Yoshi Oida (1933) : Découvre chez Brook qu’on peut communiquer sans parler et qu’une troupe est une communauté.

Publié le par Maltern

 

Yoshi Oida :  Découvre chez Brook qu’on peut communiquer sans parler et qu’une troupe est une communauté.

 

"Quand nous nous sommes rassemblés ce premier jour, en entrant dans l’espace où nous allions travailler, à notre surprise, il nous fut demandé de fermer les yeux et de découvrir les autres membres du groupe par le toucher. Puis on nous conduisit vers un autre groupe afin de "faire connaissance". Outre les mains, nous nous servions aussi de la voix pour "entrer en contact". Chaque fois que nos mains rencontraient quelqu’un, nous émettions des "oh" et des "ah", jusqu’à ce que tous se soient rejoints en un seul groupe. Cet exercice créa un véritable sentiment de communauté. Finalement nous sommes devenus silencieux, puis nous nous sommes assis et nous avons ouvert les yeux simultanément. Nous étions à peu près vingt-cinq assis côte à côte sur le tapis : il nous sembla que nous nous connaissions depuis des années, alors que nous n’avions communiqué que par les mains et le son de nos voix. Ceci nous confirma, par l’expérience directe, qu’il était possible de communiquer sans mots, ce qui nous surprit tous. Cette communication n’était pas "d’acteur à acteur" mais "d’être humain à être humain". Je compris plus tard que ce niveau de communication était véritablement au cœur du théâtre. Je pensais auparavant que, dans le théâtre occidental, ce qui comptait avant tout, ce sont les mots du texte. Chaque acteur apprend parfaitement son rôle et ensuite, selon les exigences du texte, on échange des répliques. Je pensais que c’était en cela que consistait le théâtre occidental : dire les mots, le texte.

Aujourd’hui, je comprends que l’expression théâtrale ne consiste pas seulement à partager un dialogue avec un autre acteur, mais à découvrir les motivations cachées qui sont à l’origine de la conversation elle-même. Les mots du texte sont une manifestation des motivations. En un sens, ils ne viennent donc qu’en second.

Quand deux acteurs jouent ensemble, il se passe entre eux quelque chose qui est perçu par le public. Ce "quelque chose" n’est pas d’ordre émotif ou psychologique, mais d’une nature plus fondamentale. Par exemple, quand on serre la main de quelqu’un, c’est une action simple; il est possible qu’il n’y ait derrière le geste aucune histoire, aucune raison psychologique, aucune émotion. Mais un échange authentique et fondamental entre deux personnes a eu lieu. Il est difficile de trouver les mots adéquats pour décrire exactement ce qui s’est échangé là. On pourrait peut-être appeler cela une "sensation physique" ou une "énergie humaine fondamentale". Peu importe comment nous l’appelons, c’est dans ce processus d’échange que les acteurs doivent s’engager afin de créer une émotion théâtrale. Faute de cet échange fondamental le théâtre n’aura pas lieu, même si les mots du texte expliquent brillamment les situations. C’est pourquoi tous les acteurs doivent s’efforcer de découvrir et de maintenir ce niveau de contact. Alors seulement le texte devient vivant.

Après l’expérience de cette rencontre internationale sur un tapis aux Gobelins, j’ai découvert le plaisir que l’on ressent à faire partie d’une unité plus grande que soi. Expérience profondément émouvante, à conserver comme un trésor. Mais la joie qu’on ressent à se perdre dans les autres est très semblable à ce plaisir émotionnel qui est inséparable des mentalités de groupe. Les mouvements fascistes exploitent ce sentiment et l’utilisent pour propulser émotionnellement les gens vers l’objectif choisi. Cette sensation puissante d’identité de groupe peut être positive ou négative : tout dépend de sa source et de son utilisation. Il est possible d’utiliser positivement cette sensation au théâtre pour créer une cohésion dans la troupe. Brook dit qu’une représentation théâtrale est comme une partie de football. Chacun doit se considérer comme un des membres d’une équipe où tous travaillent en commun. »



 

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