Jean Vilar 1912-1971 : Une mise au point : le Théâtre Populaire est une attitude morale avant d’être une esthétique

Publié le par Maltern

Jean Vilar 1912-1971 : Une mise au point : le Théâtre Populaire est une attitude morale avant d’être une esthétique

 
























[Dans cet article paru dans la revue « Théâtre populaire » (no 40, l’Arche) Jean Vilar répond plus particulièrement à Roland Barthes.
Il rêvait d’un théâtre ouvert à tous dont le prix modique permettrait aux petites classes (il disait comme cela) d’accéder aux grands classiques. Pour ce qui est de l’avant-garde, elle serait destinée aux intellectuels. Le théâtre… « un service public comme l’eau, le gaz ou l’électricité ».]

  

 

Pour une nouvelle critique théâtrale

 

 

« J’avais fondé, obscurément, je l’avoue, des espoirs sur la naissance d’une critique sociale du théâtre. Et com­ment ne l’aurai-je pas souhaité, moi, homme de théâtre d’origine bourgeoise, individualiste, que les péripéties du développement de la culture dans mon pays jetaient dans une entreprise populaire de théâtre ? Cela m’eût été d’un très grand secours, je vous assure. Mais j’ai dû me faire une raison, non sans parfois trouver un peu facile le syllogisme où l’on voulait enfermer notre travail.

 

 [...]Une question m’est venue en vous lisant. Mais enfin pour qui écrivez-vous ? Écrivant dans une revue qui s’intitule Théâtre Populaire, votre devoir ne serait-il pas de mettre votre savoir, votre clairvoyance au service de ceux qui ne savent rien ou qui savent trop peu, de ceux qui demandent qu’on les informe ? Ils sont légion. C’était, du moins dans mon esprit, votre très lourde tâche. On vous eût pardonné, eu égard à cette direction générale que vous auriez prise, un article brillant, inutile à la cause sociale, fait pour vos pairs exclusivement. On ne vous pardonnera pas une carrière d’esthète où, en 1960, comme en 1951, comme en 1958, une entre­prise de culture populaire et le public populaire lui­-même n’ont rien à voir.

 

[...] Il se passe que je m’éloigne inexorablement de vous. C’est que nos buts diffèrent profondément, je le sens bien aujourd’hui. En 1943, en 1947, en 1951, par trois fois, à chaque tournant de mon travail, où l’équipe, grâce à beaucoup d’entre vous, certes, a acquis une audience plus large, j’ai pris l’éloquence décorative, le jeu abusif de l’acteur, la truquerie à la Bérard [1] , et je leur ai tordu le cou. Et j’ai été surpris d’apprendre le len­demain, que cela faisait un style.

 

A la vérité, quoique visant à autre chose, j’en ai d’abord été flatté. Mais je me suis bientôt rendu compte que vous me placiez de la sorte dans une certaine perspective qui m’a toujours rendu malade, croyez-moi. Qu’ai-je à faire de l’histoire de l’art, vue selon son profil esthétique?

 

Le régisseur que je suis n’a pas fait et ne fait pas de théâtre unique­ment pour créer ou parfaire un « style ».

 

Je suis venu au théâtre pour tenter de lui rendre, en dépit des tech­niques modernes, son aridité, sa sécheresse et, ce fai­sant, son efficacité.

 

Cela n’est pas seulement un style. C’est une morale. Une ligne de conduite qui devait me mener là où je suis aujourd’hui, ligne dont je me suis parfois écarté par erreur ou fatigue, mais que j’ai toujours retrouvée.

 

Ce n’est pas I’« art » que je vise, mais le public prolétaire. Pour moi faire du théâtre, c’est mettre au service du plus grand nombre, et des moins bien pourvus d’abord, le pain et le sel de la connaissance. La mise en place du couvert sera simple; le repas frugal mais soigné. Pas de préséances. Je n’ai jamais eu envie de faire étalage de nos dons. Je sais depuis toujours qu’au théâtre, dans ce métier comme dans tous les autres peut-être, c’est « en vous appauvrissant que vous vous enrichirez, c’est en vous simplifiant que vous vous multi­plierez, c’est en reculant que vous laisserez la plus grande place... à l’inspiration. » [...]

 

C’est un style, disiez-vous. Et, depuis, vous n’avez cessé de juger en esthètes notre tâche et nos spectacles. Qu’ai-je à faire d’une hypothétique inscription sur les tablettes de l’historien de théâtre que vous vous entêtez à camper ?

 

Quelle place aimeriez-vous m’assigner dans cet essai sur l’esthétique théâtrale que depuis cinquante ans vous êtes en train de mijoter ?... Ce théâtre que je fais, il cherche à s’inscrire dans l’histoire sociale, tout simple­ment. Et, si sur cet immense terrain où se déroulent les querelles du monde ma place est misérable, c’est à cette place seule que je tiens. »

 

 

 

[Jean Vilar, Le théâtre, service public, Gallimard, p. 249-250]

 

 

[1] Le décorateur de Louis Jouvet.

 

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