1968 - Vilar le Living Theatre de Julian Beck et Avignon

Publié le par Maltern

1968 - Vilar,  le Living Theatre de Julian Beck et Avignon

 
























            Depuis 20 ans au TNP Vilar défend un théâtre ancré dans la réalité politique et sociale du temps. Quand les « événements » de 68 explosent en Mai à Paris, il démissionne de la mission que Malraux lui avait donnée de créer un opéra populaire sur le modèle du TNP et décide que le Festival sera « un moment de libre parole et d'utopie théâtrale ». Le TNP ne participera pas. La troupe du Living Theatre invitée officiellement pour l'occasion doit en être le symbole.

 Imprévu : 30 comédiens du Living arrivent dès avec deux mois d'avance en début mai ! Judith Malina et Julian Beck les responsables sont à Paris : ils occupent le théâtre de l'Odéon. A Avignon, la tension monte : les moeurs de la troupe très  « libertaires » choquent la population.

 Le festival s'ouvre le 17 juillet, le 18 une affiche contestataire avec treize questions aux organisateurs est placardée.

Même jour : le préfet du Gard interdit une pièce jugée trop libertaire de Gérard Gélas, La paillasse aux seins nus qui doit se jouer à Villeneuve. Le feu est aux poudres.

Les comédiens du Living et des festivaliers  tentent d'interrompre les représentations de Béjart dans la Cour d’ Honneur et réclament la suspension du Festival. Vilar tente des compromis pour éviter cette solution ; il

se fait traiter de « fasciste » ! A ses détracteurs, il rappelle que « pendant la Révolution française, entre 1789 et 1795, les théâtres ont joué tous les soirs. » 


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Le Living Theatre communique

 

 

Le Living Theatre a décidé de se retirer du Festival d’Avignon.

 
 

Parce que, sans que le mot d’interdiction ait été prononcé, Paradise Now a été interdit par la Municipalité, sous menace d’action répressive et judiciaire.

 
Parce que les responsables du Festival, représentés par le Maire d’Avignon, nous ont interdit toute représentation gratuite dans les rues d’Avignon, alors que la totalité des places payantes sont déjà vendues. Ces responsables affirment catégoriquement que la population n’a pas droit d’accéder au théâtre sans payer.
 
 



Parce que nous avons le choix entre subir la contrainte de la Municipalité qui supprime notre liberté d’expression et travailler à assurer notre propre liberté et celle des autres.

Parce que nous avons le choix entre nous incliner devant une exigence appuyée par une sommation d’huissier, et nous retirer du Festival, qui veut nous empêcher de jouer ce qu’il nous a demandé de jouer.

Parce que nous voulons choisir la solution propre à diminuer le climat de violence qui règne dans la ville.

Parce qu’on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon, parce qu’on ne peut servir à la fois le peuple et l’Etat, parce qu’on ne peut servir à la fois la liberté et l’autorité, parce qu’on ne peut à la fois dire la vérité et mentir, parce qu’on ne peut substituer à un spectacle interdit une pièce, Antigone, dans laquelle une jeune fille, au lieu d’obéir à des ordres arbitraires, accomplit un acte saint.

Parce que le temps est venu pour nous de commencer enfin à refuser de servir ceux qui veulent que la connaissance et les pouvoirs de l’art appartiennent seulement à qui peut payer, ceux-là même qui souhaitent maintenir le peuple dans l’obscurité, qui travaillent pour que le pouvoir reste aux élites, qui souhaitent contrôler la vie de l’artiste et celle des autres gens.

Parce que le moment est venu pour nous de faire sortir l’art du temps de l’humiliation et de l’exploitation.

Parce que le temps est venu pour nous de dire non, avant qu’aient disparu nos derniers lambeaux de dignité.

Parce que notre art ne peut être mis plus longtemps au service d’autorités dont les actes contredisent absolument ce à quoi nous croyons.

Parce qu’enfin, bien qu’il nous déplaise d’invoquer la justice et la loi, nous sommes convaincus que le contrat avec la ville d’Avignon est déjà rompu, du fait de notre empêchement à jouer Paradise Now. Nous nous sentons donc totalement libres de prendre cette décision nécessaire.

 La Compagnie du Living Theatre.
 

 


 

13 questions aux organisateurs et aux participants du festival d’Avignon

 

Le festival d’Avignon se présente cette année comme un « Festival pas comme les autres » : on y invite, on y programme la contestation au sein des Assises du Théâtre et, en même temps qu’une violente campagne de presse prend pour cible la troupe du Living Théâtre, hôte officiel, de nombreux jeunes font déjà l’objet d’interpellations, de contrôles de la part de la police dans les rues de la ville. L’ambiguïté règne. Dans ces conditions il nous a paru utile de proposer à la réflexion des participants comme des organisateurs – car il va sans dire que le débat est d’ores et déjà élargi à tous ceux qui se sentent concernés par l’impact que les " événements de mai " ont eu et continuent d’avoir sur le fonctionnement " normal " des institutions qu’elles soient culturelles ou politiques – les questions que voici :
 

  

 

1 S’appuyant sur des enquêtes sociologiques, certains déplorent que le Festival d’Avignon soit bourgeois : c’est à dire que, seul un pourcentage dérisoire de travailleurs s’y rende. De fait, son public est en grande majorité composé de touristes et de membres des classes moyennes ou dirigeantes, comme c’est le cas d’ailleurs pour les Maisons de la Culture. Il s’agit donc d’une culture de classe sur laquelle les problèmes politiques et économiques des travailleurs urbains ou ruraux n’ont pas ou très peu d’incidence. En établissant un rapport mercantile avec leur public les producteurs et les propriétaires de cette culture servent automatiquement les intérêts de d’une catégorie sociale au détriment d ‘une autre ; mais ce n’est pas tout, la culture industrielle qu’elle soit de " droite " ou de " gauche " agit dans le sens de la contre-révolution permanente puisqu’elle transforme forcément sa clientèle en une masse de robots amorphes bons à consommer du tout-cuit culturel et à tomber dans le panneau des loisirs organisés. L’université en crise, la culture en crise sont indissociables du capitalisme. Elles disparaîtront avec lui. Que peut-on faire pour hâter cette disparition ?

 

 2 La contestation effective de la fonction coercitive assumée par la culture dans le cadre légal de la société d’exploitation ne commencerait-elle pas par la mise en cause directe et radicale de l’existence même d’une industrie du spectacle ? Toute contestation intégrée dans le circuit officiel ou commercial n’est-elle pas a fortiori institutionnalisée, châtrée et récupérée par le Pouvoir ? Tant que l’infrastructure aliénante et répressive sur laquelle repose la culture n’est pas AVANT TOUT globalement contestée, peut-il s’agir d’autre chose que d’une contestation elle-même aliénée, limitée, symbolique ?

 

 

 

 3 Les contrôleurs de la culture (officielle ou officieuse) en exerçant leur monopole sur les moyens de création et de diffusion, ne renforcent-ils pas l’appareil répressif de l’état policier, au même titre qu’un gouvernement faisant réoccuper la Sorbonne ou l’Odéon par CRS et Préfet de Police interposé?

 

 

 

4 Dans toute perspective autre que conservatrice et réformiste, le rôle joué par les intermédiaires et les contrôleurs (producteurs, directeurs de musées, de théâtres, de galeries, de maisons d’éditions, ministres des affaires culturelles, etc.…) n’est-il pas à abolir purement et simplement ? Toute conception de la culture en tant que domaine réservé à des spécialistes rémunérés n'est-elle pas, en fait, répressive et autoritaire ?

 

5 Toute éventuelle mise en marche d’un processus de création collective et permanente – non réservée à un " élite "- ne poserait-elle pas a priori la nécessité d’en finir avec tout divorce entre " l’art " et " la vie ", toute distinction entre les activités artistiques et les activités politiques et sociales quotidiennes ? L’acte créateur étant enfin débarrassé de la censure qui l’annule ? L’inconscient enfin dégagé du régime policier qui le nie ?

 

6 La culture industrielle, de même que l’université bourgeoise, ne constitue-t-elle pas un écran de fumée destiné à rendre impossible, et à interdire toute prise de conscience et toute activité politique libératrice ? Le théâtre qu’il soit conventionnel ou d’avant-garde, ne véhicule-t-il pas cet interdit du fait qu’il substitue la représentation à l’action directe ? Le théâtre idéologique, en particulier, qu’elles que soient ses intentions et son " contenu ", n’est-il pas responsable de la situation aliénante et sous développante où il place ses spectateurs ?

 

7 Le théâtre et le cinéma de grande consommation ne secondent-ils pas l’appareil répressif de la classe dirigeante en ceci qu’ils contrôlent et déterminent l’image que les consommateurs se font d’eux-mêmes ?

 

8 Est-il possible de contester efficacement le système capitaliste sans mettre d’abord en question le rôle que l’on joue soi-même dans ce système. Les intellectuels et les artistes (acteurs, peintres, écrivains, etc…) qui ont pris en marche le train du " mouvement de mai " et qui se sont contentés d’exprimer des revendications corporatistes quantitatives n’ont-ils pas, de ce fait, exploité la dynamique de ce mouvement aux mêmes fins que l'État et que les partis ?

 

 9 Les différentes forces de l’ordre (des gardiens de la paix à la DST) qui ont joué sur le théâtre des opérations de mai le rôle que l’on sait, interviendront-elles dans la crise de la culture de la même manière qu’elles sont intervenues dans la crise universitaires, c’est à dire avec des gaz asphyxiants, des grenades offensives, des matraquages intensifs, des ratonnades, des arrestations, des perquisitions, etc… ? Quel peut-être le rôle des nombreux gardes mobiles, CRS, inspecteurs en civil actuellement en service dans la ville d’Avignon ? Quel rôle l’administration du Festival, le Préfet du Vaucluse ou le Ministère des affaires culturelles envisageraient-ils de leur faire jouer si un mouvement se dessinait parmi les participants du Festival qui tendrait non pas à moderniser ni à améliorer la culture industrielle d'État (subventionnée) mais à abolir et à la remplacer ?

 

 

 

10 Comment, alors qu’en Avignon, l’industrie du spectacle s’est intégrée à l’industrie du tourisme au point d’y être complètement soumise est-il possible de prétendre à une réelle liberté d’expression et d’action ? La mise ne condition est-elle plus tolérable lorsqu’elle porte un masque " artistique " ?

 

 

 

11 Quand, à travers le monde un important courant créateur agit depuis plusieurs années dans le sens du théâtre de rue, gratuit et libre, préoccupé prioritairement par l’action politique, comment peut-on à la fois lui interdire les rues d’Avignon et prétendre organiser un " Festival de la Contestation " ?

 

12 Quels seraient les problèmes posés par la constitution, à l’occasion du Festival d’Avignon, d’un double pouvoir face à celui de l'État et des " autorités ", qui répondrait à un désir collectif et qui ne se limiterait pas aux bavardages entre spécialistes de la culture soucieux de conserver leurs rôles privilégiés ?

 

 13 En cette période de reflux et de répression, la question qui se pose à nous n’est-elle pas encore et toujours celle de l’exercice par TOUS du droit de l’homme à disposer psychiquement et socialement de lui-même ?

 

 

 

Le Comité d’Action, juillet 1968. »

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