Jean-Pierre Ryngaert : « Il y a du jeu » quand l’imprévu entre dans ce qui est rôdé.

Publié le par Maltern

Jean-Pierre Ryngaert : « Il y a du jeu » quand l’imprévu entre dans ce qui est rôdé. Si on n’apprend pas à avoir de la présence, on peut s’entraîner à être présent.

 

 

 

«Nous disons qu’il « y a du jeu » ou que « ça joue » quand, dans une représentation, tout en prenant en charge ce qui est initialement prévu par la mise en scène, les acteurs disposent d’assez d’espace entre les rouages pour que l’invention et le plaisir puissent s’y glisser, si bien qu’ils donnent l’impression de réinventer le mouvement dans le moment même où ils l’effectuent. Traditionnellement, la plupart des acteurs affirment qu’ils ne refont jamais exactement la même chose, soir après soir, et qu’ils tiennent plus ou moins compte, de manière quasi inconsciente, des réactions du public ou de l’atmosphère du plateau. Parfois, il s’agit aussi d’une façon de se concentrer.

 

Tel acteur raconte que, chargé d’éplucher une orange à chaque représentation, en prononçant un texte compliqué, le jeu se glissait dans sa relation avec sa partenaire (l’orange); que tout dépendait de la qualité ou de l’épaisseur de sa peau, des éclaboussures du jus, de la petite difficulté à effectuer ce geste simple en public, sans ostentation mais sans, non plus, qu’il devienne mécanique. Dans ce cas, le jeu réside dans l’attention portée au partenaire, dans son écoute, fût-il un fruit ou un objet, dans la conscience de l’écart avec son état (sa qualité) de la veille. La mécanisation est l’opposé du jeu, et le paradoxe du théâtre est qu’il est indispensable de construire et de roder une mécanique pour qu’elle tourne, mais à peine est-elle construite qu’il faut veiller à ce que la mécanique ne l’emporte pas sur le vivant et sur la capacité des acteurs à garantir qu’ils sont bien présents, en jeu.

 

[…] En revanche, s’il est difficile d’apprendre à avoir de la présence, je crois, et c’est cela qui importe pour le jeu, qu’il est possible d’apprendre à être présent, disponible, à la fois immergé dans la situation immédiate, et cependant vacant, ouvert à tout ce qui peut la modifier. Cela revient par exemple, sur scène, à identifier et à bénéficier de tous les événements même minimes qui se produisent.

 

A contrario, Peter Brook raconte de façon hilarante ces représentations où les acteurs passent et repassent sur un simple éventail tombé accidentellement à terre, sans que jamais personne ne songe à le ramasser, puisque ce geste n’est pas prévu par la mise en scène! Naturellement, le public ne s’intéresse plus qu’au sort de l’éventail et à ses sinistres craquements. Pire, Brook raconte, et c’est presque trop beau pour être vrai, avoir vu un décor entier s’effondrer sans que personne sur scène ne bronche.»

 

 

 

[Jean-Pierre Ryngaert, «Les acteurs jouent aussi», revue L’Autre, volume 7, numéro 2, dossier «Jouer!»]

 

 

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