Leonardini : Jean Vilar et la naissance du Festival d’Avignon 1947

Publié le par Maltern

Jean Vilar et la naissance du Festival d’Avignon 1947

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Jean Vilar
          Avignon 1947


                « Cela commence de façon artisanale. En 1947, Vilar a trente-cinq ans. L’année précédente, il a joué, dans le film de Carné « les Portes de la nuit », le personnage inquiétant du Destin, ce qui a un tant soit peu popularisé le visage de cet homme de théâtre strict […] Monté à Paris en 1932, c’est auprès de Dullin, admirable « père sévère », que Vilar avait fait ses classes. En 1938, il créait la petite compagnie de l’Equipe, mue par une évidente volonté antifasciste. En 1941, avec « les Comédiens de la roulotte » d’André Clavé, Vilar, acteur, sillonne campagnes et petites villes. Quel est alors son bagage intellectuel ? Il met au plus haut la philosophie d’Alain. Il acquiesce à son scepticisme raffiné, à son stoïcisme républicain, à ses préoccupations civiques. Il est en même temps, via Dullin, l’héritier de Copeau. Il connaît le « Théâtre du peuple » de Maurice Pottecher, et Firmin Gémier - qui joua chez Antoine, «inventeur », à partir des thèses naturalistes de Zola, de la mise en scène comme discipline autonome - déjà hanté par un théâtre grand rassembleur de peuple. Il lit, énormément, avec une prédilection pour les moralistes. Il prend part à l’effervescence d’idées généreuses qui, depuis 1936 et jusque sous Vichy, voit réfléchir de concert de jeunes animateurs formés à l’école des clubs Léo-Lagrange issus du Front populaire. Mais c’est après la guerre, dans l’exaltation née du programme du Conseil national de la Résistance, que Vilar devient véritablement celui que nous connaissons.
 

1947, donc. Première Semaine d’art dramatique d’Avignon du 4 au 10 septembre. Le critique d’art et collectionneur Christian Zervos, ami de Picasso, en compagnie de René Char (lequel, dans les maquis du Vaucluse, avait eu sous ses ordres un Irlandais taciturne du nom de Samuel Beckett, comme on se retrouve !) propose à Vilar d’escorter d’une représentation de « Meurtre dans la cathédrale » l’exposition de peinture qui réunit, dans la grande chapelle du Palais des Papes, Picasso, Léger, Braque, Matisse... Vilar propose « Richard II », « Tobie et Sara » de Claudel et « la Terrasse de midi », d’un jeune et bouillant auteur, Maurice Clavel. Zervos n’ayant pas prévu aussi large conseille de rencontrer le docteur Pons, maire communiste de la ville, délicieux petit homme tiré à quatre épingles, et son premier adjoint. Ce sera Shakespeare, avec le concours du 7e bataillon du Génie qui dresse la scène dans la cour d’Honneur, avec ses propres madriers, sur les plans de Vilar. Il y a Béatrix Dussane, Germaine Montero, Silvia Monfort, Jeanne Moreau, Cuny, Bouquet, Raymond Hermantier, Jean Leuvrais, Maurice Coussonneau... Joie ineffable des commencements. On campe quasiment. On cantine en choeur. « Il va de soi, écrira Vilar, que les conditions étaient celles de l’aventure. Et du romanesque. »

  

En 1948, rebelote. Cette fois, cela s’appelle Festival et cela dure quinze jours en juillet. Et ça ne s’arrêtera plus. C’est en 1951 que le mythe d’Avignon prend véritablement corps avec l’entrée de Gérard Philipe dans « le Cid » et « le Prince de Hombourg », puis Vilar, avec l’appui de Jeanne Laurent, est nommé par le ministère Bourdan à la tête du Théâtre national populaire. Jusqu’en 1963, quand Vilar passe la main à Wilson à la direction du TNP, Avignon, qu’il continue d’animer, porte la marque de ce sigle par lui rendu fameux.

 

 
Epoque de grandes querelles et de saignantes polémiques. Jean-Jacques Gautier, dans « le Figaro », brocarde l’esprit « instituteur » de Vilar, qui s’échine, à Chaillot, à Suresnes, à Gennevilliers, avec le concours des comités d’entreprise et des associations de culture populaire, à faire partager à toutes les forces vives de la jeunesse, dans une France qui se reconstruit, le meilleur d’un répertoire classique revisité, dans la veine du lyrisme sobre qu’il affectionne. « Nucléa » de Pichette et « le Crapaud-Buffle » de Gatti ne seront généralement pas compris, car jugés d’un avant-gardisme échevelé. Au début du TNP, des communistes, au nom même de l’opposition entre « culture bourgeoise » et « culture populaire », peut-être aussi nostalgiques de l’agit-prop bon enfant du Groupe Octobre d’avant-guerre, tordront du nez devant son projet jugé unanimiste.

 

[…] Plus tard, c’est dans la revue « Théâtre populaire »  que Vilar devra faire front à ses compagnons de la veille, Roland Barthes et Bernard Dort notamment, lesquels, au nom de Brecht prônant « un art qui divise  contre « un art qui rassemble », harcèleront celui qu’ils avaient salué.

 

Devant l’adversité, l’incompréhension, voire la mauvaise foi, Vilar se tient droit, réplique patiemment, argumente. J’ai souvenir d’une rencontre à Aubervilliers. En 1970, je crois. Aux côtés de Jack Ralite et Gabriel Garran, Vilar évoquait sa vie d’homme de théâtre enté sur la cité, dont il avait fait une sorte de mission. Aucun aveuglement, une fidélité à soi-même, oui, ainsi qu’une faculté d’écoute inlassable. N’en avait-il pas fait preuve en juillet 1968, devant ces jeunes gens hirsutes vociférant « Vilar, Béjart, Salazar ! » et qui anéantissaient soudain (mais en étaient-ils conscients ?) le sens de son existence ?

  

On doit chérir la mémoire de cet homme, son caractère d’exigeant élu de la Convention nationale, sa modestie d’artiste qui ne se voulait que « régisseur », ses aptitudes à galvaniser les énergies, sa force noble d’acteur sur le plateau. Vilar, ce n’est pas la statue du Commandeur. D’ailleurs, c’est « Dom Juan » qu’il a joué.

  

Il repose depuis 1971 au cimetière de Sète, non loin de Valéry et Brassens, celui qui disait : « Plus je vais et plus m’est évident qu’un vrai travail utile et beau ne peut être entrepris que par l’entremise d’un organisme national. Une entreprise privée n’est jamais qu’au service du financier. Un organisme national vous contraint à ne pas oublier le respect dû à la collectivité, dont vous êtes le représentant, et donc le défenseur. Fût-ce contre l’Etat lui-même. Souvent (toujours ?) contre l’Etat lui-même en ce qui concerne le savoir. »
 
[Jean-Pierre Leonardini, Jean Vilar et le théâtre populaire : naissance d’une notion, quotidien l’Humanité, 15 juillet 1996.]

 
 

 

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