Voltaire 1694-1778 : Conversation entre l’abbé Grizel et l’intendant des menus plaisirs du roi sur l’excommunication des comédiens 1764

Publié le par Maltern

Voltaire 1694-1778 : Conversation entre l’abbé Grizel et l’intendant des menus plaisirs du roi sur l’excommunication des comédiens 1764

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[Voltaire publie en 1764, une Conversation de M. Dardelle qui a circulé en copies manuscrites en 1761 (24p in 12) signées Georges-Avenger. En 1761, parait dans un volume Libertés de la France contre le pouvoir arbitraire de d’excommunication, encourue du seul fait d’être acteurs de la Comédie-Française. L’auteur est François Charles Huerne de La Mothe, avocat au parlement. Le bâtonnier des avocats, Dains (et non Ledain comme l’écrit Voltaire) dénonce l’ouvrage qui est séance tenante condamné, lacéré et brûlé par l’exécuteur de la haute justice. Le discours de M. Dains a été imprimé dans le Journal encyclopédique du 15 mai 1761]
 

 

 

CONVERSATION ...

 

 

 

[...] L’ordre des convulsionnaires ayant déféré cet ouvrage à l’ordre de la grand-chambre siégeant à Paris, icelle a décerné un ordre à son bourreau de brûler la consultation comme un mandement d’évêque ou comme un livre de jésuite. Je me flatte qu’elle fera le même honneur à la petite Conversation de M. l’intendant des menus en exercice et de M. l’abbé Grizel. Je fus présent à cette conversation: je l’ai fidèlement recueillie, et en voici un petit précis que chaque lecteur de l’ordre de ceux qui ont le sens commun peut étendre à son gré.

 
 

 « Je suppose, disait l’intendant des menus plaisirs (Dain) à l’abbé Grizel, que nous n’eussions jamais entendu parler de comédie avant Louis XIV; je suppose que ce prince eût été le premier qui eût donné des spectacles, qu’il eût fait composer Cinna, Athalie et le Misanthrope, qu’il les eût fait représenter par des seigneurs et des dames devant tous les ambassadeurs de l’Europe; je demande s’il serait tombé dans l’esprit du curé La Chétardie, ou du curé Fantin, connus tous deux par les mêmes aventures, ou d’un seul autre curé, ou d’un seul habitué, ou d’un seul moine, d’excommunier ces seigneurs et ces dames, et Louis XIV lui-même; de leur refuser le sacrement de mariage et la sépulture?

 

— Non, sans doute, dit l’abbé Grizel; une si absurde impertinence n’aurait passé par la tête de personne.

 

— Je vais plus loin, dit l’intendant des menus. Quand Louis XIV et toute sa cour dansèrent sur le théâtre, quand Louis XV dansa avec tant de jeunes seigneurs de son âge dans la salle des Tuileries, pensez-vous qu’ils aient été excommuniés?

 

— Vous vous moquez de moi, dit l’abbé Grizel; nous sommes bien bêtes, je l’avoue, mais nous ne le sommes pas assez pour imaginer une telle sottise.

 

— Mais, dit l’intendant, vous avez du moins excommunié le pieux abbé d’Aubignac, le P. Le Bossu, supérieur de Sainte-Geneviève, le P. Rapin, l’abbé Gravina, le P. Brumoy, le P. Porée, Mme Dacier, tous ceux qui ont, d’après Aristote, enseigné l’art de la tragédie et de l’épopée?

 

— On n’est pas encore tombé dans cet excès de barbarie, repartit Grizel; il est vrai que l’abbé de La Coste, M. de La Solle, et l’auteur des Nouvelles ecclésiastiques, prétendent que la déclamation, la musique et la danse, sont un péché mortel; qu’il n’a été permis à David de danser que devant l’arche, et que de plus David, Louis XIV et Louis XV, n’ont point dansé pour de l’argent; que l’impératrice des Romains n’a jamais chanté qu’en présence de quelques personnes de sa cour, et qu’on ne se donne le plaisir d’excommunier que ceux qui gagnent quelque chose à parier, ou à chanter, ou à danser en public.

 

— Il est donc clair, dit l’intendant, que s’il y avait eu un impôt sous le nom de menus plaisirs du roi, et que cet impôt eût servi à payer les frais des spectacles de Sa Majesté, le roi encourrait la peine de l’excommunication, selon le bon plaisir de tout prêtre qui voudrait lancer cette belle foudre sur la tête de Sa Majesté très chrétienne.

 

— Vous nous embarrassez beaucoup, dit Grizel.

 

— Je veux vous pousser, dit le Menu. Non seulement Louis XIV, mais le cardinal Mazarin, le cardinal de Richelieu, l’archevêque Trissino (60), le pape Léon X, dépensèrent beaucoup à faire jouer des tragédies, des comédies, et des opéras. Les peuples contribuèrent à ces dépenses; je ne trouve pourtant pas, dans l’histoire de l’Église, qu’aucun vicaire de Saint-Sulpice ait excommunié pour cela le pape Léon X et ces cardinaux.

 
 

 « Pourquoi donc Mlle Lecouvreur a-t-elle été portée dans un fiacre au coin de la rue de Bourgogne? Pourquoi le sieur Romagnesi, acteur de notre troupe italienne, a-t-il été inhumé dans un grand chemin, comme un ancien Romain? Pourquoi une actrice des choeurs discordants de l’Académie royale de musique a-t-elle été trois jours dans sa cave ? Pourquoi toutes ces personnes sont-elles brûlées à petit feu, sans avoir de corps, jusqu’au jour du jugement dernier, et seront-elles brûlées à tout jamais après ce jugement, quand elles auront retrouvé leurs corps? C’est uniquement, dites-vous, parce qu’on paye vingt sous au parterre.

 

Cependant ces vingt sous ne changent point l’espèce: les choses ne sont meilleures ni pires, soit qu’on les paye, soit qu’on les ait gratis. Un de profundis tire également une âme du purgatoire, soit qu’on le chante pour dix écus en musique, soit qu’on vous le donne en faux-bourdon pour douze francs, soit qu’on vous le psalmodie par charité: donc Cinna et Athalie ne sont pas plus diaboliques quand ils sont représentés pour vingt sous que quand le roi veut bien en gratifier sa cour: or, si on n’a pas excommunié Louis XIV quand il dansa pour son plaisir, ni l’impératrice quand elle a joué un opéra, il ne paraît pas juste qu’on excommunie ceux qui donnent ce plaisir pour quelque argent, avec la permission du roi de France ou de l’impératrice.

 
 

 
L’abbé Grizel sentit la force de cet argument; il répondit ainsi: « Il y a des tempéraments; tout dépend sagement de la volonté arbitraire d’un curé ou d’un vicaire. Nous sommes assez heureux et assez sages pour n’avoir en France aucune règle certaine. On n’osa pas enterrer l’illustre et inimitable Molière dans la paroisse Saint-Eustache; mais il eut le bonheur d’être porté dans la chapelle de Saint-Joseph, selon notre belle et saine coutume de faire des charniers de nos temples. Il est vrai que Saint-Eustache est un si grand saint qu’il n’y avait pas moyen de faire porter chez lui, par quatre habitués, le corps de l’infâme auteur du Misanthrope; mais enfin Saint-Joseph est une consolation c’est toujours de la terre sainte. Il y a une prodigieuse différence entre la terre sainte et la profane: la première est incomparablement plus légère; et puis tant vaut l’homme, tant vaut sa terre: celle où est Molière y a gagné de la réputation. Or cet homme ayant été inhumé dans une chapelle ne peut être damné comme Mlle Lecouvreur et Romagnesi, qui sont sur les chemins: peut-être est-il en purgatoire pour avoir fait le Tartuffe. Je n’en voudrais pas jurer; mais je suis sûr du salut de Jean-Baptiste Lulli, violon de Mademoiselle, musicien du roi, surintendant de la musique du roi, secrétaire du roi, qui joua dans Cariselli et dans Pourceaugnac, et qui de plus était Florentin: celui-là est monté au ciel comme j’y monterai; cela est clair, car il a un beau tombeau de marbre aux Petits-Pères. Il n’a pas tâté de la voirie: il n’y a qu’heur et malheur en ce monde.

 
 

 
[...] — Je vous ai déjà dit, répondit l’abbé Grizel, que cela est arbitraire. J’enterrerais de tout mon coeur Mlle Clairon, s’il y avait un gros honoraire à gagner; mais il se peut qu’il se trouve un curé qui fasse le difficile: alors on ne s’avisera pas de faire du fracas en sa faveur, et d’appeler comme d’abus au parlement. Les acteurs de Sa Majesté sont d’ordinaire des citoyens nés de familles pauvres; leurs parents n’ont ni assez d’argent ni assez de crédit pour gagner un procès; le public ne s’en soucie guère: il jouit des talents de Mlle Lecouvreur pendant sa vie, il la laissa traiter comme un chien après sa mort, et ne fit qu’en rire.

 

[...] L’intendant des menus, un peu fâché, lui coupa la parole, et lui dit: - « Monsieur, excommuniez mes maîtres tant qu’il vous plaira, ils sauront bien vous punir; mais songez que c’est moi qui porte aux acteurs de Sa Majesté l’ordre de venir se damner devant elle. S’ils sont hors du giron, je suis aussi hors du giron; s’ils pèchent mortellement en faisant verser des larmes à des hommes vertueux dans des pièces vertueuses, c’est moi qui les fais pécher; s’ils vont à tous les diables, c’est moi qui les y mène. Je reçois l’ordre des premiers gentilshommes de la chambre, ils sont plus coupables que moi; le roi et la reine, qui ordonnent qu’on les amuse et qu’on les instruise, sont cent fois plus coupables encore. Si vous retranchez du corps de l’Église les soldats, il est sûr que vous retranchez aussi les officiers et les généraux; vous ne vous tirerez jamais de là. Voyez, s’il vous plaît, à quel point vous êtes absurde; vous souffrez que des citoyens au service de Sa Majesté soient jetés aux chiens, pendant qu’à Rome et dans tous les autres pays on les traite honnêtement pendant leur vie et après leur mort. »

 
 

[... conversation avec deux pédants puis...] Ils n’étaient pas encore partis quand l’auteur de la tragédie de Varon [tragédie du vicomte de Grave, jouée sur le Théâtre-Français en 1751] arriva chez l’intendant des menus. C’est un homme d’une ancienne noblesse, un brave officier couvert de blessures; la famille royale avait redemandé sa pièce, les premiers gentilshommes de la chambre avaient ordonné qu’on la jouât, et il venait pour prendre quelque arrangement. Il trouva sur la cheminée le discours de maître Étienne Ledain, prononcé du côté du greffe; il tomba sur ces mots: Si l’auteur et l’acteur sont infâmes dans l’ordre des lois, etc... « Comment! mort de ...., dit-il, l’auteur d’une tragédie est un homme infâme! Moi, infâme! le cardinal de Richelieu, infâme ! Corneille, né gentilhomme, infâme! Où est le fat qui a dit cette sottise? Je veux le voir l’épée à la main. – Monsieur, lui dis-je, c’est un vieil avocat nommé maître Ledain, auquel il faut pardonner. – Maître Ledain! où est-il? que je lui coupe le nez et les deux oreilles! Quel est donc ce monsieur Ledain? Il appartient bien à un vil praticien, à un suppôt de la chicane, à un roturier que je paye, d’oser traiter d’infâmes des gens de qualité qui cultivent un art respectable! Où a-t-il pris que je suis déclaré infâme, infâme dans l’ordre des lois? Qu’il sache qu’il n’y a rien de si infâme, dans un État, que des gens qui originairement étaient nos esclaves, et qui veulent être aujourd’hui nos maîtres, pour avoir très mal étudié les différentes coutumes établies par nos ancêtres dans nos domaines.

 

– Ne vous emportez pas, monsieur, lui dis-je; vous parlez comme du temps du gouvernement féodal. Ce pauvre homme, d’ailleurs, est un imbécile; c’est M. Abraham Chaumeix et M. Cauchat qui ont fait son discours prononcé du côté du greffe. Il est bâtonnier; il n’a pas rempli le voeu de l’ordre des avocats, comme il le dit: la plus saine partie de l’ordre des avocats s’est moquée de lui.

 
 

 
[...] Je me flatte que maître Ledain, maître Braillard, maître Griffonnier, maître Phrasier, assistés de maître Abraham Chaumeix, feront brûler incessamment les ouvrages de Corneille par la main du bourreau, au bas de l’escalier du May s’il fait beau temps, et sur le perron d’en haut si nous avons de la pluie.

 
 

N.B. Si maître l’exécuteur des hautes oeuvres avait pour ses honoraires un exemplaire de chaque livre qu’il a brûlé, il aurait vraiment une jolie bibliothèque.

 
 

Fait à Paris, par moi Georges Avenger Dardelle, 20 mai 1761. »

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