Yoshi Oida (1933) : L’espace du désert agit et nous situe corps et âme entre ciel et terre.

Publié le par Maltern

Yoshi Oida  : L’espace du désert agit et nous situe corps et âme entre ciel et terre.

 
 

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evant nous s’étendait le Sahara, nous séparant de l’Afrique noire.  Natasha Pany, la femme de Brook, me fit remarquer que ceux qui se rendent dans le désert en reviennent changés.  Nous avons réussi à parcourir en trois jours la partie centrale du désert, en voyageant d’oasis en oasis, comme on saute de pierre en pierre pour traverser un cours d’eau.  Mais, avant tout, il nous fallut traverser les montagnes de l’Atlas en Algérie.  Nous approchâmes bientôt de la région des tribus touareg, qui portent masques et sabres, et ont grande allure.  Le Sahara est fait, tout d’abord, d’une suite de dunes de sable pour devenir, par la suite, aussi plat qu’un plateau.  Entre l’endroit où je me trouvais sur la plaine rocailleuse et l’horizon, il n’y avait rien.  Absolument rien.  Rien que des mirages qui prenaient l’apparence de points d’eau.  Tout autour de soi sur trois cent soixante degrés, tout se ressemblait.  Le désert en décembre était aussi frais qu’une journée d’automne. Je sentais une douce brise sur mes joues, et ce monde de silence me donnait un vrai sentiment de liberté.

Je suis né à Kansai (dans la région d’Osaka), mais je me suis installé à Tokyo pour fuir les problèmes familiaux.  J’ai ensuite quitté Tokyo pour Paris pour échapper à une société oppressante.  Pourtant, même à Paris, où je n’avais aucune attache sociale à l’origine, je me suis retrouvé dans une communauté. Je ne suis plus un étranger à Paris.  Mais, dans le désert, il n’y avait plus de société, à l’exception de notre petit groupe.  Dans ma peau, il y avait mon « moi » et, au-dehors, rien que le ciel et la terre. Je me souvins d’une vieille expression chinoise: Ten, cbi, jin, ciel, terre, homme.  Ici, dans le désert, il n’y avait que le ciel et la terre en dehors de moi-même.  La formule ne représentait, jusque-là, pour moi rien d’autre qu’un concept, mais, à présent que je me trouvais dans cette situation précise, je ne savais comment me tenir, physiquement, dans cet espace. Je me sentais insignifiant, un sirnple grain de poussière. je ne pouvais, me semblait-il, rester debout.  La position me paraissait fausse. Je décidai alors de m’allonger sur la surface de la plaine, où s’était accumulée, au cours du temps, une multiplicité de petits cailloux, transportés par le vent du désert. Je regardai le ciel : j’étais allongé là comme un mort, je faisais simplement partie de la surface de cette terre désertique, dépourvu d’existence propre.  J’essayai ensuite la position assise, avec le dos droit.  C’était nettement mieux. Je me souvins alors des mots du vieux sage zen : « Concentre ton énergie dans le bas de ton abdomen. » Alors seulement, je me sentis réellement situé entre le ciel et la terre. Je fus saisi à cet instant d’un sentiment nouveau et très particulier de ma propre existence, un sentiment qui n’avait rien de comparable avec la conscience de soi ordinaire.  Ce sentiment semblait à la fois m’appartenir et exister en dehors de moi.  Depuis que j’étais assis ainsi, le sentiment que j’avais de mon être et de mon existence avait subi une subtile altération.  Le désert m’avait changé.

La position horizontale de l’épine dorsale sur la terre signifie qu’on est endormi ou mort: la non-existence comme être conscient.  La position verticale de l’épine dorsale par rapport à la terre signifie qu’on est vivant, qu’on existe.  La plupart des animaux, l’homme excepté, marchent l’épine dorsale horizontale à la terre.  Seule, ou presque, la race humaine a choisi de dresser son épine dorsale verticalement par rapport à la terre.  C’est le dos droit que Jésus-Christ, Bouddha et Mahomet ont reçu leurs révélations spirituelles. Je n’avais jamais entendu dire que quiconque ait atteint l’illumination spirituelle en position allongée.  Il semble bien qu’fl soit nécessaire de positionner son épine dorsale verticalement par rapport à la terre, pour établir le contact avec une vaste énergie invisible. Les êtres humains n’existent pas seulement à mi-chemin du ciel et de la terre, ils existent pour relier le ciel à la terre.

L’odeur du Sahara, son goût, son silence, tout un ensemble de sensations qu’il éveillait s’inscrivaient profondément en moi.  Nos guides anglais étaient diplômés de prestigieuses universités, mais leur amour du désert leur avait fait abandonner l’idée d’une carrière.  Ils se contentaient d’occupations alimentaires.  Du moins, c’est ce qu’on m’a raconté. Je dois avouer pour ma part que, malgré mon peu de goût pour les voyages, je retournerais volontiers dans le désert, si j’en avais l’occasion. Je ne sais trop comment décrire la nature de cette séduction qui agit comme une sorte de drogue : loin du désert, les symptômes du manque commencent à se faire sentir, on rêve de retrouver cet état d’esprit particulier, de revivre cette expérience unique.  Quand nous étions au Sahara, Brook nous faisait pratiquer tous les jours l’exercice suivant : tôt le matin, nous restions assis, tous ensemble, pendant cinq minutes, en observant un silence parfait.  Beaucoup d’entre nous trouvaient cet exercice extrêmement difficile.  Aujourd’hui, la troupe continue à pratiquer cet exercice : avant chaque représentation, tous les acteurs réunis s’assoient pour observer un moment de silence.  Cela nous paraît facile à présent.  L’expérience peut-être, à moins que ce ne soit notre âge plus rassis.

En avançant plus au sud, nous avons vu l’autre visage du désert.  Impossible de ne pas être saisi d’horreur en voyant le désert gagner peu à peu- le nord du Nigeria, à la suite de plusieurs années consécutives de sécheresse.  Les arbres mouraient, les routes étaient envahies par le sable.  Plus au sud, le désert prit fin et nous arrivâmes à un village, qui ne comptait pour tout habitant que huit femmes et enfants.  Privés de pluie, donc de récoltes depuis cinq ans, les hommes étaient partis, plus au sud, s’engager comme main d’oeuvre itinérante.  A l’instant où j écris ces lianes, seize ans ont passé : le village a peut-être définitivement disparu. »

 

[Yoshi Oida, L’acteur Flottant, 1992. p 105 sq]


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