministère qu’ « il reçoit des visites secrètes de Clémenceau ».

 

- Vous voyez, dis-je naïvement à M. Busnach, c’est notre homme.

 

 

 

Quatrième visite. D’abord, nous tombons dans un ministère bouleversé. Depuis le matin, le ministre rage dans son cabinet, et l’on voit courir des garçons consternés ; et les jeunes secrétaires passent, la figure défaite. C’est encore le bon M. Turquet qui a déchaîné innocemment cet orage, car il a eu, dans un de ses abandons, la gentillesse de nous remettre le manuscrit annoté par la Censure, pour que nous puissions y pratiquer les coupures demandées. Il paraît que cela ne se fait pas. Le ministre tempête pour avoir ce manuscrit qu’il voulait lire avant de nous recevoir.

 

Nous entrons. Dès la porte, je vois mon homme ! C’est l’ennemi. Un petit homme, sec, froid et rageur, un de ces petits hommes qui ne se résignent jamais à être petits. La bouche mauvaise de l’avocat, les yeux durs du bourgeois dont l’ambition a fait un républicain sous la République, et qui s’en venge quand il peut en satisfaisant les rancunes et les préjugés de sa race. Evidemment, cet homme ignore Paris, il ne sait ni comment on reçoit un écrivain ni comment on lui parle, il ne connaît notre théâtre que par les tournées de Mme Sarah Bernhardt. Poli, pourtant, il nous a fait asseoir.

 

Et, avant qu’un seul mot fût échangé, je sentais son regard sur nous. Enfin, il en tenait deux dans ses doigts, et il allait pouvoir venger Amiens. Je ne dirai point qu’il n’aime pas la littérature, car il ne m’a pas lu ; mais je me tromperais fort s’il n’avait pas dans sa famille une personne qui m’abomine. Inquiets, nous cherchions des yeux, derrière les draperies, les gardes qui allaient nous emmener. Nous étions des malfaiteurs devant un juge ; et le silence continuait, effrayant.

 

Cependant, M. Busnach s’est dévoué en remettant le manuscrit à M. Goblet, et ce qui s’est dit alors m’a stupéfié. Le ministre, qui n’avait pas lu la pièce, ne pouvait en parler ; et il en parlait pourtant sur ce qu’on lui en avait dit, mais d’une façon folle, nous accusant entre autres choses de finir par un massacre général, lorsque le tableau des gendarmes est le septième sur douze ; sans doute, le bon M. Turquet avait confondu.

 

Impossible de s’entendre, un gâchis affreux.

 

Et puis, brusquement voilà M. Goblet qui part contre la presse. Ah ! il n’aime pas la presse, M. Goblet, il a contre elle la haine du provincial et de l’autoritaire. De son ton le plus désagréable, il me dit : « Et cette campagne que vous avez fait commencer contre moi dans les journaux ! Il est impossible de gouverner si mes décisions sont discutées avant qu’elles soient prises ». Je le regardais ahuri et je lui ai répondu : « Monsieur, je n’ai rien fait commencer du tout, je ne puis empêcher les journaux de parler. Si je m’en mêle, je signerai, et vous verrez. » 

 

Ensuite, il tombe sur M . Edouard Lockroy. « Mon excellent ami, M. Lockroy, nous a écrit en disant qu’il comptait bien que nous allions vous rendre la pièce. Je voudrais le voir à ma place ! » J’avais envie de lui répondre que cela arriverait peut-être plus tôt qu’il ne le désirait ; mais je m’émerveillais de cette colère d’homme pataugeant dans notre Paris, sans le connaître. En effet, sur la prière de M. Busnach, son ami, M . Lockroy avait écrit une lettre, ce dont je tiens à lui témoigner ici ma profonde reconnaissance ; et cette lettre était ce qu’elle devait être, la lettre d’un enfant de Paris, d’un lettré de grand esprit et de grand talent, d’un homme enfin qui connaît notre chère ville, qui ne craint pas pour elle les batailles du théâtre, car il sait qu’elle vit surtout de passion, que les beaux jours de notre littérature ont été des jours de lutte. Seulement, allez faire comprendre cela à un gaillard qui rêve pour nos théâtres le calme du théâtre d’Amiens !

 

« Monsieur, lui dis-je, je ne suis pas un homme de parti, vous le savez, je suis un artiste. Toutes les opinions ont la parole dans Germinal ». Et il me répond : « Je n’aime pas cet éclectisme ».

 

Il feuilletait le manuscrit, il veut connaître le dénouement. Puis, après avoir lu, il déclare : «  Cela pourrait être dit autrement, mais ce n’est pas ce qu’on m’avait annoncé ».

 

Dès lors, nous étions perdus. J’ai eu pourtant encore un faible espoir, car le bon M. Turquet avait reparu, appelé par le ministre et il était entendu qu’il allait relire la pièce, pour nous donner la réponse définitive. Il s’enferme dans son cabinet, condamne sa porte, et nous demande deux heures, avec des gestes douloureux.

 

 

 

Cinquième visite. Deux heures plus tard, nous revenons. M. Turquet avait fui et nous faisait savoir que le manuscrit était retourné entre les mains de M. Goblet et que celui-ci nous rendrait réponse le lendemain.

 

 

 

Sixième visite. Encore une pluie torrentielle. Nous sommes exacts au rendez-vous, et l’on paraît stupéfait et gêné de nous voir. M. Goblet n’y est pas. M. Turquet n’y est pas, on nous explique enfin que le ministre a bien voulu nous écrire une lettre, entièrement de sa main, comme I’Empereur, pour nous apprendre qu’il avait le regret de ne pouvoir autoriser la représentation de notre pièce. On n’a pas daigné nous recevoir, on nous a fait dire qu’on n’y était pas, comme à des quémandeurs de secours. Nous ne sommes que des écrivains, on peut nous crosser. Et nous avons repris nos chapeaux, et nous nous sommes retrouvés sous la pluie.

 

 

 

Maintenant, quoi ? Faut-il rire, faut-il se fâcher ? Evidemment, il n’y a qu’un homme à plaindre là dedans, et c’est M. Goblet. Il a joué la farce de se faire approuver par le conseil des ministres, ce qui était facile, en apportant des citations perfides. Mais ce qu’il n’a pas dit au conseil, certainement, c’est que nous avions enlevé les gendarmes, c’est que nous lui avions offert d’adoucir tous les passages qui lui sembleraient inquiétants. Et puis, nous ne pouvons admettre que le conseil entier soit capable de supprimer ainsi une oeuvre. M. Goblet seul est en cause, et, quant M. Goblet sautera, Germinal sera joué.

 
 

 
Est-ce qu’un seul des élus de Paris serait contre nous ? Est-ce que, si je rassemblais des signatures pour l’abolition de la Commission d’examen, toute la députation de Paris ne signerait pas en masse ? Est-ce que la majorité républicaine de la Chambre interdirait notre pièce si je pouvais lui demander de se prononcer ? Alors, je suis bien tranquille. Il est impossible que, lorsque la question de la Censure reviendra avec la discussion du budget, on ne la supprime pas du coup en lui refusant les vingt mille francs qu’elle coûte et qui seuls la maintiennent ; car plus d’argent, plus de besogne malpropre, elle ne vit que par la tolérance de la Chambre, je crois même qu’elle n’a pas la légalité pour elle. Nous sommes tombés sur un avocat de province, voilà tout. Nous attendrons qu’il y ait au ministère de l’Instruction publique un homme d’esprit.

 

Quel meurtre, de confier ces ministères, où vient battre le cœur de Paris, à des politiciens qui nous ignorent et nous haïssent ! Qu’on donne à M. Goblet des préfets à conduire, passe encore ! Mais des artistes, des écrivains !

 

Et, pour finir, M. Goblet ne se doute pas d’une chose, c’est que le voilà fameux. L’avocat de province, le procureur général, le protégé de Gambetta, le ministre passeront ; mais l’homme qui a interdit Germinal restera M. Goblet ne sera jamais plus que cet homme. C’est fatal ! tout ministre qui interdit une pièce est voué à l’éternel ridicule. Un jour, il arrive quand même que la pièce se joue, et l’on se regarde, et Paris entier dit : " Fallait-il être bête ! " Germinal tuera M. Goblet. »

 
 

 
[Emile Zola, paru dans Le Figaro, 29 octobre 1885].

 

 

 

 

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