Dario Fo : L’apport du mime au jeu du comédien.

Publié le par Maltern

Dario Fo, 1926-    : L’apport du mime au jeu du comédien. Il ne s’agit pas de mimer le réel, mais de le manipuler. Analyse du mouvement et point fixe.


 
Désarticuler et décomposer

  
Attention, dans le mime, il est de bonne règle de “ mettre à nu ” les mouvements et les articulations, c’est-à-dire de faire jouer des membres, des muscles, des leviers qui, dans l’effort réel, ne sont normalement pas sollicités. Cette “ surgestuelle ” permet de rendre le geste clair et de lui donner son style... Elle lui enlève son caractère banal et l’amplifie.

Par exemple, je soulève la bouteille d’une main et, de l’autre, je prends et soulève un verre. Je peux indiquer un verre ordinaire ou un verre à pied, ça ne fait pas une grande différence, ensuite je fais le geste de verser. Il est important d’adopter des dimensions qui rendent crédibles les objets : si en versant on tient les deux objets trop loin l’un de l’autre, on donne l’impression d’avoir en main une bouteille avec un très long goulot. Au contraire, si je les rapproche trop, le goulot disparaît, et même la bouteille. Le public va penser que l’eau ou le vin sort du cul de la bouteille. Ensuite je vais poser la bouteille sur une table. Pas trop lourdement, sinon je dois indiquer aussi qu’elle s’est cassée et que mes mains saignent, et aussi enlever les bouts de verre de ma paume et de mes doigts. Mais attention, si on retire ses mains avant d’avoir ouvert les doigts, on donne l’impression d’avoir effacé la bouteille... en ouvrant la main, au contraire, on fait comprendre qu’on se sépare de la bouteille.

  

Faisons bien le point. Si j’ai une vraie bouteille et un vrai verre, quand j’attrape le verre, bien sûr, je n’ai pas besoin d’écarter exagérément les doigts ni de dessiner quoi que ce soit, et quand je verse, personne n’observe mes gestes, qui n’ont rien d’intéressant. Mais si, en mimant, je saisis un objet, c’est la fiction qui détermine l’attention et l’intérêt. Si toutefois je me borne à respecter les gestes naturels, avec les dimensions des objets réels en saisissant et en versant, tout devient banal, petit, et surtout peu crédible. Le vrai appliqué à l’imaginaire est faux... et même ennuyeux. Donc, pour obtenir un effet crédible, il faut manipuler la réalité. Même chose pour ouvrir et fermer une porte inexistante... Le problème est de dessiner sans détruire aussitôt après. Un exercice important, pour s’habituer à dessiner les espaces et les formes et pour les maintenir présents à l’esprit du public, c’est celui des “ points fixes ”.

On décrit une cloison en posant les paumes des mains frontalement, comme si on les appuyait contre une vitre; ensuite on parcourt la vitre imaginaire en la tâtant et tout d’un coup... attention, voilà, ici il y a un angle... je le décris, je marque le parcours en plaçant mes paumes sur l’autre côté. Marcel Marceau est tout à fait habile dans cette pantomime, que j’ai vu utiliser aussi dans la break dance. Je signale ensuite, en soulevant les paumes au-dessus de ma tête et en étendant les bras, l’existence d’un plafond. Puis je veux faire imaginer que le plafond est en train de s’abaisser, qu’il m’écrase : les paumes des mains restent fixes, c’est le corps, le tronc, les épaules, le bassin, les jambes qui se déplacent. Je bouge les mains à peine et toute l’illusion cesse, comme par enchantement!

Promenade sur place

[…] Pour terminer, la marche sur place : je fais glisser le pied gauche tout en appuyant alternativement talon et pointe avec le droit... je glisse avec le droit, talon et pointe avec le gauche en basculant, et ainsi de suite. C’est un pas, très complexe, inventé par Étienne Decroux, il faut un peu s’appliquer pour l’apprendre, mais ce n’est pas difficile. Il y a aussi la marche sur place pour descendre un escalier et le monter, qui s’exécute en pliant légèrement le genou à chaque pas. Dans tous ces mouvements, j’insiste, il n’y a rien qui ait à voir avec l’imitation, les articulations sont toutes fausses par rapport aux mouvements réels, mais plus que probables dans sa représentation.

C’est là une petite indication du bagage qu’il faut acquérir. Mais attention, le jour où l’on a bien fait sienne toute la technique du mime, il faut apprendre où, quand, comment l’appliquer, et surtout apprendre à s’en passer. Nous connaissons des mimes excellents qui ne savent renoncer à rien, rien “jeter”. Ce terme de “jeter”., appartient au jargon du théâtre et désigne la faculté d’user avec parcimonie des sons, des mots et des gestes. C’est l’équivalent du jugement de Jouvet sur la nécessité de ne pas jouer à fond toutes les situations, de “ glisser ”. Le mime qui décrit avec insistance le moindre détail devient ennuyeux, écoeurant. Donc apprendre à “ jeter ” tout ce qui est inutile, c’est-à-dire apprendre l’économie et, encore une fois, la synthèse et le style. »

[Dario Fo, Le gai savoir de l’acteur, trad. 1990,  l’Arche.]


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