Jacques Lecoq : Un comédien ne joue pas sous masque, il joue le masque.

Publié le par Maltern

Jacques Lecoq 1921-1999 : Un comédien ne joue pas sous masque, il joue le masque.

 

Le jeu du masque

 
« Il agrandit le jeu du comédien et « essen­tialise » le propos du personnage et de la situation. Il précise les gestes du corps et le ton de la voix. Il porte le texte au‑dessus du quotidien, il filtre l’essentiel et laisse tomber l’anecdote, il rend lisible. Dans l’entraînement à ce jeu nous nous servons de plusieurs mas­ques : le masque neutre; les masques expres­sifs; les masques larvaires; les demi‑masques.

Pour bien jouer un masque il faut le connaître, faire amitié avec lui. Il faut aussi qu’il soit fait pour être joué, qu’il soit un bon masque.

Qu’est‑ce qu’un bon masque ?

 
C’est un masque qui change d’expression quand il bouge. S’il reste le même lorsque l’acteur change d’attitude et d’état, c’est un masque mort Pour cela il ne doit pas coller au visage et une petite éponge sur le front suffit à l’éloigner. Il doit tourner sans rupture de la face au profil et ne pas être plat. Il ne doit pas briller pour prendre la lumière. C’est d’abord une forme, ce n’est ni un dessin ni un coloriage. Il est préférable qu’il soit d’une couleur unie. Il ne doit pas porter une expression passagère accentuée. On ne peut imaginer un masque qui rirait toujours car il ne pourrait rester en scène longtemps, cela ne serait qu’une silhouette qui passe. Pour connaître la valeur d’un masque il ne suffit pas d’en lire la signification décrite par ses propositions for­melles et idéologiques mais d’en connaître le comportement par le jeu des mouvements qu’il suscite.

 

Le masque neutre

 
C’est le masque de base qui pilotera par la suite les différences des autres masques. C’est avec lui que l’on saura porter tous les autres. C’est un masque sans expression parti­culière ni personnage typique, qui ne rit ni ne pleure, qui n’est ni triste ni gai et qui s’appuie sur le silence et l’état du calme. La figure doit être simple, régulière et ne pas offrir de conflits. Chacun peut en confectionner un, en papier mâché, à partir d’un moule négatif en plâtre tiré d’une forme modelée dans la terre. C’est la manière la plus sensible de le faire, la plus longue aussi.

  Faire son masque neutre est une excel­lente approche pour savoir en jouer. Ce mas­que neutre n’a rien à voir avec un masque qui moulerait le visage d’une personne au repos : celui‑ci ne serait qu’un masque mortuaire. La première fois que l’on met ce masque, il appa­raît comme un objet hétérogène qui nous gêne, qui nous étouffe. Puis, peu à peu, se sentant caché, on se risque à faire ce que l’on n’avait jamais fait dans la vie. Enfin, le masque étant assumé, une nouvelle liberté apparaît plus ride qu’à visage découvert.

 
Étant dépouillés de notre propre visage et de nos paroles, que nous savons très bien utiliser dans les rapports sociaux, le corps apparaît seul apte à nous porter dans le silence et nous commen­çons à le ressentir comme un événement. Avec lui, plus moyen de tricher. Le masque neutre, que l’on croyait fait pour se cacher, nous met à nu. Notre visage‑masque de la vie est tombé, le rôle qu’il jouait n’a plus de sens. Nous sentons chaque mouvement de notre corps avec plus d’acuité. Le jeu psychologique de l’œil n’est plus possible, la tête le remplace et tourne à sa place. Les gestes s’agrandissent et se ralentissent. Au début, on étouffait, main­tenant on respire largement.

 

Les thèmes sont simples dans leur énoncé, difficiles dans leur profondeur : se réveiller comme pour la première fois; décou­vrir la nature dans un voyage qui la traverse; devenir ce que l’on voit et en reconnaître les rythmes (identification aux animaux, aux végétaux, aux éléments, aux matières). On ne peut imaginer le masque neutre s’appelant Albert et se réveillant dans son lit. Le masque neutre est une sorte de dénominateur com­mun des hommes et des femmes (il y a un masque pour l’homme et un, différent, pour la femme). Il réunit vers ce même « vivant » qui existe dans le monde et en quoi chacun peut se reconnaître. Il n’a pas de démarche, il marche. Il nous fait découvrir l’espace, le rythme et la gravité des choses ; la dynamique la colère, de la jalousie, de la colère, de l’orgueil qui appartient à tous. J’ai remarqué que de grands comédiens, comme Michel Aumont à qui j’ai fait porter le masque neutre, savaient le porter sans jamais avoir mis un masque auparavant. Le masque neutre est une dimen­sion de jeu qui prend sa source au profond de l’acteur.

 
Les masques larvaires et expressifs

 
La différence entre les masques larvaires et les masques expressifs réside dans l’abou­tissement plus ou moins affirmé des caractè­res Les masques larvaires sont des formes simplifiées de la figure humaine : ronde, pointue, crochue, où le nez a une grande importance et dirige la face; ce sont des visages non achevés qui permettent un jeu large, simple, élémentaire. Les masques ex­pressifs sont plus élaborés, plus fins dans leurs détails, ils ont besoin de petits mouvements pour jouer grand.

  Chaque masque larvaire ou expressif peut se jouer deux fois: pour le masque et en contre‑masque. Si je joue un masque qui re­présente un crétin, j’essaie de m’identifier à ce rôle qu’il me propose et j’organise mon corps et mon jeu en ce sens. Mais je peux jouer l’inverse et exprimer un être intelligent sous un masque d’idiot. Je crée là un autre person­nage, plus riche que le premier, qui porte en lui‑même ce conflit d’avoir l’air d’un idiot et de ne pas l’être. C’est le contre‑masque. Il existe des masques qui font jouer dans le même individu le pour et le contre: l’autori­taire et le faible, le triste et le gai. Il faut chercher dans un visage l’autre visage pour vraiment connaître une personne et son rôle. Pour les masques, c’est la même chose. Seul le masque neutre n’a pas de contre‑masque.

 
Pour tous ces masque silencieux il ne faut pas que la parole soit un interdit et que des gestes de remplacement interviennent. Il suffit d’aller dans des régions où la parole n’est pas encore possible, ou n’est plus possible. Il ne faut jamais donner l’idée au public que le comédien masqué ne parle pas parce qu’il porte un masque qui l’empêche de le faire.

 

Les demi‑masques

Ce sont des masques parlants. Parler sous un demi‑masque, c’est trouver aussi la voix de ce masque, son langage, un style de jeu. La commedia dell’arte nous a laissé des « types » qui réunissent plusieurs personnages en un seul. Ainsi Pantalon le vieillard, riche mar­chand de Venise, avare et amoureux, malade et plein de santé, est‑il le condensé de plusieurs personnages, vieux et jeune à la fois. Amoureux, il danse; on lui réclame de l’ar­gent, il va mourir.

 

Les masques de la commedia dell’arte portent un jeu limite du corps, se manifestant dans des attitudes remarquables. On ne peut pas jouer sous un masque « comme dans la vie ». Il faut le soutenir au‑delà du natura­lisme, il faut le jouer, inventer ce qui prolonge­rait les dimensions de la vie et que la vie ne nous a jamais montré. Il est difficile de donner des recettes pour jouer sous masque. On peut, cependant affirmer que se voir jouer devant une glace n’apporte rien, il faut vivre avec. Je me souviens de Marcello Moretti qui, au res­taurant, avant le dessert; sortait son masque de sa poche pour le regarder. Je conseille à chacun d’en fabriquer, même si le résultat n’est pas tout de suite satisfaisant, au moins la connivence aidera‑t‑elle au jeu. Un entraînement corporel est nécessaire, à base de mouvements qui détaillent le corps dans ses grandes attitudes, où chaque partie joue sépa­rément. Chaque mouvement doit être fait avec une motivation dramatique pour qu’il ne soit pas extérieur ou mécanique. Il faut faire at­tention à ne pas trop bouger et à s’appuyer sur des moments d’immobilité, sans quoi le mas­que ne porterait plus le jeu. Ne pas tomber dans l’esthétisme des mouvements mais être fidèle, « en direct », aux propositions de la vie, en agrandir le sens et non les formes. C’est le plus difficile Il existe des masques qui sont très beaux accrochés au mur et qui ne jouent pas. Ceux du théâtre prennent leur sens en bougeant. Il appartient au comédien de faire vivre cet objet et de faire découvrir au public la liaison mystérieuse du masque et de la vie. »

  

Jacques Lecoq, 1987, Le théâtre du geste, Bordas, p 115]

 


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