Michel Vinaver (1927) : le théâtre « n’est pas un instrument révolutionnaire comme les autres », échec des théâtres engagés

Publié le par Maltern

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Michel Vinaver (né en 1927) : le théâtre « n’est pas un instrument révolutionnaire comme les autres », échec des théâtres engagés   

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L’usage du théâtre 

« Dès son origine, le théâtre a pour usage d’émouvoir l’homme, c’est à dire de le faire bouger. Sa fonction est de bousculer le spectateur dans son ordre établi, de le mettre hors de lui, et sens dessus dessous. D’ouvrir un passage à une configuration nouvelle des idées, des sentiments, des valeurs. De forcer la porte à un comportement non encore imaginé. Mais le théâtre n’est pas un instrument révolutionnaire comme les autres... Il faut bien, en effet, constater que le théâtre qui se présente d’emblée comme révolutionnaire, qui culbute l’ordre des mots et celui des idées reçues d’une façon directement provocatrice, échoue dans son projet par le simple fait que le public le refuse. Et qui ne refuserait d’entrer en relation avec celui qui s’approche en manifestant une intention d’agression caractérisée ?  

Le théâtre qui se présente sous les espèces du scandale est un théâtre vain parce qu’il s’enlève le moyen de toucher. Instrument révolutionnaire, le théâtre ne l’est pas comme les autres en ce qu’il exige, de la part du spectateur, acquiescement préalable à l’effraction dont il sera le siège. 

Deux exigences contraires nous habitent : nous cherchons à changer et résistons à tout changement; nous voulons que le monde se transforme, et essayons désespérément de consolider les institutions établies. Parce que le public de théâtre dans notre société est surtout un public de privilégiés, et se tient sur sa défensive, la seconde exigence est la plus forte, et réussit le plus souvent à renverser la fonction du jeu dramatique, en lui faisant justifier le monde tel qu’il est et allant comme il va. Remarquable subtilisation ! Les «formes» dramatiques sont utilisées mais, dégradées, elles servent à rassurer quand il s’agirait d’ébranler, à conserver quand il faudrait faire table rase. Et le moins efficace de ces simulacres de théâtre n’est pas celui où nous voyons la société critiquée et dénoncée, pour être en fin de compte «récupérée» au nom de quelque éternelle vérité. Aimables ou amères, flatteuses ou cruelles, les pièces qui débouchent sur le rire indulgent ou le soupir résigné participent d’une peur du théâtre, qui est la peur devant l’invitation à un changement immédiatement réel...

 

   Le besoin est pressant de recouvrer l’usage exact du théâtre, qui est de préparer le champ à l’invention de nouveaux usages; et d’en retrouver le moyen, qui est de susciter une émotion «délivrante» chez le spectateur, une émotion qui dénoue ses réflexes défensifs, le délie de ses habitudes et de ses fidélités. Cette émotion, il la ressentira dans la mesure où, s’oubliant dans le spectacle, absorbé par l’action représentée, il reconnaîtra l’évidence sur la scène de ce que dans sa propre vie il emploie ses efforts à éviter de voir. Le retour à soi n’est pas un retour à l’état antérieur   entre temps s’est produit un mouvement du spectateur vers un comportement autre, accordé à l’évidence qui s’est faite. » 

[Michel Vinaver, L’usage du théâtre, 1957, in Ecrits sur le Théâtre 1 1998, L’Arche p 35-36]

 

Extrait de A la renverse, écrit en 1979  (Usage stictement pédagogique)

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